King Crimson – THRaKaTTaK

Paru en 1996, THRaKaTTaK se compose de huit improvisations autour du morceau Thrak tel qu’il a été interprété durant les concerts de l’année précédente. Mais on n’y entend ni sifflets ni applaudissements, et pour ma part je le considère comme un pur produit de studio, où Fripp et ses musicos détricotent leur propre langage musical. Mother Hold The Candle… : préhistorique et dissonant, avec Bruford au marimba et Fripp au piano. THRaKaTTaK Part I & II : commence par un foutoir de cordes pour aboutir à des soundscapes dignes de Mulholland Drive, avec une guitare imitant le coucou et un piano en « Cage. » This Night Wounds Time : ambiance surnaturelle, expérimentale et couillue… Le digipack est raffiné, triptyque rouge vif avec poster et livret, à la hauteur de ce puzzle musical qui ne s’écoute pas n’importe quand. Mais si l’on a oublié le sens du verbe improviser, c’est-à-dire défier toute structure en faisant avoisiner rock, jazz et même classique contemporain, alors THRaKaTTaK s’impose pour passer une heure ailleurs.

King Crimson – B’Boom

En 1994, Sir Fripp s’ennuie derrière ses soundscapes et décide de ressortir la vache à lait. Belew, Bruford et Levin sont repêchés, et après avoir recruté Trey Gunn et Pat Masteletto, le sextet sort Thrak en 1995. J’avais ce disque à l’époque, ainsi que son brouillon l’extended play Vrooom, mais lorsque le double album de leur concert en Argentine est sorti, j’y ai retrouvé le meilleur et m’en suis contenté. Y figurent en effet les morceaux Vrooom et Thrak qui caractérisent le son massif de la troisième période crimsonienne, ainsi que ce B’Boom virtuose, démarrant par de doux synthés pour finir sur une batterie survoltée. Enchaîné avec Thrak qui casse la maison, il constitue la pièce maîtresse de ce live où l’on a plaisir à retrouver une version amphétaminée de Red, un Belew inspiré sur One Time suivie d’une Indiscipline follement étirée, sans oublier The Talking Drum… Et même si le lyrisme des débuts est bien loin, à leur manière les King Crimson continuent d’être baroques.

King Crimson – Three of a Perfect Pair

Dixième album des King Crimson, Three of a Perfect Pair paraît en 1984. Mielleux comme pas deux, Adrian Belew chante la tourmente d’un couple le long de plusieurs titres, dont on sauvera Sleepless pour sa guitare new wave et son slapping. « Take me as I am… » Le disque commence véritablement avec Nuages, instrumentale aux circonvolutions excitantes se poursuivant vers Industry et son tamis mouvementé : les Crimson sont de retour et même Belew se fond dans la masse, le temps d’un Dig Me cousu main… No Warning fleure bon l’abîme, en transition vers le trop attendu Larks’ Tongues part III, convenable quoique réchauffé… Inégal mais méritoire, Three of a Perfect Pair boucle la seconde époque des King Crimson. La prochaine diète va durer dix ans…

King Crimson – Beat

Neuf mois après l’élégant Discipline, les King Crimson reviennent avec Beat et ses chansons plus pop que punk, Adrian Belew se référant à Jack Kerouac sur Neal and Jack and Me, puis tellement lyrique avec Heartbeat ou Two Hands qu’elles pourraient passer à la radio… Les sirènes et le phrasé aliénant de Neurotica donnent l’impression d’être au volant d’un taxi new-yorkais, Waiting Man est plus attachant avec sa rythmique tribale, ses cordes à l’unisson d’une voix plaintive et son solo à clouer. Il y a aussi le Requiem final, qui transporte mais fait plutôt songer à Evening Star qu’à une joute crimsonienne… Album replié autour de quelques gimmicks, Beat se laisse traverser comme on feuillette un catalogue de voyages, séduisant sur papier glacé mais sans vraiment aller quelque part.

King Crimson – Discipline

Sept ans après Red, Robert Fripp décide de reformer un groupe en s’assurant du retour de Bill Bruford à la batterie. Tony Levin est recruté aux chœurs et au Chapman stick, instrument à cordes hybride entre guitare et basse, ainsi que l’Américain Adrian Belew à la guitare et surtout au chant. Rodé à la new wave alors naissante pour avoir accompagné les Talking Heads ou Tom Tom Club, ce dernier incarne le renouveau des King Crimson dès l’ouverture de Discipline, un nom lourd de sens que Fripp avait d’abord songé à utiliser pour désigner sa nouvelle entité… Baignés par la voix bien née de Belew bataillant avec la guitare de Fripp, les premiers morceaux s’enchaînent sans qu’une tête ne dépasse ; passés quelques barrissements tape-à-l’oreille Matte Kudasai freine enfin la cadence avant que les arpèges d’Indiscipline ne conduisent à un bal de mots surexcités, Belew se la jouant funky sur Thela Hun Ginjeet avant de seffacer derrière un Sheltering Sky secret et tamisé, suivi des couches de cordes fluides de Discipline… Alors certes, ce n’est plus le même groupe mais on est toujours pris par le jeu de guitares virtuoses, associées à des ambiances inattendues. « I repeat myself when under stress… »

King Crimson – USA

En mai 1975, six mois après la (première) dissolution des King Crimson, la maison de disque propose un bel os à ronger avec ce concert ayant eu lieu juste avant l’enregistrement de Red. Où Larks’ Tongues 2 ploie sous les violons et John Wetton électrise Exiles, l’inédite Asbury Park (du nom de la ville ou ils se sont produits) ajoutant à la veine énergique de Fracture et Starless, qui closent le disque en prenant tout le temps d’atteindre leur sommet respectif… On est aussi ravi de retrouver 21st Century Schizoid Man, gueulard et saturé comme il se doit, au sein d’un concert d’une grande clarté sonore pour son époque, même s’il est parfois compliqué de couvrir les sifflets d’un public surexcité lorsque le début d’un solo n’est pas assez fort en décibels à son goût… Synthétique et enragé, USA séduira tant les inconditionnels que ceux qui sont à la recherche d’un passeport pour la première odyssée des King Crimson.

King Crimson – Red

Red paraît sept mois après Starless and Bible Black. David Cross s’est retiré, laissant les King à trois même s’ils seront épaulés par d’anciens membres le temps d’enregistrer ce dernier album de leur première époque, Robert Fripp ayant décidé d’arrêter le groupe sitôt le disque achevé… Monstre ténébreux, le morceau Red est à King Crimson ce que The Kiss est aux Cure, s’insinuant tel un serpent venimeux vers le chant de l’ange déchu, à plusieurs vitesses où la guitare de Fripp dicte la cadence… Aux côtés d’une basse en premier plan, One More Red Nightmare se laisse dévorer par un saxo périlleux avant la brassée de cordes classiques de Providence, strident et calfeutré dans le bleu sombre… Le noir arrive avec Starless, sans doute le plus beau morceau du groupe et qui ne serait qu’un chant mélancolique s’il ne durait pas 12 minutes, mettant en musique une descente inexorable vers l’abîme à moins que ce ne soit une remontée en terrain vierge, derrière une porte que l’on ouvrirait pour la première fois… Frissons garantis, ex aequo avec Lizard.

King Crimson – Starless and Bible Black

Starless and Bible Black voit le jour en mars 1974 chez Island. Sauf le départ de Jamie Muir pour raisons personnelles, personne ne bouge et devenus quatuor, les King Crimson concoctent leur sixième album à partir de séquences live remaniées, issues de leur prestation à Amsterdam l’année précédente. The Great Deceiver est bruyant, Lament saisit par sa rythmique et l’on est galvanisé par les à-coups à la basse de We’ll Let You Know, puis cordes et percussions cheminent de concert vers le chant serein de The Night Watch tandis que The Mincer s’envole plaisamment vers les deux morceaux phares que sont Starless and Bible Black et Fracture, déliés à souhait et qui maintiennent sur le qui-vive, les 11 dernières minutes se déroulant tel un boléro où Fripp nous entraîne au bout du bout, par vagues successives et en dents de scie, au cœur d’un coït musical jouant avec nos nerfs… Expérimental et respectable, assumant ses collages entre jazz et psychédélisme, cet album manque pourtant de cohésion et irrite par son traitement sonore, alternant séquences hurlées et plages murmurées.

King Crimson – Cloudy Air

Paru en 1991 chez Lobster Records, Cloudy Air contient 8 chansons enregistrées lors d’un concert à Amsterdam en novembre 1973. C’est lors d’une bourse aux disques que j’ai acquis ce cd auprès d’un honorable marchand, on y découvre le poignant Lament et le rugueux The Mincer qui figureront sur leur prochain album studio Starless and Bible Black, avec pour final un enchaînement très longue durée entre The Talking Drum, Larks’ Tongues part 2 et 21st Century Schizoid Man, trois classiques débordant d’énergie sur ce live emblématique de l’âge d’or des King Crimson… La version officielle de ce concert sortira en 1997 sur le double album The Night Watch, qui bénéficie d’une qualité sonore bien supérieure et reprend à l’identique les trois derniers morceaux.

King Crimson – Larks’ Tongues in Aspic

Cinquième album studio des King Crimson, Larks’ Tongues in Aspic paraît en 1973. À l’instar de Robert Smith, le roi Fripp n’aime pas que l’on suive une autre route que la sienne et remplace d’un coup tous les membres du groupe, par John Wetton au chant et à la basse, David Cross au violon, Jamie Muir aux percussions et Bill Bruford à la batterie. Après le fiasco d’Islands on ne va pas trop s’en plaindre, et c’est revêtu de ses plus beaux soundscapes que Bob assure le long du titre éponyme de 13 minutes, démarrant comme un chat jouerait du xylo avant que le couple guitare-batterie ne prenne la suite dans un continuum euphorisant… Exiles se décline entre gravité sourde et violoncelle saupoudré de voix en eaux troubles ; le tempo éléphantesque d’Easy Money scotche et surprend, son chant dilué dans de lestes solos avant The Talking Drum qui s’installe au gré de rythmes ralentis, inaudibles puis s’accroissant avec une basse en renfort, la batterie s’emparant du territoire jusqu’au cri final avant la dernière partie du titre éponyme, un morceau d’anthologie martelant ses accords vers un climax frôlant le heavy metal, excessif mais rassurant sur l’état de santé de la bande à Fripp.