Mogwai – Come on Die Young

Mogwai est un groupe de post rock écossais formé à Glasgow en 1995 par le guitariste Stuart Braithwaite, le claviériste Barry Burns, le bassiste Dominic Aitchison et le batteur Martin Bulloch. Révélés en 1997 avec leur premier album Young Team, où l’on distingue les influences de My Bloody Valentine et Bark Psychosis avec un soupçon de Cure ; Come on Die Young frappe encore plus fort deux ans plus tard, où en guise d’intro la guitare flegmatique de Punk Rock survole l’extrait d’un entretien donné par Iggy Pop à la télévision en 1977… Les percussions de Helps Both Ways se dissolvent dans le sample d’un commentateur sportif indistinct avant le rythme lancinant de Kappa, un morceau à épaisseurs multiples entre piano et basse martiale, suivi d’une douce Waltz for AidanTortoise n’est pas loin de May Nothing but Happiness qui décolle et puis s’écrase dans un mouvement perpétuel, entêtant où se débattent les guitares ; l’exercice se renouvelant avec brio durant Ex-Cowboy qui rime avec Washer, le piano de Choky rappelant Portishead… Essentiellement instrumental, CODY pour les intimes ne manque pas de prouesses, avec sa couverture qui fait peur et ses distorsions graduées.

The Who – Tommy

The Who est un groupe de rock britannique créé à Londres en 1964 par le chanteur Roger Daltrey, le guitariste Pete Townshend, le bassiste John Entwistle et le batteur Keith Moon. La reconnaissance arrive avec le single My Generation, en retard sur les Beach Boys et en avance sur les Sex Pistols ; mais à mes oreilles leur quatrième opus est le plus passionnant : Tommy ou le pionnier des opéras rock, dont l’Overture est magistrale et annonce la couleur… Traumatisé pendant l’enfance, Tommy devient sourd, muet et aveugle avant de se révéler champion au flipper puis gourou ; une histoire politiquement incorrecte et qui sera portée à l’écran par Ken Russell en 1975, avec Elton John qui en profite pour s’approprier Pinball Wizard… Ce tube mis à part, les riffs de Sparks sont ébouriffants et l’on trépigne avec The Acid Queen avant les 10 minutes d’Underture, une instrumentale portée par un thème à la basse et à la batterie, où les guitares sont touffues sans tomber dans le psychédélisme ; un morceau rare et rock pour décrire le trip de Tommy sous LSD… Dix ans avant The Wall, The Who signe une œuvre atemporelle et foisonnante, à écouter les yeux fermés. « See me, feel me, touch me, heal me… »

Rachel’s – Handwriting

Créé dans le Kentucky en 1991 par le guitariste Jason Noble, l’altiste Christian Frederickson et la pianiste Rachel Grimes, Rachel’s est un groupe de musique instrumentale américain. Paru chez Quarterstick Records en 1995, leur premier album Handwriting distille des vignettes intimistes, le vibraphone jazz de M. Daguerre porté par des percussions post rock et un piano velouté… Il pleut des cordes lentes sur Saccharin dont la monomanie rappelle Mihály Víg, tandis que Seratonin aurait pu illustrer un film de Greenaway si Nyman n’avait pas été disponible… Mais le joyau de cet opus s’intitule Full on Night qui nous entraîne dans des méandres improvisés à la guitare et au piano, débordants de textures où sifflent des trains ; un canevas entre mouvements de wagons et voix off, fumées et freinages laissant des traces sensibles… Fantomatique et à sa manière aussi radical que le premier Tortoise paru un an plus tôt, ce disque exceptionnel est servi dans un digipack en carton gaufré, avec un livret illustrant le travail de l’écriture sous toutes ses formes.

John Martyn – Bless the Weather

Quatre ans après London Conversation, Martyn signe un cinquième opus qui consacre son style folk mâtiné de jazz : Bless the Weather où sa femme Beverley l’accompagne à la guitare et aux chœurs, comme sur la poignante Let the Good Things Come… Contrebasse et cordes aérées bercent la voix sensuelle de Bless the Weather, avant les steel drums de Walk to the Water ou le piano raffiné de Just Now ; encore plus lyrique avec Head and Heart, un bijou fait de textes sages et de plages sans paroles rappelant Tim Buckley… L’équipe de Martyn s’est étoffée, guitaristes et claviers s’affairent en utilisant l’echoplex, une machine à produire de l’écho également adoptée par Neil Young ; l’instrumentale Glistening Glyndebourne évoquant Cobalt Blue avant l’heure… La reprise finale de Singin’ in the Rain remet en mémoire les frasques d’Alex et ses drougs, le film de Kubrick étant sorti la même année que ce disque inventif et subtil, illuminé par la tendresse.

Bridget St John – Ask me no Questions

Bridget St John est une compositrice et chanteuse britannique de musique folk née à Londres en 1946. Sa mère est pianiste et l’encourage en ce sens, mais Bridget préfère le violon avant de se payer une guitare à la fin de ses études. Elle se produit dans des bars et rencontre John Martyn qui l’aide à perfectionner son jeu avant d’être révélée par John Peel ; le célèbre DJ de la BBC qui publie son premier album en 1969, Ask me no Questions sur son propre label, aux côtés de Beau né la même année que Bridget… Enregistrées en quelques jours, ces quatorze chansons charment par leur simplicité, la tessiture de St John suivant ingénument les accords de sa guitare acoustique. Barefeet and Hot Pavements respire la liberté et I Like to be with you in the Sun incarne l’amitié, la plus belle déclaration d’amour étant assumée par le titre éponyme de cet écrin folk qui compte parmi mes incontournables, dont l’édition vinyl replica propose en bonus une reprise de Suzanne aussi réussie que chez Bashung… Bridget posera sa voix sur Ommadawn en 1975, parfois comparée à celle de Nico tandis que son style nonchalant la rapproche de Nick Drake. « My life is mine, it’s easy… »

Tindersticks – Tindersticks 2

En 1991, après quatre années au sein des Asphalt Ribbons, le chanteur et guitariste Stuart Staples, le claviériste David Boulter et le violoniste Dickon Hinchcliffe forment les Tindersticks, un groupe britannique de rock indépendant. Ils sont rejoints par le guitariste Neil Fraser, le batteur Al Macauley et le bassiste John Thompson ; puis publient leurs deux premiers albums sous le même nom éponyme Tindersticks… Paru en 1995, le second d’entre eux consacre leur style plutôt post rock que pop de chambre, El Diablo en el Ojo finissant en apothéose à la GYBE! après avoir débuté par un murmure de cordes… Le vibraphone de My Sister est rejoint par la voix grave de Staples qui se lance dans une narration portée par un piano comme chez Hollis ; puis Snowy in F# Minor ajoute une couche de jazz vibrante, le groupe étant aussi à l’aise sur des titres qui dépotent (Vertrauen II) que lors de chansons plus intimes, comme sur No More Affairs et son piano Rhodes, ou encore Vertrauen III et sa scie instrumentale… Aérien et touffu, drapé dans des bruits indiscrets, ce disque sensuel me donne envie d’aller faire un tour de Rollercoaster.

Leos Janacek – Œuvres pour Piano

Leos Janacek est un compositeur de musique classique tchèque né en 1854. Il étudie l’orgue à Prague avant d’entrer au Conservatoire de Leipzig, puis se lie d’amitié avec son compatriote Antonin Dvorak qui le conseillera dans ses premières compositions… Remise au goût du jour dans les années 50 par le chef d’orchestre Charles Mackerras, la musique de Janacek est à la fois discrète et lumineuse, accidentée sur la brève Sonate écrite en 1905 et qui ouvre cet album paru chez Harmonia Mundi, avec Alain Planès au piano. Elle est suivie des quinze piécettes de Sur un Sentier Recouvert, parmi lesquelles The Madonna of Fry’dek et The Little Owl has Flown Away ont été utilisées par Milos Forman dans son film L’Insoutenable Légèreté de l’Être en 1988… Sans être aussi bouleversants, les quatre mouvements de Dans les Brumes mêlent à leur tour pudeur et nostalgie, concluant ce disque subtil et autrement piquant que les romances d’un Mendelssohn, dont les émotions inénarrables se renouvellent à chaque écoute.

Scanner – Spore

Né à Londres en 1964 et plus connu sous le nom de Scanner, Robin Rimbaud est un compositeur de musique électronique britannique. Passionné de cinéma et de littérature d’avant-garde, il figure sur une compilation aux côtés de Nurse With Wound en 1986 ; avant de publier un premier album éponyme six ans plus tard. Son surnom est dû à l’inclusion de conversations téléphoniques dans sa musique, captées à la dérobée et dont on a plusieurs exemples sur son troisième album Spore, paru en 1995… Ça commence avec deux hommes qui plaisantent au sujet d’une tierce personne (Full Fathom), suivis d’une plage ambient ponctuée de rythmes en boîte ; un enfant reprenant brièvement la parole. Après un grésillement, 915.675 enchaîne sur une conversation graveleuse entre un couple d’amoureux, parsemée de grondements de tambour et de vrilles installant une atmosphère orageuse… Lacuna est émaillée d’échos et l’on se dispute âprement sur Flyjazz entre chasse d’eau, ellipses et vols de mouches ; pour ne rien dire de Pudenda… Voyeur sans doute mais ô combien musical et autrement plus cool que Merzbow, Spore palpite et fascine.

Silver Apples – Silver Apples/Contact

Créé à New York en 1967 par Simeon Coxe et Danny Taylor, Silver Apples est un duo de musique psychédélique américain. D’abord chanteur dans un groupe de rock, Simeon y introduit un oscillateur et oriente leur son vers ce qui deviendra le krautrock (Can se forme l’année suivante) et plus tard l’electro (Portishead leur rend hommage sur Third). Paru chez Kapp en 1968, leur premier album éponyme est un ovni où ils chantent souvent à deux, moitié Wyatt et moitié Parsons entre flûtes électriques (Seagreen Serenades) et Oscillations, samples désuets derrière Program (façon Battiato) avant l’inquiétant Velvet Cave… Un an plus tard, ils publient Contact où Coxe a encore perfectionné ses oscillateurs, produisant un disque envoûtant avec You and I ou l’amour impérieux, le banjo frénétique de Ruby soutenu par la batterie chamarrée de Taylor, You’re not Foolin’ Me et son téléphone en arrière-plan, ses wah-wah précédant A Pox on You qui synchronise deux trames sonores, l’une grave et l’autre aiguë imitant un bolide en roue libre ; morceau insaisissable et magnifique à l’image de ces deux disques réédités sur cd en 1997 chez MCA, inépuisables de poésie analogique.

Portishead – Third

Onze ans s’écoulent entre le second et le troisième album de Portishead, sobrement intitulé Third. Après un bref verbiage en portugais, des rythmes downtempo et une guitare touffue envahissent Silence où Beth rompt le vacarme tel un brise-lames, déroulant quelques mots avant de s’échouer brutalement… Les accords de Hunter font penser à Twin Peaks puis prennent la tangente vers une jetée imaginaire où nous attend Nylon Smile et ses questions insolubles ; ouvrant la voie à The Rip et son échappée de chevaux blancs tandis que la voix de Gibbons monte à n’en plus finir, se mêlant aux synthés en procurant un frisson analogue à Sheep… L’hélico et la batterie décomposée de Plastic font osciller le vumètre vers le krautrock, avant We Carry On dont les claviers évoquent le son des Silver Apples près de quarante ans plus tard… Deep Water flirte avec Moby comme une récréation précédant Machine Gun et sa mitraillette qui part en douille ; les échos de Threads achevant ce disque d’une grande audace, où renonçant aux tics qui avaient assuré son succès, Portishead a su consommer la rupture avec ce que l’on pensait connaître de sa musique. Un geste magistral.