Pat Metheny – Offramp

En 1977 après son album Watercolors, Pat Metheny fonde le « Pat Metheny Group » afin d’assouvir librement ses penchants pour le jazz expérimental. Il garde l’essentiel de ses musiciens et publie Offramp en 1982, où sa guitare semble dotée de cordes vocales sur Barcarole, accordée sur une fréquence humaine… Mêlés de vague à l’âme, les glissandos synthétiques d’Are you Going with me? annoncent la lenteur émouvante d’Au Lait et ses effets de voix distants, sa batterie minimaliste ; repris en 2000 dans Le Goût des Autres d’Agnès Jaoui, il compte parmi les morceaux de jazz les plus merveilleux que je connaisse… Offramp évoque le rock progressif des King Crimson façon The Talking Drum, six minutes d’emballements concentriques avant de terminer par les vagues détendues de The Bat Part II, en flottaison sur cet opus ensorcelant paru chez ECM la même année que The Party’s Over.

Wolfgang Amadeus Mozart – Requiem

Découvert dans ma jeunesse grâce au film de Miloš Forman, le Requiem de Mozart a été composé durant les dernières années de sa vie, inachevé à sa mort en 1791, à l’âge de 35 ans. De santé fragile, consumé par un travail acharné et un mode de vie effréné, sa partition fut terminée par d’anciens élèves en suivant ses indications… La soprano Yvonne Kenny émeut dès l’Introitus, sa voix fervente (Dies Irae) parée d’accents funèbres sur le Rex Tremendae, soutenue par des chœurs masculins caverneux… « Confutatis maledictis, flammis acribus addictis », le tenor Arthur Davies alterne avec les anges du célèbre Lacrimosa pour un aller simple vers l’au-delà (Agnus Dei)… Un Requiem entre extase et pathos, une caresse à l’âme parue chez Virgo et dirigée par Richard Hickox, indissociable pour moi du film Amadeus alors tant pis si son supposé rival Antonio Salieri n’en était pas le commanditaire, et qu’il n’a pas non plus assisté Mozart sur son lit de mort ; ces visions romanesques font partie du voyage et le rendent plus fascinant que les neuf autres Requiems que j’ai essayés depuis.

Siouxsie & The Banshees – Peepshow

Un après après regardé de l’autre côté du miroir, Siouxsie propose un Peepshow lorgnant vers l’electro sans renoncer à son âme new wave, avec le renfort des cordes et de l’accordéon de McCarrick, audible dès Peek-a-Boo qui ouvre le disque sur une note touffue. La veine est plus paisible avec le bocal tueur d’insectes (The Killing Jar) puis The Scarecrow donne vie à un épouvantail ; avant le crescendo mélodique de Carousel et son souffle hésitant, planant au synthé avec la subtilité d’un Peter Gabriel… Le rendu squelettique de Rawhead and Bloodybones fait le coup du monstre caché sous l’escalier, on s’inquiète de notre éternité avec The Last Beat of my Heart avant que Rhapsody ne termine ce neuvième opus par une danse onirique au final éclatant… Je l’ai écouté après le dernier passage à l’heure d’hiver, un dimanche de pluie où mon cœur est à fleur de peau ; mais même si l’emphase de certains titres le rendent trop fanfaron pour égaler Tinderbox, avec sa couverture mordorée Peepshow mérite de figurer dans le trio de tête.

Siouxsie & The Banshees – Tinderbox

Deux ans après Hyæna, Souxsie & The Banshees recrutent John Valentine Carruthers à la guitare et accouchent de leur meilleur album depuis The Scream… Après la gaieté enfantine de Candyman, aux rythmes élégants, The Sweetest Chill et This Unrest forment une paire où synthés et guitares, voix inversées installent une atmosphère affolante. Le carillon de Cities in Dust offre une respiration avant les redoutables Cannons où Siouxsie précipite sa voix dans un ballet de cordes éclatant ; la structure à rebondissements de Partys Fall irradiant comme un polar psychédélique dont la chute serait évoquée dans le prologue de 92 DegreesLand’s End va au bout des terres dans une succession de battements et de riffs virtuoses, mais ce n’est pas terminé car l’édition cd propose cinq titres bonus qui ajoutent encore à la cohérence de ce disque qui tutoie parfois Pornography ; parmi lesquels An Execution et Umbrella sont des modèles de submersion cold wave… Apprécié par Dunckel qui le cite parmi ses albums favoris, avec sa tornade en couverture Tinderbox captive sans répit. « Take a walk with me, down by the sea… »

Siouxsie & The Banshees – The Scream

Plus connue sous le nom de Siouxsie Sioux, Susan Janet Ballion est une chanteuse britannique née à Londres en 1957. Son père est alcoolique et la laisse orpheline à 14 ans, de son enfance difficile Siouxsie a gardé la référence aux costumes d’indiens Sioux avec lesquels elle jouait… Passionnée par la musique de David Bowie, elle rencontre Steven Severin en 1974 lors d’un concert de Roxy Music ; trois ans plus tard ils forment Siouxsie & The Banshees aux côtés de John McKay à la guitare et Kenny Morris à la batterie… L’album The Scream paraît en 1978, où en guise de table rase, Pure accorde les guitares pendant que Siouxsie ajuste sa voix dans une valse hallucinante. Le rythme de Jigsaw Feeling rappelle les meilleurs moments de Can ; une énergie qui se transmet à chaque morceau, la rage du chant ne cédant rien à la richesse mélodique (Carcass, Switch), à la limite de la dissonance sur la reprise de Helter Skelter et envoûtante sur Mirage ou Nicotine Stain… Un an après le tintamarre des Sex Pistols, l’irritante virtuosité de The Scream marque le début du post-punk et va inspirer les meilleurs albums de cold wave.

Prince – Sign o’ the Times

Sorti en 1987, le neuvième album de Prince me rappelle mon voyage itinérant aux États-Unis, où je l’écoutais sur mon baladeur avec la même passion qu’Art of Noise ou The Cure. Double album de 80 minutes où les morceaux prennent le temps de s’étendre, le Kid revisitant ses racines rhythm’n blues en perfectionnant son funk, y ajoutant des trouvailles pop rock stimulantes… L’hédonisme est de mise avec Play in the Sunshine, à faire trembler les murs (Housequake) avant The Ballad of Dorothy Parker ; mais j’en retiens surtout It et sa rallonge electro parsemée de samples, décharge à obsessions avant de s’accorder sur d’autres façons de faire (Slow Love), tandis que les chœurs fouettés de U Got the Look font une place au rêve… Aussi fantasque que Little Richard, Prince brouille les cartes avec If I was your Girlfriend, qui s’ouvre sur la Marche Nuptiale de Mendelssohn et se poursuit par des désirs androgynes ; avant de mettre tout le monde d’accord avec une échappée jazzy (Adore)… Encensées par Robert Smith en 1989, les chansons de Sign o’ the Times recèlent leur lot de raffinements, comme un croisement réussi entre la soul de Parade et l’avant-gardisme de 1999.

Prince – Purple Rain

Deux ans après 1999, Prince joue son propre rôle dans le film Purple Rain, de son enfance tourmentée à l’ascension vers la gloire… Et si l’album du même nom en illustre les péripéties, au-delà de la bande originale chaque chanson laisse éclater un talent fou, excentrique et dont la synthèse le rapproche des meilleurs concept albums… Let’s go Crazy ouvre la danse dans un carpe diem funk et pêchu, suivi de Take me with U et ses arpèges de cordes, en chœur avec Apollonia Kotero qui tient également le second rôle dans le film… Lisa Coleman et Wendy Melvoin sont coquines dans une baignoire (Computer Blue), choristes essentielles déjà présentes sur 1999 ; enchaînées avec les jeux brûlants de Darling Nikki, où Prince termine la chanson à l’envers après avoir embrasé sa guitare… L’intro virtuose de When Doves Cry rappelle Jimi Hendrix, Baby I’m a Star file le rhythm’n blues avant de terminer sur le titre éponyme, Purple Rain et ses 8 minutes de slow sidérant, où Prince s’approprie la couleur pourpre dans un final indéfinissable entre blues, rock et musique classique… Sensuel et provocant, le « Kid de Minneapolis » transcende les genres et signe un des albums majeurs des années 80.

Pink Floyd – The Wall

Paru en 1979, The Wall est un double concept album illustrant l’enfance difficile de Pink qui va peu à peu se réfugier derrière un mur, brique après brique s’isoler du monde après un détour par la gloire en devenant chanteur… Le son est rock et les chansons ciselées, la suite Goodbye Blue Sky, Empty Spaces et Young Lust est particulièrement forte, où le héros tente de noyer ses désillusions dans une existence futile. « And nothing is very much fun anymore… » Rappelant aussi bien les excès du monde musical dans Phantom of the Paradise que l’aliénation de Number 6 dans The Prisoner ; l’œuvre se termine sur une lueur d’espoir lorsque le mur est finalement détruit (Outside the Wall), après un procès surréaliste (The Trial) et d’autres morceaux inoubliables (Hey You, Is there Anybody out there?, Comfortably Numb)… The Wall sera adapté au cinéma par Alan Parker en 1982, où la performance de Bob Geldof est indissociable de séquences animées devenues célèbres, de la marche des marteaux au hachoir humain ; opéra rock inclassable et sans rival jusqu’en 2009, où à mes oreilles il sera détrôné par Controlling Crowds.

Pink Floyd – Wish you were Here

Deux ans après The Dark Side of the Moon, le neuvième album de Pink Floyd démarre avec un des plus beaux morceaux progressifs jamais composés (Shine on you Crazy Diamond Parts I-V). De synthés lents en solos de guitare installant une flamboyance enivrante, enchaînée avec Welcome to the Machine à broyer l’individu comme dans le Metropolis de Fritz Lang, où dans un bouillon infernal les guitares luttent contre le temps fracassant ; l’homme épuisé, impuissant à freiner la cadence invitant son fils à prendre la relève… Have a Cigar file la même métaphore avec son clavier à la Supertramp et ses riffs synchrones, son rythme jazzy vers le titre éponyme où des bribes radiophoniques précèdent un solo qui porte longtemps… Wish you were Here c’est aussi un hommage à Syd et à tous les fous du monde, les murés et les fragiles, les barrés dont le cœur et l’esprit fonctionnent autrement… L’album se termine avec les Parts VI-IX du premier morceau, joué du bout des doigts avant de s’enflammer dans un dernier tourbillon repoussant les limites de la perception, sur ce disque où le temps ne s’écoule pas comme d’habitude. « Remember when you were young, you shone like the sun. »

Pink Floyd – More

Un an après le diversement stimulant A Saucerful of Secrets, Pink Floyd signe la bande originale du film More de Barbet Schroeder. Il en résulte un album folk et cosmique, atmosphérique illustrant la quête de Stefan en pleine période hippie, sur fond d’héroïne et d’amour fou… Après quelques chants d’oiseaux, une guitare sèche soutient la voix mélancolique de David Gilmour, prolongée par un orgue intense (Cirrus Minor). Aussi belle à pleurer que My Sister des Tindersticks, Crying Song affleure à petits coups de vibraphone… Up the Khyber me rend dingue avec ses embardées de batterie et son piano jazzy, suive de Cymbaline ou la ballade aux tam-tams… Le Main Theme est psychédélique et progressif, avec cette prépondérance percussive propre à la première époque des Floyd, dont on trouve un rappel en fin de disque avec Dramatic Theme, vers une sortie de guitares chargées d’écho… Avec ses interludes de flûtes et son étrange intermède flamenco, malgré deux morceaux de hard rock qui font tache, More dégage une continuité narrative encourageante.