Murcof – The Versailles Sessions

Sept ans après Martes, Murcof compose The Versailles Sessions, destinées au festival des « Grandes Eaux Nocturnes » du château de Versailles. Entouré de musiciens baroques, il transfigure les instruments et assène une première ruade avec Welcome to Versailles, où à des tamis sourds succèdent flûte et percussions fébriles… Le clavecin électrifié de Louis XIV’s Demons fiche la frousse, les doigts du roi squelettique luttant avec une horde de violoncelles ressuscités, un morceau de la trempe de Street Horrsing où des silences entretiennent le chaos entre deux déluges… Puis des chœurs dignes de Górecki prennent la main (A Lesson for the Future), un piano agonisant jusqu’à s’étouffer avant les affres lugubres de Death of a Forest,  relevées par une mezzo soprano crépusculaire… Spring in the Artificial Gardens foule les terres d’Earth et Lully’s « Turquerie » referme le bal comme il avait commencé, entre une flûte aérienne et un clavier désarticulé… Formant un amalgame hardi entre classique et electro, ces six saillies sonores laissent une trace intense et d’une cohérence que Murcof ne rééditera plus ; préférant par exemple singer Ligeti ou Satie sur l’album Statea paru en 2016.

Tangerine Dream – Phaedra

Formé à Berlin en 1967 par le compositeur allemand Edgar Froese, Tangerine Dream est un groupe de musique électronique précurseur du genre ambient. D’abord rattaché au krautrock entre Can et Kraftwerk, ce groupe à géométrie variable fait un détour par le rock psychédélique avant d’adopter un son caractéristique constitué de mellotron et autres synthés Moog, sous la houlette de Christopher Franke et Peter Baumann… Paru en 1974, leur cinquième album Phaedra propose une flânerie en quatre morceaux dont le titre éponyme occupait la première face du vinyle et où l’on se perd dans des abysses de boucles cosmiques, une jungle laconique rappelant Beaver & Krause… Plongée sans filtre vers les sources qui vont inspirer Jarre et où les marées se figent non loin du Devil’s Triangle avant de faire silence, pour une atmosphère unique aux respirations multiples.

The Prodigy – The Fat of the Land

Avec son crabe en couverture, le troisième opus des Prodigy paraît en 1997 et les fait connaître au-delà des frontières britanniques. En dépit de ses paroles simplistes, Smack my Bitch Up accroche d’emblée, sa choriste surexcitée ajoutant à la pulsion… Rappé par Kool Keith, Diesel Power évoque un instant Mezzanine paru l’année d’après, suivi de Serial Thrilla et son alarme oppressante. Il y a aussi une guitare humide et des rythmes à la Propellerheads (Breathe), ou encore les tubesques Firestarter et Climbatize pour une paire hip hop échevelante ; le joyau du disque se situant juste avant, avec Narayan où l’adrénaline monte par paliers à franchir solidement encordé à Crispian Mills, chanteur indie invité pour cet exploit… D’une efficacité redoutable, The Fat of the Land est un album de haute volée même si je lui préfère d’une courte tête le souterrain Music for the Jilted Generation ; et qui a frappé si fort que tout ce qui a suivi ne s’en est plus jamais approché.

The Prodigy – Music for the Jilted Generation

Deux ans après Experience, The Prodigy revient avec un album encore plus survolté, Music for the Jilted Generation dont les textes réagissent au durcissement des lois anti-raves de 1993… Howlett commence par publier le single One Love sur un white label, comme pour tâter le terrain avant de lâcher cette bombe sonore de 79 minutes, où les séquences drum’n bass s’enchaînent vélocement et dont la Narcotic Suite constitue le point d’orgue avec ses trois titres en vase clos et le dantesque Skylined au milieu ; pour un trip aussi faramineux que Born Slippy… Bris de verre et samples funk (Break and Enter), claviers déchaînés (Full Throtle) et jungle (Voodoo People), envies d’appuyer sur le champignon (Speedway) avant un big beat (No Good) : cette bande son pour une génération délaissée s’écoute à fond, fait disparaître les rides et danser les neurones. « My mind is glowing… »

Gérard Manset – Revivre

Paru en 1991, Revivre de Gérard Manset invite plus que jamais à lire entre les lignes, à se laisser porter sur le fil… Malgré son orchestration pop, Tristes Tropiques n’est pas gai et on peut le relire à l’envi, son mystère reste entier. J’aime le Chant du Cygne et sa guitare effleurée, sa voix qui hésite vers le Lieu Désiré où un errant céleste est signalé, effectuant son éternel retour avant la chanson éponyme que Leos Carax a immortalisé dans Holy Motors en 2012 : Revivre ou la flagrante évidence, sa poésie brutale sculptée dans un piano noir… Après les regrets inexprimés de Capitaine Courageux, Eden Bay et Territoire de l’Inini apportent une diversion bienvenue le long d’un itinéraire escarpé, une caresse à l’oreille de celui qui se définit comme un « plasticien du son. » Ses autres albums n’ont pas survécu à ma récente purge discographique ; à celui qui ne connaîtrait pas encore Gérard je recommande de débuter avec Toutes Choses, après un échauffement en compagnie de L’imprudence ou de La Fossette. « Mais ça ne se peut pas, non ça ne se peut. »

Gérard Manset – Toutes Choses

Cinq ans après La Mort d’Orion, l’électron libre de la pop française rencontre le succès avec Il Voyage en Solitaire, rappelle qu’il n’a Rien à Raconter et poursuit ses excursions, noircit des carnets et publie dix albums jusqu’en 1990 lorsque paraît l’anthologie Toutes Choses, autorisée par le maître du repentir et qui contient Attends que le Temps te VideLa Mer Rouge et Finir Pêcheur ; autant de titres atemporels bien que l’homme soit mortel, et ça Gégé l’a compris alors que Lana n’était même pas née… Y’a une Route parle au pèlerin tandis que l’amour se noie (La Mer n’a pas Cessé de Descendre) ou se barricade (Vies Monotones) ; la litanie du Marchand de Rêves progressant au gré de minutes où les accalmies sont de faux répits… Avec son piano à la SupertrampComme un Guerrier est cru puis les larmes viennent aisément avec Lumières ; jadis libre le lion est en cage, enchaîné avec le non moins dévastateur Que Deviens-tu ? La guitare est folk ou progressive, les arrangements léchés et Manset peut y poser son timbre grave, ses mots précis à savourer « comme le vin du carafon » sur ce double cd où la vie respire, flanche et se relève, impressionnante de justesse.

Gérard Manset – La Mort d’Orion

En 1970, pour ses 25 ans Gérard Manset offre au monde un chant lumineux et désespéré. Inspiré de la mythologie d’Orion (chasseur devenu constellation), ce concept album s’ouvre sur le titre éponyme qui remplit toute la face A du vinyle, son intro parlée (Giani Esposito) puis chantée (Anne Vanderlove) produisant une douce immersion avant les premiers lâchers de rimes d’un Manset olympien entre sitar et orgues profanes, tumulte de harpes et de flûtes « dans ce monde de prose où tout est mou… » Des cordes soulignent la fin du peuple d’Orion, le temps de retourner le disque où Vivent les Hommes et l’on songe à Léo Ferré le long d’un piano désenchanté (Ils, Le Paradis Terrestre) suivi d’un pot-pourri de voix fanées ; il y a enfin ce mort qui nous parle depuis l’intérieur de son cercueil (Elégie Funèbre), dont les échos annoncent A Short Term Effect… On sort chamboulé de ce ballet psychédélique à rapprocher de Magma, avec les mots du poète en plus et son soin solennel apporté à la production, nos sens éclipsés par un monolithe venu d’ailleurs.

She Wants Revenge – She Wants Revenge

Créé en 2004 par Justin Warfield (chant et guitare) et Adam Bravin (claviers, basse et percussions), She Wants Revenge est un groupe de post punk américain. Paru en 2006 chez Geffen, leur premier album éponyme s’impose dès les première mesures, avec Red Flags and Long Nights où la voix rappelle Philip Oakey et la guitare Robert Smith dans un surprenant mélange où se déploient des textes sombres ; cet effet perdurant avec These Things et surtout Tear You Apart, au parfum gothique inséparable d’un épisode de la série American Horror Story qui m’a permis de les découvrir… La gaité de certains titres fait penser au recyclage new wave des Future Islands, mais entre la nonchalance des Psychedelic Furs et la créativité des Flaming Lips, ce duo a quelque chose en plus et brouille les cartes avec une instrumentale digne de Siouxsie (Disconnect), juste avant que Someone Must Get Hurt n’assène un coup fatal inspiré par The Same Deep Water as You, le piano désabusé de Killing Time suggérant un rêve de Morrissey.

Radiohead – Kid A

Paru en 2000, l’amplitude de Kid A s’impose dès les premières notes (Everything in its Right Place), où dans un état semi-liquide Thom Yorke installe un son en rupture avec l’effet OK Computer… Torsadée sur le titre éponyme, sa voix s’éclipse derrière une pluie de petits pianos soutenue par des synthés blafards, avant la basse lancinante de The National Anthem dont les collages évoquent les Beatles… On se recueille avec l’instrumentale Treefingers puis In Limbo se perd dans un tourbillon de démence, nous laissant encamisolés dans la trépidante Idioteque… Au rayon mélancolie, les cordes de How to Disappear Completely me font trembler et Motion Picture Soundtrack s’envole vers un faux silence, bouclant cet album rempli de cachettes et de rebondissements jazz, electro inouïs. « I’m not here, this isn’t happening… » Signé Stanley Donwood, le livret n’en finit pas de déplier perspectives et papier calque, enrichissant encore ce voyage qui déroute nos oreilles vers l’indélébile, à mi-chemin entre Tago Mago et Street Horssing.

Pat Metheny – Offramp

En 1977 après son album Watercolors, Pat Metheny fonde le « Pat Metheny Group » afin d’assouvir librement ses penchants pour le jazz expérimental. Il garde l’essentiel de ses musiciens et publie Offramp en 1982, où sa guitare semble dotée de cordes vocales sur Barcarole, accordée sur une fréquence humaine… Mêlés de vague à l’âme, les glissandos synthétiques d’Are you Going with me? annoncent la lenteur émouvante d’Au Lait et ses effets de voix distants, sa batterie minimaliste ; repris en 2000 dans Le Goût des Autres d’Agnès Jaoui, il compte parmi les morceaux de jazz les plus merveilleux que je connaisse… Offramp évoque le rock progressif des King Crimson façon The Talking Drum, six minutes d’emballements concentriques avant de terminer par les vagues détendues de The Bat Part II, en flottaison sur cet opus ensorcelant paru chez ECM la même année que The Party’s Over.