Leftfield – Leftism

Créé à Londres en 1989 par Neil Barnes et Paul Daley, Leftfield est un groupe de musique électronique britannique. Après diverses expériences au sein de groupes house, ils unissent leurs efforts et leur son prend une forme plus personnelle faite de dub et de reggae, de rythmes jungles ; ils publient des singles à partir de 1990 et sont révélés grâce au titre A Final Hit sur la bande originale de Trainspotting en 1996… Paru l’année précédente, leur premier album Leftism est survitaminé à faire tomber les feuilles d’une plante verte située à côté de l’enceinte. Afro-Left progresse vers un tempo puissant émaillé du dialecte tribal et rapide de Neil Cole, au nombre des invités sur ce disque dont les claviers acides provoquent des tournis sonores (Original avec le chant de Toni Halliday, Space Shanty, Storm 3000) dignes des meilleurs manèges de fête foraine… On n’oublie pas Johnny Rotten tout à son élément sur le fiévreux Open Up bouclant cet opus trip hop et trance, aussi remuant que les Chemical Brothers avec un supplément d’âme qui les rapproche de The Shamen.

Maserati – Pyramid of the Sun

Deux ans après Inventions for the New Season, Maserati travaille à son prochain album lorsque le batteur Jerry Fuchs perd la vie dans un accident d’ascenseur. Pyramid of the Sun paraît l’année suivante et lui rend hommage, les partitions de batterie ayant été enregistrées avant son décès, où les synthés tourmentés de Who Can Find the Beast oscillent entre Tangerine Dream et She Wants RevengeWe Got the System to Fight crève le plafond et Ruins sature sous une chape de plomb avant de s’écraser au ralenti, précédant les arpèges d’Oaxaca proches d’Oxygène 7-13. Un disque profond où l’absent plane au-dessus des guitares hypnotiques, qui se termine avec Bye M’Friend, Goodbye dont l’introduction rappelle Kids in America tandis que des chœurs inédits disent au revoir à l’infortuné ; présenté dans un digipack aux tons bistres, accompagné de photos saturées de soleil sur papier glacé.

Chris Knox – Polyfoto, Duck Shaped Pain & ‘Gum’

Chris Knox est un chanteur et compositeur néo-zélandais né en 1952. Il participe à plusieurs groupes punk au début des années 80, en particulier les Tall Dwarfs réputés pour leurs performances scéniques… Paru en 1993, son quatrième album démarre avec un Medley de 3 minutes où s’enchaînent les bribes des morceaux qui vont suivre, d’abord déroutant cela devient jubilatoire une fois que l’on connaît bien ce disque mitonné avec soin sur un arrangeur de poche casiotone et un mellotron, tambourin et kazoo n’étant jamais loin… Après Inside Story et ses choeurs à la Beatles, Under the Influence rappelle La Fossette tandis que les paroles de Not a Victim laissent sur le cul, chanson féministe réjouissante suivie d’Osmosis dont le chant m’évoque Elliott Smith… L’omnichord utilisé sur The Outer Skin rappelle les sons surannés d’Eurythmics ; quant à la veillée au chevet d’un ami (Intensive Care), elle tourne au trash dans un carambolage de guitares sur cet opus lo-fi entre Sparklehorse et Graham Coxon… Tapé à la machine et garni de photos colorées, agrafé à l’intérieur d’un digipack en triptyque, le livret est aussi généreux que ce disque franc du collier, tranchant et jovial.

Erik Truffaz – Bending New Corners

Erik Truffaz est un trompettiste et compositeur de jazz français né en Suisse en 1960. Passionné de musique dès le plus jeune âge, il est marqué par l’album Kind of Blue et crée son propre groupe trente ans plus tard, avec entre autres Marc Erbetta aux percussions et Marcello Giuliani à la basse. Assimilé au new urban (abrégé nu) jazz, son style mêlant electro et hip hop m’évoque The Cinematic Orchestra, il s’autorise tous les mélanges et collabore avec Pierre Henry, Christophe ou encore Murcof… Paru en 1999, son quatrième opus Bending New Corners regorge de créativité avec Arroyo, véritable signature sonore où la trompette exaltée flotte sur les réverbérations d’un clavier Rhodes… More et Less jouent avec nos nerfs comme avant le dénouement d’une série noire, tenus en respect par la batterie suprême d’Erbetta avant la descente aux abysses de Minaret… Invité sur Sweet Mercy ou Friendly Fire, le rappeur Nya apporte une touche moelleuse entre Archive et Red Snapper sur ce disque abordable, novateur il y a vingt ans et aujourd’hui indémodable.

Philippe Léotard – À l’Amour Comme à la Guerre

Né à Nice en 1940, Philippe Léotard est un acteur et chanteur français. Un temps légionnaire, il étudie les Lettres à la Sorbonne puis intègre une troupe de théâtre à l’âge de 24 ans, fait ses armes au cinéma où il laissera son empreinte dans Le juge Fayard aux côtés de Dewaere, Tchao Pantin en compagnie de Coluche ou encore Jane B. par Agnès V… Paru en 1990, son premier album révèle sa « belle gueule » au sens où l’entend Bashung dans L’Imprudence, poète écorché laissant jaillir un demi-siècle de cris… Le verbe démasque le créateur (Larvatus Prodéo) avant le titre éponyme où Philippe hasarde quelques certitudes tandis que son double égrène une autre histoire ; Drôle de Caroline se souvient de l’amour fou avant Cht’e Play Plus, une fantaisie sur K7 avec Illouz à la trompette… La séance de Cinéma est magique, obscure sur fond d’accordéon avant la voix cassée des Demi-Mots Amers qu’un saxo décompose. On désespère avec Jeune Fille Interdite puis Mon Cœur et le Monde Bougent remet un peu d’ordre dans ces « mots de moelle et de sang », disait Nougaro à leur propos. Un puzzle musical singulier, abrupt et je pense ce soir à la femme qui me l’a fait découvrir.

Richard Hawley – Truelove’s Gutter

Le jour se lève après un velours instrumental semblant tricoter la suite de Coles Corner là où on l’avait laissé quatre ans plus tôt (As the Dawn Breaks), un chant d’oiseau précédant l’une des plus belles déclarations d’amour (Open up your Door), incarnée par Hawley dont la voix a encore gagné en grâce contemplative. Les sentiments brûlent (Ashes on the Fire) et Remorse Code file la métaphore océanique, à la dérive entre un lit de cordes et la guitare lap steel de Shez Sheridan… On espère que le combat de Soldier On n’est pas perdu d’avance, avant Don’t you Cry dont le climax s’installe en dix minutes hantées de sons célestes produits au waterphone, un instrument où l’on frotte des cylindres creux déjà utilisé par Beaver & Krause… Il faut du cran pour écouter tout seul ce disque à la nuit tombée, « caniveau de l’amour vrai » pelotonné dans son écrin ; sa beauté redoutable flirtant avec le charisme de Moore sans le pathos de Sinatra.  « Love is so hard to find, and even harder to define… »

Van Morrison – Astral Weeks

Van Morrison est un chanteur et compositeur irlandais né à Belfast en 1945. Sa mère était danseuse et son père discophile, il découvre Ray Charles et Muddy Waters, apprend la guitare et se produit dès l’âge de 12 ans ; vit de petits boulots jusqu’en 1964 où il forme le groupe de blues Them, démarre sa carrière solo trois ans plus tard et se fait connaître avec le hit Brown Eyed Girl… L’album qu’il publie en 1968 est autrement passionnant, Astral Weeks conçu comme un cycle de mélodies où la conscience s’exprime sans entraves en fusionnant jazz, folk et arrangements classiques… Le futur est cosmique (Astral Weeks) et l’amour aveugle (Beside You), la douceur de l’innocence (Sweet Thing) précède les fantasmes de Madame George (prononcer Joy) et la détresse de Slim Slow Slider ; les propos sont sibyllins et l’orchestre bucolique, les guitares raffinées et le chant tortueux de « Van the Man » inimitable… Comme les huîtres ou Bob Dylan, Astral Weeks est un goût acquis qui s’apprécie plutôt en soirée, entre une lichette de Marjory Razorblade et une mesure de Karen Dalton.  « To never never never wonder why at all… »

R.E.M. – Automatic for the People

Formé en Géorgie en 1979 par le chanteur Michael Stipe, le guitariste Peter Buck, le bassiste Mike Mills et le batteur Bill Berry, R.E.M. est un groupe de rock alternatif américain. Peter est disquaire et rencontre Michael dans son magasin, puis complètent le groupe avec Mike et Mills alors étudiants. Ils donnent un concert remarqué dans une ancienne église, abrègent leur nom qu’ils trouvent au hasard dans un dictionnaire (Rapid Eye Movement) et publient deux singles sur le label local Hib-Tone, suivis d’un album en 1981…Paru onze ans plus tard, Automatic for the People consacre leur style désormais reconnu de tous. Ils ont signé chez Warner mais leur musique a conservé sa signature indie, mêlant folk et country sur une base solide comme le rock ; la voix fruste de Stipe tissant une toile vacillante (Drive, Star me Kitten) sur des paroles laconiques… Avec son clavier à la Supertramp, Everybody Hurts est une des plus belles chansons contre le suicide et Man on the Moon est un classique absolu ; avant la balade Find the River, sinueuse à souhait… Entre Marquee Moon et The Bends, apprécié de Kurt Cobain, R.E.M. a réussi le pari compliqué d’allier introversion et popularité.

Moondog – Moondog in Europe

En 1974, Moondog donne un concert en Allemagne et décide de s’y installer, se sentant finalement plus proche de Bach que de Glass ; il reprend la composition avant d’être accueilli sur le label Kopf qui publie Moondog in Europe trois ans plus tard. La mélodie au celesta offre une féérie de poche (Viking 1), un instrument que l’on retrouve sur In Vienna tandis que le violon et l’alto de Chaconne in G esquissent un échange trépidant. Cor (Heimdall Fanfare) et musique de chambre (Romance In G) parfont ces instants subtils avant l’arrivée des orgues liturgiques qui dominent la seconde partie du disque, recueillies comme un Requiem, solennelles (Chaconne C, Logrundr IV) et bouleversantes (Logrundr XII) avant huit minutes d’immersion dans l’univers de ce troubadour éclairé (Logrundr XIX), noble représentant de l’outsider music aux côtés de Jandek ou des Silver Apples. Inclassable et apatride, Moondog entre chien et lune.

Titina – Chante B. Leza

Plus connue sous le nom de Titina, Albertina Rodrigues Almeida est une chanteuse capverdienne née sur l’île de São Vicente en 1946, cinq ans après Cesária Évora. Elle grandit aux côtés du poète B. Leza qui lui enseigne l’art de la morna, une musique empreinte de nostalgie sur des rythmes à la guitare ; chante en public à l’âge de 12 ans et enregistre un single trois ans plus tard… Sur son premier album paru en 1993 chez Bleu Caraïbes, Titina rend hommage à B. Leza dont elle reprend sept chansons évoquant l’exil (Terra Longe, Bejo de Sodade) et l’amour (Note De Mindelo) ; la fuite du temps de sa voix singulière et chevrotante, plaintive avec Rapsodia mais enjouée sur Galo Bedjo et les accords pincés du cavaquinho, un ukulélé que devait apprécier le GénéralEstrela da Marinha s’apparente à la coladeira, une variante accélérée de la morna où cordes et clarinette célèbrent le retour du carnaval ; ainsi que Marcha de Oriundo qui démarre avec des percussions brésiliennes et des guitares ensoleillées, des chœurs véhiculant une beauté magique… Chantée en portugais ou en créole, entre joie brute et nostalgie la musique de B. Leza revit grâce à Titina.