Keith Jarrett – La Scala

Enregistré en public à Milan en 1995, La Scala poursuit la tradition de celui qui a pris l’habitude d’époustoufler son auditoire, le temps de longues improvisations dont il a le secret. Qu’a-t-il en tête au moment de poser les doigts sur son clavier ? Les premières minutes de Part I sont plutôt classiques et font entrer dans un monde tamisé, rivière susurrée jusqu’au silence avant de reprendre son cours vers notre cœur où le piano de Keith est relié, faisant vibrer nos entrailles en poussant de petits cris d’extase lorsqu’il est lui-même submergé par ce qui se joue… Ouvertement jazz, Part II martèle et débride d’emblée, très touffu par endroits avant de  conclure sur une reprise apaisée d’Over the Rainbow, 78 minutes et autant d’émotions plus tard. Tel un écrivain qui n’aurait droit qu’à un seul jet, entre risque et virtuosité Jarrett séduit sans broncher, et quand on ferme les yeux c’est encore meilleur.

Keith Jarrett – Paris Concert

Treize ans après le Köln Concert, Keith Jarrett se produit à la Salle Pleyel de Paris, où il enregistre trois nouveaux morceaux qui feront date. Intitulé October 17, 1988, le premier d’entre eux est un voyage improvisé de 38 minutes, au début de facture classique mais après six minutes un thème inattendu apparaît, un accord plaqué trois fois et qui s’installe comme une ligne directrice en terrain nouveau. Où Keith tape du pied sur le parquet, où sa voix surgit tantôt discrète et tantôt surimprimée à la mélodie, colorant son groove démesuré. Autoritaire et mélancolique, le morceau s’emballe dans son dernier tiers et on a l’impression qu’une troisième main vient de jaillir de nulle part, ce n’est plus tout à fait du piano mais Jarrett qui parle sa propre langue avec les doigts… Un album paru en 1990 sur le prestigieux label ECM, dont les deux autres titres permettent de revenir sur Terre, en particulier Blues qui sonne aussi classieux qu’une envolée de Faton Cahen.

Keith Jarrett – The Köln Concert

Né à Allentown en 1945, Keith Jarrett est un auteur-compositeur-interprète américain. Il apprend le piano avant de savoir écrire, donne son premier concert à 17 ans et rejoint quatre ans plus tard le saxophoniste Charles Lloyd, avant d’intégrer l’orchestre de Miles Davis. Multi-instrumentiste et auteur d’une soixantaine de disques sous son propre nom, Jarrett est entré dans la légende grâce à ses concerts au piano, à commencer par celui enregistré à Cologne en 1975. D’une durée de 26 minutes, la première partie est aussi la plus époustouflante, où Keith fredonne bientôt à la manière d’un Glenn Gould possédé par sa musique, ponctuant ses envolées sur le fil de l’émotion… Entre jazz et classique avec ça et là un rien de blues, la seconde partie me fait penser à un train fou, la main gauche étant une locomotive sans cesse rattrapée par les embardées de la main droite. Quand on songe que l’événement a failli ne pas avoir lieu, Jarrett ayant été contraint de jouer sur un piano de seconde zone, on se dit que le destin tient parfois à pas grand-chose.