Hubert-Félix Thiéfaine – Suppléments de Mensonge

Si j’ai laissé passer neuf albums depuis Alambic/Sortie-Sud, ce n’est pas faute de les avoir écoutés. Autant dire que le retour est à la hauteur sur cet opus paru en 2011, où l’orchestration soignée, ample mais discrète, sait tenir sa place derrière des mots détachés comme jamais, limpides le long d’une rivière où le sage gosse (La Ruelle des Morts) a l’air surpris d’être arrivé si loin, et se demande si l’on peut remonter le courant (Infinitives Voiles) ou s’il vaut mieux reprendre le large vers des élans encore plus amoureux (Fièvre Résurrectionnelle) et oniriques (Annabel Lee)… Éros solitaire dans Garbo XW Machine ou témoin silencieux des Ombres du Soir, lors d’une rencontre en forêt où « les heures se courbent dans l’espace », Hubert-Félix termine son odyssée avec une ode aux Filles du Sud comprenant un instant caché, après trois minutes de silence pendant lesquelles on devine que l’insatiable aède a remis les voiles… « Ode à la vie, ode à la poésie » disait Alain Bashung quatre ans avant d’écrire L’imprudence, dont nous tenons ici un digne héritier.

Hubert-Félix Thiéfaine – Alambic/Sortie-Sud

Paru en 1984, Alambic/Sortie-Sud est cosigné avec Claude Mairet qui en a écrit la musique, un accident de moto ayant empêché Thiéfaine de gratter sa guitare. Leurs deux noms figurent sur la pochette, une telle honnêteté étant suffisamment rare pour être soulignée ; j’ajoute que la photo est également bellissime, signée de l’agence Docteur Faust et dont les tons bleus enfumés préparent on ne peut mieux à l’album que l’on va écouter. Avec Mairet aux commandes le son est clairement new wave, claviers et guitares flottent dans la nuit d’un cyber-polar avant l’heure, où Hubert-Félix s’est concentré sur les textes et souhaite le retour de l’être aimé (« Sans toi mon cas est périmé… »), se marre d’être revenu de tout sur Whiskeuses Images Again et ses chœurs à l’américaine, ou bien flâne entre ciel et terre avec Nyctalopus Airline… Un album expérimental (Un Vendredi 13 à 5 heures) et urbain (Buenas Noches, Jo), où la voix du poète déglingué a été placée très en avant ; une légère réverbération permettant d’entrer directement dans sa tête, le temps d’une errance au futur.

Hubert-Félix Thiéfaine – Soleil Cherche Futur

Là où Dernières Balises avait fait preuve d’une cohésion laissant espérer le meilleur (on était proche du détonant Play Blessures enregistré la même année), ce cinquième disque de Thiéfaine part dans toutes les directions, sa seule unité pouvant être mise au crédit de Claude Mairet, fidèle guitariste dont la place est allée grandissante au fil des albums. Ça commence bien avec 713705 Cherche Futur (humour de calculatrice révélé par le livret contenant les paroles, comme avec tous ses albums HFT ne craint pas d’être lu), suivie de la reine Loreleil Sebasto Cha, culte à juste titre et elle-même enfoncée par la déclaration d’Ad Orgasmum Aeternum et son crescendo rock progressif, sans omettre l’immense spleen des Dingues et les Paumés. Pour moi le disque s’arrête ici, et il est excellent, les trois derniers titres étirant en longueur des gimmicks dont on l’avait cru revenu, par exemple Exit to Chatagoune-Goune où Hubert-Félix se fend d’une danse calibrée Top 50, comme s’il avait voulu faire du Laroche Valmont en souvenir du temps où ils étaient ensemble sur les bancs du lycée.

Hubert-Félix Thiéfaine – Dernières Balises (avant mutation)

Quatrième album de Thiéfaine, Dernières Balises (avant mutation) paraît en 1981. Homme impatient, Hubert-Félix passe à la vitesse supérieure sur le plan musical et littéraire, délaissant l’anecdotique pour désentortiller plus franchement les nœuds de l’existence. Insomniaque riant « à s’en faire crever » sur La 113ème Cigarette sans Dormir, doux-amer avec la guitare acoustique des Mathématiques Souterraines et faussement détaché en Taxiphonant d’un Pack de Kro, on gagne en fulgurance ce qu’on a perdu en innocence… Licencieux avec Cabaret Sainte Lilith, princesse des zincs pour « mecs roussis », et follement libre avec les amours à la Trainspotting d’Une Fille au Rhésus Négatif, on trippe à jeun tout le long du disque qui tente un son new wave en guise de Redescente Climatisée, avec le saxo de Jean-Pierre Robert et les claviers de Gilles Küsmérück. À travers des textes plus aboutis, parfois opaques tant ils ont été préservés de la lumière, Thiéfaine persiste et saigne.

Hubert-Félix Thiéfaine – De l’Amour, de l’Art ou du Cochon

Après un premier album où les fous sont sortis de leur trou, et Autorisation de délirer qui ne m’a jamais convaincu, Hubert-Félix est de retour en 1980 avec De l’Amour, de l’Art ou du Cochon. C’est avec ce disque que j’ai découvert l’ovni franc-comtois, dans une chambre mansardée en compagnie de mon premier amour, sur un magnéto mono où la cassette passait en boucle… Ça démarre avec la Psychanalyse du Singe, très rock’n roll sur fond de flipper, puis il y a Groupie 89 Turbo 6 et sa guitare à la Bashung, une poignée de jeux de mots amoureux et l’irrésistible comptine Scorbut suivie de la chanson éponyme, où des corbeaux sont chassés par une flûte mélancolique, et sur fond de reggae Comme un Chien dans un Cimetière. On se remet avec L’Agence des Amants de Madame Müller, un polar funk nourri aux tam-tams et où l’on finit à l’asile, avant d’atterrir au Vendôme Gardenal Snack pour la fin d’une histoire… Très écrit et toujours entier, Thiéfaine fait rimer tristesse avec tendresse.

Hubert-Félix Thiéfaine – Tout Corps Vivant Branché sur le Secteur étant Appelé à S’émouvoir

Né à Dole en 1948, Hubert-Félix Thiéfaine est un auteur-compositeur-interprète français. Issu d’une famille nombreuse, pensionnaire dans un collège catholique puis diplômé en droit et en psychologie, il tente sa chance dans les cabarets parisiens dès 1971. Son premier album Tout Corps Vivant… paraît en 1978, attention attention : le voyage est tellement fulgurant que rien ne sera plus jamais comme avant. De la solitude de l’artiste sur Je t’en Remets au Vent à l’ubuesque Maison Borniol et son service après-vente, des vertus aphrodisiaques de la Cancoillotte (à rapprocher de celles de L’Alh des Fabulous Trobadors) au road-song surréaliste du 22 Mai avec Dies Irae incrusté… Joyeux avec La Fille du Coupeur de Joint ou triste quand il évoque La Dèche, le Twist et le Reste, HFT ne fait pas dans la demi-mesure, et ce premier album aux accents folks possède déjà tous les ingrédients nécessaires à la compréhension de son univers. « Mon pauvre amour, sois plus heureuse maintenant… »