Moondog – Moondog in Europe

En 1974, Moondog donne un concert en Allemagne et décide de s’y installer, se sentant finalement plus proche de Bach que de Glass ; il reprend la composition avant d’être accueilli sur le label Kopf qui publie Moondog in Europe trois ans plus tard. La mélodie au celesta offre une féérie de poche (Viking 1), un instrument que l’on retrouve sur In Vienna tandis que le violon et l’alto de Chaconne in G esquissent un échange trépidant. Cor (Heimdall Fanfare) et musique de chambre (Romance In G) parfont ces instants subtils avant l’arrivée des orgues liturgiques qui dominent la seconde partie du disque, recueillies comme un Requiem, solennelles (Chaconne C, Logrundr IV) et bouleversantes (Logrundr XII) avant huit minutes d’immersion dans l’univers de ce troubadour éclairé (Logrundr XIX), noble représentant de l’outsider music aux côtés de Jandek ou des Silver Apples. Inclassable et apatride, Moondog entre chien et lune.

Titina – Chante B. Leza

Plus connue sous le nom de Titina, Albertina Rodrigues Almeida est une chanteuse capverdienne née sur l’île de São Vicente en 1946, cinq ans après Cesária Évora. Elle grandit aux côtés du poète B. Leza qui lui enseigne l’art de la morna, une musique empreinte de nostalgie sur des rythmes à la guitare ; chante en public à l’âge de 12 ans et enregistre un single trois ans plus tard… Sur son premier album paru en 1993 chez Bleu Caraïbes, Titina rend hommage à B. Leza dont elle reprend sept chansons évoquant l’exil (Terra Longe, Bejo de Sodade) et l’amour (Note De Mindelo) ; la fuite du temps de sa voix singulière et chevrotante, plaintive avec Rapsodia mais enjouée sur Galo Bedjo et les accords pincés du cavaquinho, un ukulélé que devait apprécier le GénéralEstrela da Marinha s’apparente à la coladeira, une variante accélérée de la morna où cordes et clarinette célèbrent le retour du carnaval ; ainsi que Marcha de Oriundo qui démarre avec des percussions brésiliennes et des guitares ensoleillées, des chœurs véhiculant une beauté magique… Chantée en portugais ou en créole, entre joie brute et nostalgie la musique de B. Leza revit grâce à Titina.

Songs: Ohia – Ghost Tropic

Né dans l’Ohio en 1973, Jason Molina est un chanteur et compositeur américain de musique indépendante. D’abord bassiste, il a mené différents projets en solo avant de fonder le groupe Songs: Ohia en 1995, dont le cinquième album Ghost Tropic nous entraîne dans un univers indolent, paru en 2000 et sous l’emprise d’un piano tranquille comme Mark Hollis sur l’inextinguible Not Just a Ghost’s Heart ; la guitare et les percussions de The Body Burned Away suivant le chant tamisé de Jason, écorché sur Incantation et son mellotron discret… Plus ardent que Bright Eyes et aussi sépulcral que Scott Walker, saupoudré de chants d’oiseaux Ghost Tropic chancelle entre folk et lo-fi, laissant sur le sable des traces de pieds nus.

Mr. Scruff – Keep it Unreal

Plus connu sous le nom de Mr. Scruff, Andrew Carthy est un DJ anglais né en 1972 à Macclesfield. Son premier album éponyme paraît en 1997, suivi de Keep it Unreal deux ans plus tard chez Ninja Tune, en bonne compagnie aux côtés de Permutation et Motion… On trippe avec les basses bouclées de Spandex Man, suivi du jazzy Get a Move On qui sample Bird’s Lament de Moondog avec des craquements dans le vinyle façon Moby, durant sept minutes de réappropriation trip hop qui vont le révéler grâce à son utilisation dans des spots publicitaires… Le breakbeat de Chipmunk déplace les enceintes et son vibraphone me donne envie d’écouter Tortoise avant Do You Hear et ses airs lounge, un orgue et un saxo roulant des mécaniques sur l’entêtant Blackfoot Roll tandis que Travelogue m’évoque l’ombre d’un autre DJ… Je n’oublie pas les comptines Shanty Town et Fish, où Scruff a rassemblé d’improbables bribes de dialogues maritimes, pour un résultat absurde et réjouissant sur ce disque cadencé comme une machine à vibrer.

Roy Montgomery – Temple IV

Roy Montgomery est un compositeur de musique post rock néo-zélandais né en 1959. Il crée The Pin Group en 1980 avec le batteur Peter Stapleton, publie un single sur le label Flying Nun qui fera également connaître son compatriote Chris Knox. Il travaille en solo à partir de 1995, enregistre ses albums sur un magnéto 4 pistes et nous livre un an plus tard l’album Temple IV paru chez Kranky, du nom d’une pyramide situé sur le site archéologique de Tikal au Guatemala, que Roy a visité après la disparition de sa compagne à laquelle ce disque est dédié… Les guitares réverbérées de She Waits on Temple IV font penser à Cobalt Blue au ralenti, coulée paisible avant Departing the Body, une élégie déchirante saturée d’électricité… Le franchissement de The Passage of Forms se fait plus tranquillement, puis les accords claquent sur Jaguar Meets Snake et ses distorsions précédant Jaguar Unseen, ondulant et où la mélodie revient, hésitante… Évoquant le minimalisme de Luciano Cilio, Temple IV est une œuvre laconique et désincarnée dont la poésie cathartique serpente en nous irrésistiblement, tel un virus auquel on survit.

The Young Gods – L’eau Rouge

The Young Gods est un groupe de rock industriel créé à Genève en 1985 par le chanteur et compositeur Franz Treichler, le claviériste Cesare Pizzi et le percussionniste Urs Hiestand. Un son corrosif et des textes chiadés assoient leur réputation sur scène, ils publient un premier album éponyme en 1987 suivi de L’Eau Rouge chez PIAS deux ans plus tard… On nage en pleine poésie avec La Fille de la Mort avant d’être pris dans un maelstrom où le morceau se brise en son milieu, pour renaître en arpèges de cordes sous la voix rocailleuse de Franz Treichler… Les guitares électrisent la Rue des Tempêtes et L’eau Rouge enflamme la couche, on fantasme jusqu’à la chute de Charlotte sur fond d’orgue de barbarie et Crier les Chiens évoque 1. Outside, Bowie ayant admis son intérêt pour les Young Gods au moment où il enregistrait ce disque… On pense à Arno et à la gnaque de Noir Désir sur cet album halluciné qui suit ses propres règles, de L’amourir sur une plage aux Enfants joueurs de tambour ; avec son livret à l’ancienne dévoilant des paroles sensationnelles. « Longue route comète, et la nuit est d’accord. »

Franz Schubert – Trio pour Piano et Cordes n°2/Sonatensatz

Monstre sacré de la musique de chambre, le Trio pour Piano et Cordes n°2 a été écrit par Schubert à l’âge de 30 ans, alors qu’il se sait atteint de syphilis et un an avant sa mort prématurée. Où les instruments se livrent à un dialogue romanesque en quatre mouvements d’une musicalité universelle, le second étant le plus connu (Andante con moto) depuis qu’il a été immortalisé dans le Barry Lyndon de Kubrick en 1975, sa mélodie au piano incarnant l’idée du spleen avec la même évidence que chez Janacek… Un disque aux vastes nuances et qui donne l’impression de vivre dans un tableau, interprété par le Castle Trio en 1993 avec Lambert Orkis au clavier, Marilyn McDonald au violon et Kenneth Slowik au violoncelle ; paru chez Virgin et qui se termine avec la Sonatensatz composée par le jeune Franz à l’âge de 15 ans, dont les tonalités fringantes esquissent déjà l’empreinte que le Viennois allait laisser au-delà de sa brève existence, son catalogue posthume comptant un millier d’œuvres.

Mano Negra – Puta’s Fever

Né à Paris en 1961, Manu Chao est un chanteur et compositeur français. Ses parents sont espagnols et l’initient au piano puis à la guitare, aux côtés de son frère Antoine qui s’intéresse à la trompette et de son cousin Santi qui préfère la batterie. Après s’être échauffés au sein de différentes formations, ils créent Mano Negra en 1987, un groupe de rock indépendant dont le premier album Patchanka est remarqué en 1988. Paru l’année suivante, Puta’s Fever conforte leur style le long de 18 morceaux endiablés au bongo (King Kong Five) ou à la trompette (Peligro) ; tonique avec le magnifique Sidi H’ Bibi avant la pause amère de Pas Assez de Toi… Magic Dice et Mad House font la paire en mélangeant cirque et tapis vert, soleil et danse à grimper au rideau avant un chill à Guyaquil City ou une errance à l’orgue (Soledad) ; en tout ils sont huit et chantent tous en chœur derrière Manu aussi magnétique en anglais qu’en espagnol… À la fois ragtime et reggae, jazz et punk, Puta’s Fever est un monolithe à la fièvre contagieuse ; un cocktail où il y aurait un soupçon de Little Richard et un doigt de Raï Kum, une rasade de Sex Pistols et un zeste de Thiéfaine.

Shawn Phillips – Second Contribution

Composée et publiée dans la foulée de Contribution, cette Second Contribution s’ouvre sur une suite de cinq morceaux dominés par les arrangements de Paul Buckmaster, enchaînés et qui occupaient toute la première face du vinyle original. On y entend des flûtes et une voix alerte qui rappellent Nick Drake, jusque dans le dépouillement sur la Ballad of Casey Deiss qui relate la disparition d’un ami frappé par la foudre… La seconde face est baignée de folk progressif entre l’espiègle Whaz’ Zat et la montée instrumentale de Schmaltz Waltz ; il y a aussi le tranquille Remedial Interruption, réminiscent de Luciano Cilio avant les sifflements amoureux de Steel Eyes qui bouclent cet opus à l’épreuve du tonnerre, entre la viscéralité d’Astral Weeks et le lyrisme de Bless the Weather. « Wish him peace and eternal wisdom, for he has died and he died by light… »

The Orb – The Orb’s Adventures Beyond the Ultraworld

The Orb est un groupe de musique électronique formé à Londres en 1988 par Alex Paterson et Jimmy Cauty, ce dernier s’étant déjà illustré au sein du KLF. Leurs compositions ambient sont prisées par les DJ ; ils publient The Orb’s Adventures Beyond the Ultraworld chez Island en 1991, un double concept album truffé d’emprunts, de collages et qui propose un voyage sonore et spatial de presque deux heures… Avec ses onomatopées, Little Fluffy Clouds est guilleret avant Earth dont la voix typée rappelle Welcome to the Pleasuredome ; puis le temps se dilate comme si l’on avait changé de galaxie, les morceaux s’allongent et nous promènent entre dub et breakbeat, qui prennent leur temps comme un film de Kubrick vers The Back Side of the Moon, une seconde allusion à Pink Floyd après avoir repris à l’intérieur du livret la photo de la Battersea Power Station, devenue célèbre depuis qu’elle a été utilisée en couverture de l’album Animals… Un trip fabuleux à vivre au casque tous écrans éteints, qui se termine avec un mix de vingt minutes dont les résonances annoncent Twoism et 76:14.