Gérard Manset – Revivre

Paru en 1991, Revivre de Gérard Manset invite plus que jamais à lire entre les lignes, à se laisser porter sur le fil… Malgré son orchestration pop, Tristes Tropiques n’est pas gai et on peut le relire à l’envi, son mystère reste entier. J’aime le Chant du Cygne et sa guitare effleurée, sa voix qui hésite vers le Lieu Désiré où un errant céleste est signalé, effectuant son éternel retour avant la chanson éponyme que Leos Carax a immortalisé dans Holy Motors en 2012 : Revivre ou la flagrante évidence, sa poésie brutale sculptée dans un piano noir… Après les regrets inexprimés de Capitaine Courageux, Eden Bay et Territoire de l’Inini apportent une diversion bienvenue le long d’un itinéraire escarpé, une caresse à l’oreille de celui qui se définit comme un « plasticien du son. » Ses autres albums n’ont pas survécu à ma récente purge discographique ; à celui qui ne connaîtrait pas encore Gérard je recommande de débuter avec Toutes Choses, après un échauffement en compagnie de L’imprudence ou de La Fossette. « Mais ça ne se peut pas, non ça ne se peut. »

Gérard Manset – Toutes Choses

Cinq ans après La Mort d’Orion, l’électron libre de la pop française rencontre le succès avec Il Voyage en Solitaire, rappelle qu’il n’a Rien à Raconter et poursuit ses excursions, noircit des carnets et publie dix albums jusqu’en 1990 lorsque paraît l’anthologie Toutes Choses, autorisée par le maître du repentir et qui contient Attends que le Temps te VideLa Mer Rouge et Finir Pêcheur ; autant de titres atemporels bien que l’homme soit mortel, et ça Gégé l’a compris alors que Lana n’était même pas née… Y’a une Route parle au pèlerin tandis que l’amour se noie (La Mer n’a pas Cessé de Descendre) ou se barricade (Vies Monotones) ; la litanie du Marchand de Rêves progressant au gré de minutes où les accalmies sont de faux répits… Avec son piano à la SupertrampComme un Guerrier est cru puis les larmes viennent aisément avec Lumières ; jadis libre le lion est en cage, enchaîné avec le non moins dévastateur Que Deviens-tu ? La guitare est folk ou progressive, les arrangements léchés et Manset peut y poser son timbre grave, ses mots précis à savourer « comme le vin du carafon » sur ce double cd où la vie respire, flanche et se relève, impressionnante de justesse.

Gérard Manset – La Mort d’Orion

En 1970, pour ses 25 ans Gérard Manset offre au monde un chant lumineux et désespéré. Inspiré de la mythologie d’Orion (chasseur devenu constellation), ce concept album s’ouvre sur le titre éponyme qui remplit toute la face A du vinyle, son intro parlée (Giani Esposito) puis chantée (Anne Vanderlove) produisant une douce immersion avant les premiers lâchers de rimes d’un Manset olympien entre sitar et orgues profanes, tumulte de harpes et de flûtes « dans ce monde de prose où tout est mou… » Des cordes soulignent la fin du peuple d’Orion, le temps de retourner le disque où Vivent les Hommes et l’on songe à Léo Ferré le long d’un piano désenchanté (Ils, Le Paradis Terrestre) suivi d’un pot-pourri de voix fanées ; il y a enfin ce mort qui nous parle depuis l’intérieur de son cercueil (Elégie Funèbre), dont les échos annoncent A Short Term Effect… On sort chamboulé de ce ballet psychédélique à rapprocher de Magma, avec les mots du poète en plus et son soin solennel apporté à la production, nos sens éclipsés par un monolithe venu d’ailleurs.

Gérard Manset – 1968

Né de mère violoniste à Saint-Cloud en 1945, Gérard Manset est un auteur-compositeur-interprète français. Étudiant aux arts décoratifs de Paris, il apprend la musique et publie à 23 ans son premier 45 tours : Animal on est Mal dont les effets sonores évoquent autant Battiato que les bandes à l’envers des Beatles ; entre guitare et mellotron un titre qui frappe fort et l’on remercie Xenon d’avoir réédité en 2010 ce premier album éponyme… D’abord obscure, La Toile du Maitre se change en Lune et je pense à Nougaro quand je l’écoute, avant l’ingénu On ne Tue pas son Prochain qui lorgne du côté de Ces Gens-là… La procession de Golgotha est un parfait brouillon de La Mort d’Orion tandis que l’incipit au piano de Je suis Dieu me renvoie à Four Enclosed Walls, pour un moment de poésie avant le chaos nourri d’explosions de La Dernière Symphonie, comme dans The Prisoner où l’on se sent traqué, trop lourd sur Terre en attendant le prochain voyage de Gérard… Et s’il vaut mieux taire certains titres plus désuets que Joe Dassin, ce premier opus est indispensable même si Manset a cru bon de le renier dans sa dernière intégrale cd, en démiurge naïf s’imaginant que l’on peut modifier le passé.