Jacques Brel – L’Homme de la Mancha

Créée trois ans plus tôt à Broadway par Mitch Leigh et Joe Darion, L’Homme de la Mancha est une comédie musicale inspirée du roman Don Quichotte de Cervantes, mettant en scène l’existence chimérique d’un gentilhomme se prenant pour un chevalier errant, et qui refusera jusqu’au bout d’affronter la réalité… Tout sur ce disque est magnifique, à commencer par l’adaptation du livret par Brel et la façon dont il incarne Alonso Quijana/Don Quichotte, mais une autre surprise attend l’auditeur avec la chanteuse américaine Joan Diener, déjà présente à la création de la pièce et qui l’interprète ici en français ; capable de couvrir trois octaves et qui vous fout par terre lorsqu’elle relate la destinée de son personnage, Dulcinéa au détour d’Un Animal ou d’Aldonza, sans oublier La Quête qu’elle reprend en solo à la fin, une des plus belles chansons de Brel… J’ai un faible pour ceux qui se battent contre les moulins à vent, et puis ce disque restera toujours lié à la plus belle période de ma vie, et à la personne qui me l’a fait découvrir. « Malheur à qui veut préférer le verbe être au verbe avoir. »

Jacques Brel – Les Marquises

En 1974, lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un cancer, Jacques Brel se retire de la vie publique et se réfugie aux îles Marquises. Luttant contre la maladie, il retourne à Paris en 1977 afin d’immortaliser ce qui sera son dernier album, Les Marquises, dont on dit qu’il l’a enregistré avec un seul poumon… Le disque contient des chansons immuables et se classe aussitôt à la première place des ventes ; éminemment politique avec Jaurès et Les F…, testamentaire dans La Ville S’endormait, Vieillir et bien sûr Les Marquises où « gémir n’est pas de mise. » Existentialiste avec Le Bon Dieu, romantique aux côtés des amants d’Orly, cet album méritait de passer à la postérité car Brel y a tout donné une dernière fois, sans se reposer sur ses lauriers. Il meurt l’année suivante à 49 ans, à peine plus tard que son grand ami Georges Pasquier, victime du même mal que lui et auquel il dédie Jojo, une chanson éblouissante dans laquelle il nous rappelle, en guise de dernier message, que « le monde sommeille par manque d’imprudence. »

Jacques Brel – Olympia 1964

Ce second disque de Brel en concert à l’Olympia s’ouvre sur Amsterdam, un titre à boire et à roter, vibrant hommage aux marins du monde entier, une de ses chansons les plus célèbres et pourtant il ne l’enregistrera jamais en studio, la jugeant secondaire au point de l’interpréter en premier, lorsque le public n’est pas encore trop réceptif… Les Timides et Les Jardins du Casino ont connu le même sort, et méritent eux aussi d’être découverts sur ce cd ; où comme trois ans auparavant Jacques est habité, possédé par les histoires qu’il partage avec son auditoire, incarnant avec recueillement ses thèmes de prédilection dans Le Dernier Repas et Les Vieux, ou de façon plus burlesque le destin peu enviable des Toros, des Bigotes et des Bourgeois… Un ouragan soutenu par Gérard Jouannest et son orchestre, dont la tension ne retombe qu’à la fin de Madeleine, lorsque le front en sueur, Brel rend les armes jusqu’à la prochaine fois.

Jacques Brel – Olympia 1961

En octobre 1961, Brel remplit l’Olympia et propose à son public pas moins de six chansons inédites, et non des moindres : Les Bourgeois, Les Paumés du Petit Matin, La Statue, Zangra, Les Biches et Madeleine ; que l’on retrouvera l’année d’après sur son album Les Bourgeois. Restons sur ce titre emblématique, car si l’on fait semblant de le découvrir en même temps que le public, on ne peut s’empêcher d’applaudir avec lui lorsque pour la première fois, Brel insinue sa fameuse rime trouée : « plus ça devient vieux, plus ça devient… » Une histoire en trois actes, imparable comme il sait les concocter, mariant à sa repartie un sens du crescendo redoutable, comme sur Les Biches qui sont nos ennemies de 15 ans à « trop longtemps… » Il en va de même pour la mésaventure à la Dino Buzzati du général Zangra, sans oublier Madeleine qui n’arrive pas, enfin jusqu’à demain… De la vie à l’ennui, entre espoir et dérision, amour et parodie, ce concert incarne à merveille la thématique brelienne ; avec en prime ce supplément d’âme qu’il insufflait à chacune de ses performances, comédien né autant que poète et musicien, produisant un alliage jamais égalé.

Jacques Brel – Ne me Quitte Pas

Assurément le parent pauvre de l’intégrale, ce cd contient les nouvelles versions de 11 titres à succès de Brel. Or même si c’est cette version de Ne me Quitte Pas qui est la plus connue, elle n’a rien à voir avec l’originale, infiniment plus sincère à mes oreilles et il en va de même avec Marieke ou Quand on a que l’Amour, Le Moribond et Je ne Sais Pas… Je me demande ce qui leur a pris, lui et son complice d’arrangeur François Rauber, de reprendre des chansons qui étaient parfaites la première fois, ou plutôt je fais semblant car des considérations commerciales sont sans doute entrées en ligne de compte, Brel devant être à court d’idées suite à son investissement dans la réalisation de films aussi exigeants que peu lucratifs, qu’il s’agisse de Franz en 1971, avec la chanteuse Barbara à ses côtés, ou du Far West en 1973… Il reste Les Biches, réussie dans son genre et que l’intégrale ne propose que dans sa version en public de 1961 ; mais sinon, et comme disait Aldonza dans le disque précédent : pour l’amour, tu repasseras.

Jacques Brel – Le Plat Pays

Compilant l’essentiel des albums Les Bourgeois et Les Bonbons, ce cd s’ouvre sur un hommage de Brel à la Flandre, Le Plat Pays comme un poème à peine chanté, soutenu par une poignée de cordes et un doigt d’ondes Martenot… Puis Le Caporal Casse-Pompon nous les brise avec sa nostalgie guerrière, mais se croirait-on place de la mairie un jour férié, même quand il fait le fanfaron Brel parvient à nous retenir… Plus émouvant est le « plus vieux tango du monde », Rosa ou comment devenir fort en thème pour rien… Des Bonbons à Bruxelles, je passe sur les succès présents ici pour en citer deux qui me font des frissons : Une île comme un slow sans âge, et La Fanette ou le bain de minuit… Après ça, on peut toujours se consoler avec Les Filles et les Chiens, comptine douce-amère démarrant par des accords espiègles, plaqués sur un vieil orgue tandis que le texte nous enferme peu à peu dans une spirale sans issue… C’est superbe, et là comme ailleurs dans cette intégrale qui mérite d’être acquise malgré ses maladresses chronologiques, le livret intègre les paroles et des photos du chanteur, mais aussi des pochettes de ses 45 tours.

Jacques Brel – Jef

Ce cd reprend les albums Ces gens-là et Jacques Brel 67, et s’ouvre sur Jef le ténébreux, le lunaire, le poivrot… Suit la lente marche des Désespérés, accompagnés jusqu’à leur dernier pont par un piano moite ; L’Âge Idiot où l’on passe de vie à trépas sur un air de fanfare militaire ; l’attente inconsolable de Quand Maman Reviendra ; Fernand ou la plus mauvaise blague du monde (elle me fait chialer à tous les coups) : Brel est à l’apogée de son inspiration, et si Titine, Grand-Mère ou la seconde versions des Bonbons nous arrachent un sourire, Ces Gens-Là et Mon Enfance nous ramènent au cœur du drame humain, des sentiments universels où rien n’est falsifié. Arrangées par François Rauber, la parenté entre ces chansons est proche, pourtant chacun a sa tonalité propre, un bal de trompettes pouvant succéder à des violons en sourdine… Et puis le piano de Gérard Jouannest n’est jamais loin, opérant comme un liant au sein d’un disque qu’il est impossible d’interrompre une fois déposé sur la platine ; qui nous laisse épuisés mais également plus vivants, comme après un effort surhumain.

Jacques Brel – J’arrive

Dixième album de Jacques Brel, J’arrive est enregistré à l’automne 1968. Deux ans plus tôt, refusant de sombrer dans la routine après avoir enchaîné concerts et galas pendant dix ans, Brel choisit d’arrêter la scène à l’âge de 37 ans. Il va se consacrer au cinéma et bientôt au théâtre, sans pour autant délaisser le studio comme le démontre cet album éblouissant, qui pour raisons de petits arrangements liés à l’intégrale s’ouvre ici sur La Chanson des Vieux Amants, parue l’année d’avant et de poésie inépuisable, au même titre que L’Ostendaise ou J’arrive… On se distraira avec Vesoul et La Bière, mais pour la nostalgie à vous couper les pattes, si l’on en a le courage on écoutera Regarde bien Petit, L’Éclusier, Un enfant et Je suis un Soir d’Eté, où Janine de Waleyne, connue pour ses accompagnements aux ondes Martenot, est aux chœurs… Ce cd propose par ailleurs quatre titres chantés en flamand, dont je retiendrai Mijn Vlakke Land (Le Plat Pays).

Jacques Brel – Grand Jacques

Auteur-compositeur-interprète, poète et acteur belge, Jacques Brel est né en 1929 non loin de Bruxelles, d’un père flamand et d’une mère francophone. Il écrit et interprète en amateur des pièces de théâtre dès l’âge de 16 ans, puis sera embauché dans l’usine de cartonnerie familiale durant six ans, tout en continuant à écrire et bientôt à chanter. Encouragé par Jacques Canetti, auquel il envoie une maquette en 1953, il s’installe à Paris et se produit en première partie à l’Olympia, où c’est Bruno Coquatrix qui le remarque… Je dispose de l’intégrale de 1988, où le premier cd couvre ses deux premiers disques, Jacques Brel et ses Chansons et Quand on n’a que l’Amour, qui contient le titre éponyme avec lequel il rencontre le succès… Ça démarre fort avec La Haine, Il Pleut et Le Diable : de la rupture à l’exclusion on se retrouve dans la peau du démon, puis trop humain à contempler la beauté Sur La Place, ou encore idéaliste dans S’il te Faut… Et si l’on se divertit un peu avec La Bourrée du Célibataire ou Les Blés, tout est déjà là. Brut. Poétique. Indispensable.

Jacques Brel – Les Flamandes

Au début des années 90, quand paraissait une intégrale il était d’usage de bourrer chaque cd au maximum au mépris de toute chronologie, d’où le joyeux bazar qui règne au sein de celle-ci. Elle compte pourtant parmi les disques que j’ai le plus écoutés dans ma vie, les soirs de solitude au sixième étage avec vue sur les immeubles illuminés, et ce troisième cd est sans doute le plus mélancolique de la collection. Démarrant avec le tonitruant Les Flamandes (tiré de son disque précédent), il reprend l’intégralité de l’album Marieke (1961) auquel s’ajoutent des inédits majeurs : La Foire où Brel et un accordéon nous entraînent dès 1953 dans une fête foraine désenchantée, L’Enfance extraite vingt ans plus tard de son propre film Le Far West, lorsqu’il a depuis longtemps quitté la scène et s’essaie au cinéma. Mais l’unité de l’œuvre traverse les décennies, Marieke nous laisse inconsolables et L’Ivrogne annonce Jef ; pour se remettre il y a bien Les Singes ou Les Moutons, assez drôles, mais On n’oublie Rien vient de passer et pourrait nous maintenir la tête sous l’eau…