Prince – Sign o’ the Times

Sorti en 1987, le neuvième album de Prince me rappelle mon voyage itinérant aux États-Unis, où je l’écoutais sur mon baladeur avec la même passion qu’Art of Noise ou The Cure. Double album de 80 minutes où les morceaux prennent le temps de s’étendre, le Kid revisitant ses racines rhythm’n blues en perfectionnant son funk, y ajoutant des trouvailles pop rock stimulantes… L’hédonisme est de mise avec Play in the Sunshine, à faire trembler les murs (Housequake) avant The Ballad of Dorothy Parker ; mais j’en retiens surtout It et sa rallonge electro parsemée de samples, décharge à obsessions avant de s’accorder sur d’autres façons de faire (Slow Love), tandis que les chœurs fouettés de U Got the Look font une place au rêve… Aussi fantasque que Little Richard, Prince brouille les cartes avec If I was your Girlfriend, qui s’ouvre sur la Marche Nuptiale de Mendelssohn et se poursuit par des désirs androgynes ; avant de mettre tout le monde d’accord avec une échappée jazzy (Adore)… Encensées par Robert Smith en 1989, les chansons de Sign o’ the Times recèlent leur lot de raffinements, comme un croisement réussi entre la soul de Parade et l’avant-gardisme de 1999.

Prince – Purple Rain

Deux ans après 1999, Prince joue son propre rôle dans le film Purple Rain, de son enfance tourmentée à l’ascension vers la gloire… Et si l’album du même nom en illustre les péripéties, au-delà de la bande originale chaque chanson laisse éclater un talent fou, excentrique et dont la synthèse le rapproche des meilleurs concept albums… Let’s go Crazy ouvre la danse dans un carpe diem funk et pêchu, suivi de Take me with U et ses arpèges de cordes, en chœur avec Apollonia Kotero qui tient également le second rôle dans le film… Lisa Coleman et Wendy Melvoin sont coquines dans une baignoire (Computer Blue), choristes essentielles déjà présentes sur 1999 ; enchaînées avec les jeux brûlants de Darling Nikki, où Prince termine la chanson à l’envers après avoir embrasé sa guitare… L’intro virtuose de When Doves Cry rappelle Jimi Hendrix, Baby I’m a Star file le rhythm’n blues avant de terminer sur le titre éponyme, Purple Rain et ses 8 minutes de slow sidérant, où Prince s’approprie la couleur pourpre dans un final indéfinissable entre blues, rock et musique classique… Sensuel et provocant, le « Kid de Minneapolis » transcende les genres et signe un des albums majeurs des années 80.

Pink Floyd – The Wall

Paru en 1979, The Wall est un double concept album illustrant l’enfance difficile de Pink qui va peu à peu se réfugier derrière un mur, brique après brique s’isoler du monde après un détour par la gloire en devenant chanteur… Le son est rock et les chansons ciselées, la suite Goodbye Blue Sky, Empty Spaces et Young Lust est particulièrement forte, où le héros tente de noyer ses désillusions dans une existence futile. « And nothing is very much fun anymore… » Rappelant aussi bien les excès du monde musical dans Phantom of the Paradise que l’aliénation de Number 6 dans The Prisoner ; l’œuvre se termine sur une lueur d’espoir lorsque le mur est finalement détruit (Outside the Wall), après un procès surréaliste (The Trial) et d’autres morceaux inoubliables (Hey You, Is there Anybody out there?, Comfortably Numb)… The Wall sera adapté au cinéma par Alan Parker en 1982, où la performance de Bob Geldof est indissociable de séquences animées devenues célèbres, de la marche des marteaux au hachoir humain ; opéra rock inclassable et sans rival jusqu’en 2009, où à mes oreilles il sera détrôné par Controlling Crowds.

Pink Floyd – Wish you were Here

Deux ans après The Dark Side of the Moon, le neuvième album de Pink Floyd démarre avec un des plus beaux morceaux progressifs jamais composés (Shine on you Crazy Diamond Parts I-V). De synthés lents en solos de guitare installant une flamboyance enivrante, enchaînée avec Welcome to the Machine à broyer l’individu comme dans le Metropolis de Fritz Lang, où dans un bouillon infernal les guitares luttent contre le temps fracassant ; l’homme épuisé, impuissant à freiner la cadence invitant son fils à prendre la relève… Have a Cigar file la même métaphore avec son clavier à la Supertramp et ses riffs synchrones, son rythme jazzy vers le titre éponyme où des bribes radiophoniques précèdent un solo qui porte longtemps… Wish you were Here c’est aussi un hommage à Syd et à tous les fous du monde, les murés et les fragiles, les barrés dont le cœur et l’esprit fonctionnent autrement… L’album se termine avec les Parts VI-IX du premier morceau, joué du bout des doigts avant de s’enflammer dans un dernier tourbillon repoussant les limites de la perception, sur ce disque où le temps ne s’écoule pas comme d’habitude. « Remember when you were young, you shone like the sun. »

Pink Floyd – More

Un an après le diversement stimulant A Saucerful of Secrets, Pink Floyd signe la bande originale du film More de Barbet Schroeder. Il en résulte un album folk et cosmique, atmosphérique illustrant la quête de Stefan en pleine période hippie, sur fond d’héroïne et d’amour fou… Après quelques chants d’oiseaux, une guitare sèche soutient la voix mélancolique de David Gilmour, prolongée par un orgue intense (Cirrus Minor). Aussi belle à pleurer que My Sister des Tindersticks, Crying Song affleure à petits coups de vibraphone… Up the Khyber me rend dingue avec ses embardées de batterie et son piano jazzy, suive de Cymbaline ou la ballade aux tam-tams… Le Main Theme est psychédélique et progressif, avec cette prépondérance percussive propre à la première époque des Floyd, dont on trouve un rappel en fin de disque avec Dramatic Theme, vers une sortie de guitares chargées d’écho… Avec ses interludes de flûtes et son étrange intermède flamenco, malgré deux morceaux de hard rock qui font tache, More dégage une continuité narrative encourageante.

Gustav Mahler – Symphonie n°6

Toujours plus sombre, la Symphonie n°6 dite « Tragique » a été créée en 1906 à Essen, sous la direction du compositeur dont la santé demeure précaire… L’Allegro energico abonde en instruments bienveillants, coups de xylophone et cordes remplissent le pré dégagé où l’on débute une promenade le cœur léger ; avec néanmoins déjà ce thème à suspens à la grosse caisse, récurrent et qui me fait penser à la tension du Dies Irae de Berlioz… Le violon sculpte un pas plus posé au début du Scherzo, cuivres et percussions signalant l’apparition de nuages ; un basson interrompt la rêverie, l’orage menace mais la douceur du haut-bois de l’Andante inspire un dernier répit, une harpe discrète comme le souvenir d’une robe rouge disparaissant derrière les arbres… Dès les premières mesures du Finale retentissant de 27 minutes, grosse caisse et tuba avancent d’un même pas lourd ; au loin résonne le tocsin puis le décor lentement se défait, les papiers se déchirent et le ciel délavé s’abat sur un homme livré à lui-même, avant les derniers coups de marteau… Noire et désarticulée, chargée de tourments et dirigée par Georg Solti en 1970, cette tempête pour les oreilles confirme que Gustav excelle dans le malheur.

Red Snapper – Our Aim is to Satisfy

En 2000, Red Snapper change la chanteuse mais garde le rappeur ; ces manœuvres vocales rappelant celles d’Archive à l’époque de Controlling Crowds… On est ravi de retrouver le timbre revêche de MC Det qui tient autant de Rosko John que de Tricky avec Some Kind of Kink ; The Rake préparant le terrain pour Karime Kendra sur The Rough and the Quick, un morceau big beat excitant et funky ; une voix charismatique dont les gimmicks rappellent Beaucoup Fish… Mais Red Snapper ne serait pas notre poisson rouge préféré sans ses instrumentales atmosphériques entre trip hop et jazz progressif (Keeping Pigs Together, Alaska Street)Belladonna met une ambience digne de Moby et They’re Hanging me Tonight boucle l’album sur un crescendo proche des Chemical Brothers… Avec sa couverture hype signée Spiros Politis et une production au cordeau le rapprochant (parfois) de Mezzanine, Our Aim is to Satisfy est le disque idéal pour découvrir Red Snapper. « I want the kind of night that I read about… »

Red Snapper – Prince Blimey

Paru chez Warp en 1996, le premier album de Red Snapper déborde d’invention et assoit le style esquissé sur Reeled and Skinned. Avec son orgue cadencé comme un train sous un tunnel, Crusoe Takes a Trip valide d’emblée cet aller simple vers la non-routine, sans arrêt jusqu’à Get Some Sleep Tiger et son duo fusionnel entre guitare basse et batterie, rejoint par le saxo écumant d’Ollie Moore… Harmonica lunaire (Fatboy’s Dust) et réverbérations post rock (Moonbuggy) s’enchaînent vers le chant saillant d’Anna Haigh ; Digging Doctor What rappelant les derniers éclats d’Orbital avant les ondes de Gridlock et le redoutable climax de Lo-beam… Avec ses rythmes syncopés et une basse qui sonne comme nulle part ailleurs, Prince Blimey innove tout autrement que Richard D. James paru la même année. Pour retrouver un tel frisson, on cherchera plutôt du côté de Second Toughest in the Infants. Ça alors !

Henryk Górecki – Symphonie n°3

Né à Czernica en 1933, Henryk Górecki est un compositeur de musique classique polonais. Il termine ses études de piano et violon dans les années 60, à Paris où il découvre Stockhausen ; puis se consacre à une œuvre protéiforme souvent assimilé au courant minimaliste, à mes oreilles pourtant Górecki va bien au-delà et préfigure autant son compatriote Preisner qu’il prolonge Silvestrov… Je l’ai découvert dans les années 90 avec sa Symphonie n°3, écrite en 1976 et composée de trois mouvements d’une lenteur assommante, mystique et addictive, qui s’insinue comme un baume de 54 minutes continûment injecté d’une seringue… Invitée dans une forêt noire de cordes, la soprano Dawn Upshaw dissémine son chant plaintif, égrène avec parcimonie des mots retrouvés sur le mur d’une prison nazie à Zakopane et les arpèges s’éteignent au loin, redonnant sa valeur à l’infime avant la mélopée d’une mère en deuil… Avec la Cinquième de Beethoven et le Requiem de Mozart, c’est l’un de mes premiers shoots de musique classique, qui m’a marqué à vie et que j’aime savourer tard dans la nuit, sa pureté chaque fois renouvelée à portée de platine.

Iron Maiden – The Number of the Beast

Un an après Killers, la « vierge de fer » peaufine son image de groupe metal désireux de faire son trou. Shooté en permanence, le chanteur Di’Anno a été remplacé par Bruce Dickinson dont la tessiture me rappelle Brian Johnson, lyrique sur Children of the Damned et 22 Acacia Avenue ; enflammé lorsqu’il incarne un pendu (Hallowed be thy Name)… Le Diable a été mis en abîme sur la pochette colorée, un dessin signé Derek Riggs en continuité avec les autres albums ; au-delà de ces références sataniques, The Number of the Beast est une œuvre sur l’enfermement, son titre The Prisoner éclairant celui de Tears for Fears, dont l’incipit reprend le dialogue (rituel) d’un épisode de la série The Prisoner… « I know where I’m going… out! » Un disque vertigineux, ravageur et dont l’intérêt musical déborde les frontières métalleuses, acheté l’année de mes 14 ans dans le village de ma grand-mère, chez un droguiste qui proposait quelques vinyles au milieu d’aspirateurs et de produits d’entretien.