MC Solaar – Prose Combat

Claude MC Solaar est un rappeur français né à Dakar en 1969. Après des études studieuses, il publie son premier album en 1991, Qui Sème le Vent Récolte le Tempo et son single Bouge de là, faisant de lui le premier rappeur populaire en France. Trois ans plus tard paraît Prose Combat, où la langue règne en maîtresse sur des titres hip hop qui sonnent d’enfer ; Solaar reconnaissant l’influence du jazz sur la chanson À Dix de mes Disciples… Avec une référence à Brassens et un sample de GainsbourgNouveau Western est incontournable ; Superstarr où Laarso tacle les surfeurs à la plage des plagieurs ; j’aime aussi la structure en deux temps de La Fin Justifie les Moyens, partant d’une trompette pour nous mener à la guitare de Robert Johnson… Mais surtout il faut aller À la Claire Fontaine avec son scratch glissant autour de « la dubitative plume du poète du bitume », se plonger dans Séquelles pour ses paroles parfaites ou encore décortiquer L’Nmiaccd’htck72kpdp, une joute verbale avec Ménélik dans l’esprit des Fabulous Trobadors… Avec ses textes incisifs, déclamés avec tact et juste ce qu’il faut d’ego, Prose Combat est toujours aussi beau. « Elle était presque ma presqu’île… »

Ennio Morricone – Il était une fois dans l’Ouest

Le maestro des bandes originales est né à Rome en 1928. Il apprend la trompette et compose ses premières œuvres classiques à 29 ans, débute sa carrière comme arrangeur de génériques télévisés avant de signer la musique de Il était une fois dans l’Ouest, en 1968 pour son ami et réalisateur Sergio Leone… Le thème principal suffit à me rendre tout chose, les vocalises d’Edda Dell’Orso à l’image de ce film cruel et sublime entre vaine vengeance et conquête du rail ; une tristesse qui me vient de loin, lorsque j’écoutais Morricone sur un magnétophone au fond de mon lit… As a Judgement n’est pas moins déchirant ; de même que la nostalgie dégagée par un piano de saloon et les sifflements d’Alessandro Alessandroni sur Farewell to Cheyenne, où je revois l’acteur Jason Robards… Ce film c’est aussi Henry Fonda dans le rôle du méchant ; l’ambiance funèbre, expérimentale de The Transgression fait frémir avant l’empathie que l’on éprouve avec Man With a Harmonica et Death Rattle, où c’est l’enfance qui perle dans les yeux arides de Charles Bronson… Ce film c’est enfin Claudia Cardinale évoquée sur A Dimly Lit Room ou Jill’s America : émotions fortes garanties et dvd à portée de main recommandé.

Bernard Parmegiani – La Création du Monde

Bernard Parmegiani est un compositeur français de musique concrète né en 1927. Composée en 1984, La Création du Monde met en lumière son art de sculpter les sons à travers une odyssée venue d’ailleurs… Divisé en trois parties, ce disque de 73 minutes s’ouvre sur une ébullition de bruits antérieurs au Big Bang, chocs sourds et sauts de puce, une chimie crue et qui craque jusqu’à ce que la croûte soit prête, car « la Terre est telle un gâteau » disait ma fille à l’âge de 9 ans. Arrive la lueur et une fissure où l’on s’engouffre, les résonances ondoient dans un crescendo caverneux rappelant Stratosfear, des éclairs nettoyant l’espace avant une danse où les cellules apprennent la multiplication… Un océan de vers électriques fait la chasse aux sons préhistoriques, grouillant de vie et à la fin, presque inaudibles, le bruit du vent et la main de l’homme. Nous sommes passés de Moins l’infini à la Réalité en un battement d’ailes, grâce à ce poème sonore qui est à la musique ce que 2001 est au cinéma… « L’univers est noir et froid », première phrase d’un roman que j’ai écrit en 2008, quatre ans avant de découvrir La Création du Monde qui compte désormais parmi mes disques de choix pour dépasser la gravité.

Steve Reich – Different Trains/Electric Counterpoint

Lorsque Steve Reich décide d’appliquer sa méthode à une histoire vraie, le résultat est un choc musical marquant. Composées en 1988, les trois parties de Different Trains relatent les voyages qu’il effectuait enfant entre 1939 et 1942, de New York à Los Angeles où résidaient ses parents séparés. Reich a enregistré a posteriori les voix de la gouvernante qui l’accompagnait alors, ainsi qu’un bagagiste qui effectuait le même trajet, de courtes phrases suivies à toute allure par un quatuor à cordes (America – Before the War) vers la seconde partie où ce sont les mots de rescapés de la Shoah qui se mêlent à la furie des locomotives (Europe – During the War), noyés parmi les sirènes et les sifflets de train ; et lorsque la fin de la guerre est annoncée (After the War), incrédules ces voix quittent le quai où nous demeurons renversés, frappés par cette expérience à rapprocher du Requiem de David Axelrod… Un an plus tôt Steve Reich avait composé Electric Counterpoint, aidé de Pat Metheny dont la guitare ajoute sa pulsation sur fond d’autres guitares ; apaisement bienvenu discrètement ajouté à ce disque ineffable.

Steve Reich – Music for 18 Musicians

Comme son nom l’indique, Music for 18 Musicians se joue avec dix-huit instruments dont quatre pianos, des clarinettes et des cordes, marimbas, vibraphones, maracas et quatre voix féminines. Divisée en quatorze sections sur le papier, l’œuvre est exécutée d’une traite et se déguste sans blanc. Reich l’a composée entre 1976, elle dure 56 minutes où crawlent des rythmes sourds, métalliques annonçant Different Trains mais aussi Electric Counterpoint écrit pour Pat Metheny ; ainsi que l’introduction de phrases mélodiques en rupture avec ses précédents travaux… La répétition est allègre, les notes se mélangent comme un alchimiste déverse ses fluides et la magie s’installe sans effort, pour une croisière contemplative à condition d’oublier ce que l’on croyait savoir de la musique minimaliste, ici et plus que jamais musique de métamorphose.

Supertramp – Breakfast in America

Paru en 1979, le sixième opus de Supertramp enchaîne dix chansons à peu près parfaites. Aussi peu rock progressif que Thriller, on peut tout de même parler d’un concept album autour de la société américaine, avec sa pochette où la serveuse d’un dining incarne la statue de la Liberté… Le piano vient de loin sur Gone Hollywood, la batterie sculpte une allée pour le saxo de Halliwell et tout est prêt pour The Logical Song où sont récités les souvenirs d’internat de Hodgson, aussi désenchantés que la musique est optimiste… Davies chante sur Goodbye Stranger ou l’histoire d’une séparation avec sifflets, basse au taquet et des chœurs enjoués comme les Beach Boys ; Roger rêve du grand départ même si sa petite amie n’y survivrait pas (Breakfast in America), en quête d’une nouvelle résidence intérieure sur Take the Long Way Home, superbe à l’harmonica avant le saxo plaintif de Casual Conversations… Le synthé brumeux de Child of Vision envahit la plaine où le Wurlitzer s’impose avec la même personnalité que l’orgue des Doors, un solo de deux minutes éteignant ce disque à l’ambivalence contagieuse et au son magnifique, festival pour le cœur et les entrailles.

Trainspotting

Parue en 1996, la bande originale du meilleur film de Danny Boyle est toujours aussi convaincante. Iggy Pop assure la mise en jambes avec Lust for Life, suivi de Brian Eno et son instrumentale amphibie (Deep Blue Day), sous-latrines lorsque Ewan McGregor pique une tête afin de récupérer ses suppos hallucinogènes… Primal Scream signe le titre éponyme, downtempo aux guitares trip hop ; il y a la britpop de Sleeper et son sensuel Atomic, le Perfect Day de Lou Reed ; Temptation de New Order et Sing de Blur, Nightclubbing d’Iggy Pop ou encore les infrasons liquides de Leftfield (A Final Hit), évoquant Irréversible ; mais c’est Bedrock et Underworld qui signent les morceaux les plus monstrueux, avec respectivement For What you Dream of et la voix médusante de Carol Leeming, suivi du stroboscopique Born Slippy, dix minutes de trance expérimentale où voix et rythmes se chevauchent… Le Closet Romantic de Damon Albarn est au générique de fin, mélodie vers le matin après cette succession de bouffées sonores dont on sort lessivé et euphorique, comprimé jusqu’à l’overdose par cette suite de tubes qui prend aux tripes. « You’re losing your mind, but that’s okay… »

Orchestral Manœuvres in the Dark – Organisation

Paru fin 1980, le sillon tracé par Organisation prend le temps de donner corps à des paysages invisibles à l’œil nu. Pour s’en rendre compte il faut passer outre le trop entendu Enola Gay, ouvrant l’album alors qu’il aurait dû figurer sur leur précédent opus, où ses façons de Hot Butter se seraient mieux fondues… Les impulsions de 2nd Thought sont plus immersives et annoncent Souvenir, ainsi que Motion and Heart qui figurait en face B de ce 45 tours qui a marqué mon adolescence… Avec son crescendo cold wave et ses paroles nimbées, Statues est un trou noir musical en bordure duquel planerait l’ombre d’Ian Curtis ; enchaîné à The Misunderstanding où la douleur des claviers est sensible, des voix rompues meublant la scène comme un entracte au sein de Reproduction… VCL XI et The More I See You donnent un peu d’air, sur le premier on dirait que Yazoo est venu faire coucou et le second renouvelle un tube de 1945 ; l’album se terminant par l’évocation de la raffinerie pétrolière de Stanlow… Témoin précieux des origines de la synthpop, Organisation surprend comme quand on a mis trop de wasabi sur un sashimi.

The Nits – Angst

Cinq ans après le captivant Malpensa, les Nits proposent un album où la splendeur des mots le dispute au génie musical. Affranchi de ses influences passées, le trio fait preuve d’une maîtrise inédite le long de ces dix vignettes évoquant le quotidien de l’après-guerre… Une grand-mère tricote au coin du feu, le monde change et la peur est là (Yellow Socks & Angst) ; la vie éclôt et se fane dans Flowershop et ses effets évanescents comme en 2043… On a perdu la fréquence sur Radio Orange, la guitare est pudique et les accords clairsemés, les soldats sont là… La rivière de Two Sisters est en chocolat, pétrifiante avec ses percussions retenues rappelant Dust on the Window ; arrivent les trombes d’eau de Pockets of Rain, chef-d’œuvre miniature où l’on traverse les états humains sur un tempo éblouissant… Glissant et délicat, Breitner on a Kreidler visualise des photos et This Mortal Coil n’est pas loin du piano fugace de Zündapp Nach Oberheim, pour un retour tout en douceur après le plaisir d’avoir écouté un disque incroyable. Des bruissements et des collages, du jazz et de la réserve, Angst est inévitable et dose idéalement les ingrédients qui font la trempe des Nits depuis Tent.

The Nits – Wool

Album de rupture où dominent les tons jazz, Wool impose de jeter ses vieilles oreilles pour se donner une chance d’y entrer. En 2000, les Nits ont quitté leur label historique Columbia pour signer chez PIAS où est également dEUS depuis 2011, qui proposent 12 chansons tout en intériorité, drapées dans une feutrine soul avec le concours d’un quartet et de la chanteuse RnB Leona Philippo, présente sur la plupart des morceaux… Ivory Boy donne la parole au cancer d’un fan des Nits, Patrick Liohan qui publiera son propre disque grâce à leur aide ; une trompette soyeuse fait marcher quelques Miles le long d’une rivière en compagnie de (Walking with) Maria ; avant de nous envoler avec 26A et son allusion jolie au Man with the Child in his EyesSeven Green Parrots possède le même synthé que Stevie Wonder et cite l’âme en caoutchouc des Beatles (et plus loin Strawberry Girl) ; ingénument, Crime & Punishment évoque l’impunité des monstres et le violon de Jazz Bon Temps rappelle Ponty… On brasse à l’aise dans la vaste mer bleue (Swimming) avant Frog et sa rythmique à la Yello, qui boucle Wool avec panache. « Sometimes my eyes are swimming… »