The Nits – Angst

Cinq ans après le captivant Malpensa, les Nits proposent un album où la splendeur des mots le dispute au génie musical. Affranchi de ses influences passées, le trio fait preuve d’une maîtrise inédite le long de ces dix vignettes évoquant le quotidien de l’après-guerre… Une grand-mère tricote au coin du feu, le monde change et la peur est là (Yellow Socks & Angst) ; la vie éclôt et se fane dans Flowershop et ses effets évanescents comme en 2043… On a perdu la fréquence sur Radio Orange, la guitare est pudique et les accords clairsemés, les soldats sont là… La rivière de Two Sisters est en chocolat, pétrifiante avec ses percussions retenues rappelant Dust on the Window ; arrivent les trombes d’eau de Pockets of Rain, chef-d’œuvre miniature où l’on traverse les états humains sur un tempo éblouissant… Glissant et délicat, Breitner on a Kreidler visualise des photos et This Mortal Coil n’est pas loin du piano fugace de Zündapp Nach Oberheim, pour un retour tout en douceur après le plaisir d’avoir écouté un disque incroyable. Des bruissements et des collages, du jazz et de la réserve, Angst est inévitable et dose idéalement les ingrédients qui font la trempe des Nits depuis Tent.

The Nits – Malpensa

Unies comme les roues du tricycle, les têtes pensantes de la pop qui se mérite font un retour remarquable en 2012 avec un album hors mesure, broderie raffinée dont les détails se révèlent au fil des écoutes… Love-Locks énumère les portes de Paris, où l’on se fait tout petit pour marcher le long d’une main, d’un coude, d’une épaule. Funambule entre deux gratte-ciel, Man on a Wire surmonte sa peur du vide comme on tutoie la liberté quand on est un Bird on a Wire… S’abandonner à l’autre dans Blue Things ou se souvenir de Berlin en 1963 (Schwebebahn), éviter se retourner dans les méandres du Minus Second Floor qui démarre comme Walking with Maria et se termine avec les violons de Villa Homesick ; céder au fluide brûlant des Big Black Boats puis sombrer dans la désinvolture de Thing Thing dont les quatre notes de piano rappellent L’irréel ; sans oublier Bad Government and its Effects on Town and Country, allégorie du désenchantement inspirée des fresques d’Ambrogio Lorenzetti et attisé par la trompette de l’artiste hip hop Kyteman… Sombre et délicat, ni serein ni inquiet mais riche en prouesses, Malpensa tient ses promesses.

The Nits – Strawberry Wood

Après les cascades de mots constatées sur Doing the Dishes, en 2009 les Nits reviennent à plus de concision et concoctent douze ballades plutôt pépères… Le temps d’évoquer des traces de sang au café Hawelka de Vienne, nous voilà pris dans les voix mêlées de The Hours, où la vie s’écoule lentement quand est petit et rapidement quand on a grandi ; la douceur des claviers s’enchaînant avec Distance où nos souvenirs se perdent sur un chemin faussement paisible… Il est l’heure de couper le cordon avec Departure, petite merveille tout en pointillés, dont on s’éloigne sur la pointe des pieds à côté d’un orgue cotonneux. Les fantômes de Tannenbaum donnent la parole à un sapin de Noël, puis Bad Dream condense insolemment une nuit de mauvais rêves… L’édition digipack est brillante avec sa couverture signée Riemke Kuijpers, la femme de Henk et comme à l’accoutumée, le livret permet d’apprécier la beauté des textes chantés sur ce disque molletonné, entre la candeur de New Flat et l’élégance de Ting.

The Nits – Doing the Dishes

« Moi jamais content rester même chose », l’incipit de ce poème de Jean Tardieu s’applique bien aux Nits dont chaque nouvel album ne ressemble pas aux précédents. Trois ans ont passé depuis Les Nuits, Henk a enregistré un disque de chansons de Leonard Cohen avec l’Avalanche Quartet et s’en revient d’humeur folâtre sur ce disque où cohabitent country et rock’n roll, avec un soupçon de punk… Après la revue des morts menée tambour battant (No Man’s Land), une mélodie enlevée se demande où sont les fleurs (The Flowers). Intermède folk surgi de nulle part, In Dutch Fields comprime un poème de John McCrae ; on fait la vaisselle avec Mrs. Sunlight et un banjo, puis I’m a Fly expose les différents états d’une mouche… Moon Dog électrise sans qu’il y soit forcément question de Moondog, et Yesterday imite les Dead Kennedys le temps d’une fable autour d’un voleur qui part en vrille, à la façon d’un sketch des Monty Python. Entre les deux se situe Heart ou le secret d’une chanson simple, avec son piano enchanté et un étonnant Stips à la voix ; sans oublier la mélopée Grr… to You, égrenée comme une chanson de Low sur ce disque caméléon.

The Nits – Les Nuits

Paru en 2005, le quinzième album studio des Nits est à la fois affecté et brutal, un écrin complexe où les émotions n’ont pas vocation à être égalisées. Réduits à leur trio d’origine, Henk, Rob et Robert invitent les cordes du Mondrian Quartet et entament Les Nuits en français. Avec The Rising Sun et sa voix flûtée empruntée à Mercury Rev, un couple se regarde changer à travers les couleurs d’un coucher de soleil ; puis l’on visite The Eiffel Tower, magnifique avec sa guitare electro-acoustique qui nous transporte au Père Lachaise, où l’on s’attarde chez Jim et Frédéric… The Long Song est un slow où l’on s’étreint jusqu’au bout, suivi d’une trilogie glaçante (Launderette, Pizzeria, Key Shop) où Henk relate l’assassinat du réalisateur Theo Van Gogh survenu près de chez lui… La fanfare à la Bregovic de The Red Dog est bavarde et The Wind-Up Bird a dû croiser le merle des BeatlesThe Hole ose le coup du cœur troué, son solo atteignant parfaitement sa cible. On termine avec une rencontre belle à pleurer entre un livreur de lait et une cuisinière (The Milkman), la vie reprend ses droits et si ce disque n’est pas insubmersible, il fend haut la main les vagues de la soupe pop habituelle.

The Nits – 1974

Si Wool a fait la preuve que les Nits pouvaient se passer de Robert Jan Stips, on se réjouit de son retour pour leurs trente ans de carrière sur 1974, un album pop discrètement gonflé à l’electro… With Used Furniture we Make a Tree est une proposition écolo à laquelle on adhère, avant de rembobiner notre vie en Suisse sous les décharges de synthés d’Aquarium. Les accords entraînants de Chain of Ifs décortiquent la chaîne des possibles, puis Doppelganger illustre la gaie dualité sur fond de banjo… Sous une brume new wave rappelant WorkCanigo est ambigu car on y entend « Can I Go », mais c’est aussi une fameuse montagne que j’ai eu l’occasion d’escalader ; le trekking se prolongeant à hauteur de lapin avec les accords ambient de Savoy… La tranche de spleen Espresso Girl consacre un couplet à The Cure, puis l’on joue à se faire peur avec Rumspringa qui signifie « rite de passage » en alsacien… Deux titres abusent de l’auto-tune, un artifice sonore dont la voix de Henk n’a nul besoin ; sans être un casse-briques ce disque anniversaire s’écoute avec plaisir, la fête étant complétée par un DVD qui remonte le temps à travers six extraits de concerts entre 1982 et 2000.

The Nits – Wool

Album de rupture où dominent les tons jazz, Wool impose de jeter ses vieilles oreilles pour se donner une chance d’y entrer. En 2000, les Nits ont quitté leur label historique Columbia pour signer chez PIAS où est également dEUS depuis 2011, qui proposent 12 chansons tout en intériorité, drapées dans une feutrine soul avec le concours d’un quartet et de la chanteuse RnB Leona Philippo, présente sur la plupart des morceaux… Ivory Boy donne la parole au cancer d’un fan des Nits, Patrick Liohan qui publiera son propre disque grâce à leur aide ; une trompette soyeuse fait marcher quelques Miles le long d’une rivière en compagnie de (Walking with) Maria ; avant de nous envoler avec 26A et son allusion jolie au Man with the Child in his EyesSeven Green Parrots possède le même synthé que Stevie Wonder et cite l’âme en caoutchouc des Beatles (et plus loin Strawberry Girl) ; ingénument, Crime & Punishment évoque l’impunité des monstres et le violon de Jazz Bon Temps rappelle Ponty… On brasse à l’aise dans la vaste mer bleue (Swimming) avant Frog et sa rythmique à la Yello, qui boucle Wool avec panache. « Sometimes my eyes are swimming… »

The Nits – Alankomaat

En 1998, quatre ans après un inoubliable concert à la Laiterie de Strasbourg, où les Nits ont revisité une vaste playlist sur fond noir et ronds blancs devant trois cents aficionados ; Robert Jan Stips quitte le groupe et ses deux membres fondateurs recrutent Arwen Linnemann à la basse et Lætitia van Krieken aux claviers… De la spirituelle Sister Rosa au zoo sans parents de Three Sisters, d’une balade nostalgique dans Genève à son pendant épistolaire final, ce disque saute de l’allégresse à l’amertume dans la tradition de son parolier Henk Hofstede… Entre solitude et amitié, Louder & Louder et Soul Man sortent du lot ; The Light également avec les percussions du fidèle Rob Kloet, doublées de world music sur H.O.M. où les chœurs sont rattrapés par le chant envoûtant du joiker Wimme Saari… Robinson est mordante en évoquant The Graduate ; à l’origine les Nits voulaient réaliser un collage à partir des paroles de Paul Simon, mais ce dernier s’est montré tout petit en refusant. Coloré et parfois baveux sous les synthés, Alankomaat signifie Pays-Bas.

The Nits – dA dA dA

Je suis tombé dingue des Nits en 1994 avec Urk et Giant Normal Dwarf, aussi m’étais-je précipité sur leur onzième album studio paru la même année, pour lequel je conserve une tendresse infinie… Ils délivrent une pop de chambre sur le titre éponyme, What We Did on Our Holidays se parant de nostalgie sous la couette ou sous la tente… Mourir avant 15 ans laisse sans voix et rappelle Petit Homme Mort au Combat ; Homeless Boy fait se rencontrer deux voyageurs avec un clin d’œil à Louis Armstrong, on navigue au Canada avec Whales of Tadoussac tandis que Chameleon Girl rend Henk aussi amoureux que Robert Smith un vendredi… J’aime Instead of comme alternative à l’ennui du monde et les percussions câlines de Desert Island Song font brièvement écho à TingSorrow porte bien son nom et compte parmi les bijoux nitséens, suivie de la joyeuse improvisation Bilbaoboa. Une parabole souterraine termine le périple (Abandoned Mine), proche de la Sleeping Beauty et où un aveugle n’entend pas l’homme invisible frapper à sa porte ; ni peut-être le morceau caché rafraîchissant… Trop bien élevé pour être vraiment dada, dA dA dA n’en est pas moins habité par une poignée de titres poignants.

The Nits – Ting

Dans la foulée de leur parenthèse symphonique Hjuvi, avec Ting les Nits accouchent d’un album puzzle où les impressions se superposent et se répondent en miroir, le temps de 15 titres ciselés jusqu’à l’ivresse. L’absence s’invite dans le ballet urbain de Cars & Cars, à l’arrêt de bus où le son Ting ! est produit en frappant sur les pierres sonores d’Arthur Schneiter ; au musée avec la Soap Bubble Box du sculpteur Joseph Cornell… Par petites touches de timbales et de violoncelle se noue un drame caché, ouaté sous les doigts du pianiste au bord d’un lac (Fire in my Head), contemplatif sur une colline entre feu et larmes (House on the Hill) et nu comme Jarrett dans le songe de Christine’s World… Le somnambule reste debout tandis que les arbres tombent (Night Fall, Tree is Falling), survivant à la nuit blanche (White Night) avant une escale à Saint Louis Avenue, non loin de Watertown… Concept album qui ne dit pas son nom, les Nits sont trop humbles pour ça, Ting offre peu de prises à la première écoute mais présente l’avantage de pouvoir être écouté à l’infini. Sa transparence augmente avec le temps, à l’instar de FuryandSound ou Spirit of Eden.