Henryk Górecki – Symphonie n°3

Né à Czernica en 1933, Henryk Górecki est un compositeur de musique classique polonais. Il termine ses études de piano et violon dans les années 60, à Paris où il découvre Stockhausen ; puis se consacre à une œuvre protéiforme souvent assimilé au courant minimaliste, à mes oreilles pourtant Górecki va bien au-delà et préfigure autant son compatriote Preisner qu’il prolonge Silvestrov… Je l’ai découvert dans les années 90 avec sa Symphonie n°3, écrite en 1976 et composée de trois mouvements d’une lenteur assommante, mystique et addictive, qui s’insinue comme un baume de 54 minutes continûment injecté d’une seringue… Invitée dans une forêt noire de cordes, la soprano Dawn Upshaw dissémine son chant plaintif, égrène avec parcimonie des mots retrouvés sur le mur d’une prison nazie à Zakopane et les arpèges s’éteignent au loin, redonnant sa valeur à l’infime avant la mélopée d’une mère en deuil… Avec la Cinquième de Beethoven et le Requiem de Mozart, c’est l’un de mes premiers shoots de musique classique, qui m’a marqué à vie et que j’aime savourer tard dans la nuit, sa pureté chaque fois renouvelée à portée de platine.

Iron Maiden – The Number of the Beast

Un an après Killers, la « vierge de fer » peaufine son image de groupe metal désireux de faire son trou. Shooté en permanence, le chanteur Di’Anno a été remplacé par Bruce Dickinson dont la tessiture me rappelle Brian Johnson, lyrique sur Children of the Damned et 22 Acacia Avenue ; enflammé lorsqu’il incarne un pendu (Hallowed be thy Name)… Le Diable a été mis en abîme sur la pochette colorée, un dessin signé Derek Riggs en continuité avec les autres albums ; au-delà de ces références sataniques, The Number of the Beast est une œuvre sur l’enfermement, son titre The Prisoner éclairant celui de Tears for Fears, dont l’incipit reprend le dialogue (rituel) d’un épisode de la série The Prisoner… « I know where I’m going… out! » Un disque vertigineux, ravageur et dont l’intérêt musical déborde les frontières métalleuses, acheté l’année de mes 14 ans dans le village de ma grand-mère, chez un droguiste qui proposait quelques vinyles au milieu d’aspirateurs et de produits d’entretien.

Hidden Orchestra – Archipelago

Deux ans après Night Walks, les elfes de Hidden Orchestra nous embarquent dans un nouveau périple drum’n bass riche en escales, en escalades jazz (Overture) suivies de trompettes en vrille où une folie percussive galvanise un piano rampant (Spoken)… Les paliers ascensionnels de Flight rappellent The Penguin Café Orchestra et Hushed se fend d’une intro à la Disintegration, rapidement compensée par des flûtes mais le cœur y est ; Reminder échafaude une tension aussi épique qu’un morceau de Hybrid tandis que Disquiet est dément dans sa progression post rock gorgée de chœurs et de harpes, de bouteilles de verre bruissant ; ça grimpe à n’en plus finir on dirait du Vangelis en mieux, ce morceau me fait flipper à chaque fois, assorti d’une furieuse envie de lâcher mon pré carré… Entre Aim pour la pêche, Red Snapper pour le swing et Boards of Canada pour les petites surprises affleurant à nos tympans, Archipelago est un grand cru.

Talk Talk – Laughing Stock

Paru en 1991, le dernier opus de Talk Talk commence par 17 secondes de silence. J’ai 22 ans lorsque je le découvre, occupé à disposer les pièces d’un puzzle représentant un tableau de Brueghel ; « 17 seconds, a measure of life » disait Robert Smith… Un accord à la guitare suivi d’un alto, dès Myrrhman la voix de Mark est réduite à sa quintessence, parsemant ses mots entre désespoir et rédemption. Ascension Day éblouit par ses percussions suivies du rythme laiteux d’After the Flood, son chant mystique avant l’ascétique Taphead en proie à l’inconnu, une trompette infernale avant le plus beau hiatus… New Grass et Runeii emportent vers un piano décharné où Hollis est a peine audible et pourtant, on se sent au plus près de sa respiration… Comme Spirit of Eden qu’il est recommandé d’écouter en premier, Laughing Stock a été produit par Friese-Greene et Phil Brown, Hollis et Lee Harris entourés d’une douzaine de musiciens après le départ de Paul Webb. Aussi sublime que Tago Mago, Rock Bottom et Ting réunis, peu de disques m’inspirent autant de respect et il fallait bien ça pour célébrer mon millième billet musical, sept ans et demi après avoir initié cette mélomanie avec A Certain Ratio.

Talk Talk – Spirit of Eden

Après le succès de The Colour of Spring, Talk Talk a tout pour plaire et remise pour de bon les synthés au profit de violons et de guitares, d’un harmonium et d’un harmonica, de chœurs anglais… Avec sa trompette et son lit de cordes discret, l’ouverture de The Rainbow me fait penser à Henryk Górecki ; enchaînée par des accords rappelant Dead Man avant l’éclosion du chant où Mark Hollis est recueilli, accompagné d’un piano et d’une batterie grêle. Subdivisé en trois parties, ce morceau fondateur de la seconde époque de Talk Talk se poursuit avec Eden qui se déplie sans hâte, tel un éventail révélant les détails d’un motif à chaque fois différent ; qui culmine avec Desire et son final de percussions aux paroles lacérées. « I’m just content to relax than drown within myself… » Inheritance m’évoque l’amitié et I Believe in You invite à affronter le monde tel qu’il est ; Wealth enfin est terrien, mélancolique à l’orgue avec le timbre de Mark en maître de l’émoi… Paru en 1988 après un an d’enregistrements au gré de sessions improvisées, Spirit of Eden s’écoute comme une histoire sans début ni fin, un flux de conscience entre jazz et folk, fusionnel et post rock. Une mue. Une révélation. Un cadeau somptueux.

Talk Talk – The Colour of Spring

Deux ans après It’s my Life, pour son troisième album Talk Talk s’est entouré d’une dizaine de musiciens en renonçant pour l’essentiel aux synthés pop ; Mark Hollis et Tim Friese-Greene se partageant l’utilisation de claviers analogiques tels que le mellotron, l’orgue ou le melodica… Un rythme organique et des cordes qui résonnent, un tambourin et des chœurs d’enfants, des réserves sur la croyance en l’au-delà : Happiness is Easy… Posé au premier plan, le chant prend à la gorge sur I Don’t Believe in You et Chameleon Day coulé entre cri et murmure ; la guitare et le piano contents de Life’s What you Make it explosant comme l’Ode à la Vie de Bashung. « Yesterday’s faded. Nothing can change it… » Tim au piano et Hollis au vibraphone personnifient l’arrivée du printemps (April 5th) ; l’harmonica de Mark Feltham poursuivant cette mue combinée aux guitares sèches (Living in Another World). Les chœurs des Ambrosian Singers (Time it’s Time) produisent un effet entre Avalon et Controlling Crowds, concluant ces quarante-six minutes baroques et romantiques avant la prochaine gifle musicale du groupe le plus libre du moment.

Philip Glass – Symphonies n°2 & 3

Présentées dans le désordre sur ce disque paru chez Naxos, les Symphonies n°2 et n°3 de Philip Glass ont été écrites en 1994 et 1995. La n°3 est la moins intéressante et dure 24 minutes, on y entend dix violons et des altos, deux contrebasses qui font des arpèges et puis juste après en refont, où rien ne se détache à l’exception du troisième mouvement, céleste lorsqu’un violon parvient à s’échapper du peloton… Il en va tout autrement de la n°2, en trois mouvements dont le premier s’ouvre à la clarinette avant d’être repris par un orchestre où se superposent flûtes et hautbois puis trompettes et trombones ; où l’on retrouve la force narrative du Concerto pour Violon qui avait servi d’illustration au film La Moustache d’Emmanuel Carrère. Multiple et tendu avec son tuba qui soutient la mesure, le second mouvement prépare à la dernière séquence où cordes et cuivres grimpent quatre à quatre vers un pic réclamant du souffle, renforcés par des percussions affûtées. Une épopée de 44 minutes où le solennel côtoie le tumultueux, à grande rasades polyphoniques pour une ascension vers l’abondance.

Herbie Hancock – Head Hunters

En 1973, après les égarements audacieux de Sextant, Hancock synthétise sa verve dans un album qui fera date, Head Hunters du nom donné à la nouvelle formation dont il s’est entouré pour l’occasion ; qui va inspirer une génération de hip hoppers de Dr. Dre à RZA… Le premier quart d’heure est Chameleon, traversé par sa célèbre ligne de basse exécutée sur un clavier ARP Odyssey et suivi par un gracieux solo au piano Rhodes ; un périple enthousiaste où les percussions de Bill Summers et Harvey Mason, le saxo de Bennie Maupin ne laissent aucune place à l’ennui… Non moins fameux, Watermelon Man démarre par des sifflements dans des bouteilles doublés par la basse de Paul Jackson ; coucous et flûtes, petits cris se chargeant d’installer une ambiance équatoriale qui donne envie de danser comme James Brown… La folie funk s’emparant de Sly me rappelle Roy Ayers et Vein Melter revêt une tonalité pastel, de sonorités ambient où se télescopent une foultitude de moments doux… Avec son masque ivoirien en couverture affublé d’un vu-mètre, Head Hunters est une porte grande ouverte à la découverte du jazz.

Chilly Gonzales – Solo Piano

Chilly Gonzales est un compositeur canadien né à Montréal en 1972. Après des débuts au sein d’une formation pop (Son), il change de voie en 2004 et publie Solo Piano sur le label No Format! L’ombre d’Erik Satie surgit aussitôt, inévitable sous les doigts de ce pianiste classique de formation, mais Chilly la balaie au bout de quelques secondes, ses notes semblant reprendre là où le Honfleurais s’était arrêté… Des mélodies de rien, un touché grave et aéré (Manifesto) ou noir et blanc comme l’on déambule par une nuit de neige (Overnight) ; puis une cadence enfantine (DOT), quelques croches et l’on s’évade vers les étoiles chères à Faton Cahen… Armellodie est fragile et attachante comme cet ami en souffrance qui envisage aujourd’hui l’impensable, mélomane s’il en est et auquel je dédie ce billet. Carnivalse étourdit avec son côté Gould et Meischeid me rappelle un truc à la flûte de pan ; d’abord pesant, Gentle Threat se fraie un chemin vers la légèreté… Une piécette en cristal plus loin (Oregano), One Note at a Time m’évoque Lepo Sumera et termine ce disque sur une touche optimiste, donnant tout simplement envie de remettre ça.

Manitas de Plata – Así se Toca

Ricardo Baliardo alias Manitas de Plata est un guitariste français de musique tzigane né à Sète en 1921. Il est découvert à l’âge de 34 ans aux Saintes-Maries-de-la-Mer, où il participe à un enregistrement qui sera salué par Jean Cocteau. Après une mise en doigts ponctuée de quelques éclats de voix (Mi Tierra), Manitas enchaîne avec La Danse du Feu dont la virtuosité rappelle le trio McLaughlin, de Lucia & di Meola. Arrive Bella Gitana, le morceau qui m’a donné envie de découvrir cet artiste après avoir vu le film La Chair de Marco Ferreri dans les années 90 ; chanté avec fougue sur fond de rythmes brûlants… Caminando ou Mediterranée sont instrumentales et repoussent les limites de la guitare acoustique ; Manolette célébrant l’amour sous les doigts de cet autodidacte qui pratique le flamenco à sa façon, homme aux « menottes d’argent » à rapprocher de Georges Brassens, autre esprit libre né lui aussi à Sète en 1921 !