Jean-Sébastien Bach – Les Variations Goldberg (Gould)

En 1981, Gould réenregistre les Variations qui l’on fait connaître vingt-six ans plus tôt. Il y en a toujours trente, précédées et terminées par une aria, mais par rapport à 1955 ce disque dure 13 minutes de plus ! L’homme a changé et s’ouvre de cette « découverte de la lenteur » dans le livret d’accompagnement ; à ceux qui pensent encore que Gould jouait comme une machine à coudre : voici une dernière chance de ne pas mourir idiot, car il signe là son dernier enregistrement majeur… Submergé comme un enfant qui joue dans sa chambre en se parlant à voix haute pour que quelque chose existe, superposant au jeu virtuose sa propre respiration, le Canadien ajoute à l’art du contrepoint dont Bach était l’expert, cet ancêtre de l’harmonie où tout était mélodique sur un même plan, les principes de l’accompagnement restant à inventer… Abracadabrant, excentrique et déroutant, Gould était assurément baroque.

Jean-Sébastien Bach – Toccatas BWV 910, 912, 913 (Gould)

Glenn Gould est un compositeur et pianiste canadien né en 1932. Révélé par son interprétation hors du commun des Variations Goldberg en 1955, il abandonne sa carrière de concertiste en 1964 pour se consacrer exclusivement aux enregistrements en studio, jusqu’à sa mort à l’âge de 50 ans. J’ai découvert la façon de jouer si particulière de Gould avec les Variations, gagné ensuite à l’idée qu’il me fallait d’autres disques du seul homme autorisé à chantonner pendant qu’il était enregistré au piano. Un artiste à ce point imprégné, en symbiose avec son instrument comme une extension de lui-même, un organe avec lequel il restitue la musique comme l’on vous rend un costume chez le teinturier… Ces trois Toccatas durent chacune un quart d’heure et permettent une immersion tranquille, moins écartelante que la succession de vignettes des Variations.

Jean-Sébastien Bach – Le Clavier bien Tempéré BWV 846-869 (Gould)

Exit l’ambiance clavecin au coin du feu, revoici l’avaleur compulsif de touches noires et blanches, monstre de vitesse et de clarté, entre déliés fougueux et fredonnement contrapuntique. Une partition de Bach n’est a priori pas un lieu d’aisance, pourtant lorsque Gould s’en charge on dirait que ça devient du jazz. Sa façon de faire cavaler ces 48 préludes et fugues, surtout quand on les connaît déjà dans une version plus académique, me fait penser à une danse légère, pieds nus dans de la poudreuse. Nous sommes dans la vision du monde selon Gould, la glace vient de se briser sous le poids d’une avalanche aérée, invisible, un rideau de milliards de flocons qui ne se toucheront jamais. C’est doux et c’est pointu, idéal pour pénétrer la bulle Glenn.

Jean-Sébastien Bach – Suites pour Violoncelle seul – BWV 1007, 1009, 1011

Autant j’ai voulu découvrir le Clavier bien Tempéré au clavecin, autant c’est uniquement sous les maillets du marimba de Jean Geoffroy que je connais les célèbres Suites pour Violoncelle seul. Cela ne m’empêche pas de dormir, au contraire c’est par cette approche détachée de la musique classique que j’ai fini par l’apprécier, comme ici où j’ai été bien récompensé d’être sorti des sentiers battus. Les trois Suites sont réduites à la plus simple ligne mélodique, « fidèles à la partition à la note près » précise le livret, nous voilà donc bien dans une interprétation exprimant les nuances d’origine, où un homme a décidé d’être seul derrière son instrument peu banal, les morceaux ainsi transfigurés procurant un sentiment aérien. Un disque où entre chaque frappe sur les lames de bois du marimba, le silence est total. Cela pourrait durer des heures…

Jean-Sébastien Bach – Concertos pour Violon – BWV 1041-1043

Si j’aime m’acoquiner avec de beaux disques classiques, d’en parler avec grâce n’est pas toujours facile. Je ne suis d’ailleurs spécialiste d’aucune musique, ce qui me permet peut-être d’en aimer autant, si j’ai acheté ce disque c’était pour avoir quelque chose de bien en violon baroque, quand il suffit de fermer les yeux pour entendre pleuvoir des cordes dans les salons du roi. Car cet album fait le boulot admirablement, avec une préférence pour la partie en Mi majeur BWV 1042, qui me fait penser au Barry Lyndon de Kubrick mais je ne suis pas sûr ; après il se pourrait que j’écoutasse le Trio pour Piano de Franz Schubert, et celui-là je sais qu’il est dans le film, vagabondant ainsi dans un passé foisonnant, à demi pâmé dans mon fauteuil… L’interprétation est signée David et Igor Oistrach, à Vienne en 1962 ; à noter qu’à la fin du disque figure le Concerto pour deux Violons RV522 de Vivaldi, dont Bach s’est inspiré.

Jean-Sébastien Bach – Le Clavier bien Tempéré BWV 846-869

Après la magnificence des Toccatas, j’ai eu envie de m’intéresser à la tempérance du Clavier. D’avoir vu le film Bagdad Café de Percy Adlon y était alors pour quelque chose, où un jeune homme étudie longuement le premier prélude, parfois sur un vrai piano mais le plus souvent sur un clavier muet de sa fabrication, simple planche de bois où il s’exerce inlassablement. Et quand on découvre dans le livret que c’est précisément « à l’usage de la jeunesse musicale » que ces fugues et préludes ont été composées par Bach, on comprend pourquoi elles progressent de demi-ton en demi-ton, à la manière d’une expérience minimaliste apaisée, lyrique mais avant tout baroque. Ton Koopman ne s’y est pas trompé en retenant le clavecin pour interpréter ces tranchettes de bonheur, car s’il est un disque qui peut permettre au béotien de découvrir cet instrument, c’est bien celui-ci.

Jean-Sébastien Bach – Toccatas BWV 538, 540, 564-565

Jean-Sébastien Bach est né en Allemagne en 1685. Élève érudit et curieux, à l’église on lui reproche d’improviser à l’orgue au point de rendre les airs méconnaissables… Il voyage et travaille sans relâche mais à partir de 1745 sa vue s’affaiblit ; meurt à l’âge de 65 ans en laissant une œuvre qui ne sera pas redécouverte avant un siècle… Dès 1954, dans le film 20 000 Lieues sous les Mers on peut entendre la célèbre Toccata BWV 565 sur l’orgue embarqué dans le Nautilus du capitaine Némo. Ou bien en 1978, au générique de la série télévisée Il était une fois l’Homme, nous écoutions du Bach sans le savoir. Ce morceau de huit minutes dégage un tel souffle, ses articulations virtuoses surgissant de tous les coins de la pièce, mais le meilleur est à venir car sur l’Adagio Jean-Séb va nous emporter dans un trip incroyable, d’abord sautillant lorsqu’au second tiers il s’interrompt vers une méditation composée de quelques tons ; l’élan s’est changé en mélodie suspendue, offerte du bout des phalanges. Une telle musique fait grandir à tout âge, le livret est en français et l’interprétation de Ton Koopman.