Moby – Play

Paru la même année que Surrender, le cinquième album de Moby contient 18 chansons dont 8 sont sorties en single. Alors que plus personne ne se bouscule pour publier ses disques, c’est en écoutant les enregistrements du musicologue Alan Lomax que Moby s’approprie ces chants de prisonniers et travailleurs ruraux des années 30, mais aussi le blues de Vera Hall ou la folk de Bessie Jones ; donnant à ses compositions electro une touche inédite et qui fera date… Honey, Find My Baby ou Natural Blues : autant de boucles de voix addictives érigées en morceaux devenus cultes, associées à un sens musical privilégiant la simplicité…  Moby se dévoile aussi au chant (Porcelain) et fait monter l’émotion avec un piano et un sample de gospel (Why Does my Heart Feel so Bad?) ; aussi à l’aise dans le hip hop (Bodyrock) que le trip hop assaisonné de blues (Run On) ou doublé de synthés ambient à rendre liquide (My Weakness) sur ce disque dont chaque titre laisse une trace particulière ; pierre angulaire d’un artiste désormais reconnu et qui va pouvoir s’en donner à cœur joie.

Dashiell Hedayat – Obsolete

De son vrai nom Daniel Théron, Dashiell Hedayat est un auteur-compositeur-interprète français né à Toulon en 1947. Critique de rock avant de publier un premier album en 1969 (La Devanture des ivresses), il est aussi écrivain et signe un best seller en 1976 (Monsignore) sous le pseudonyme de Jack-Alain Léger… Enregistré avec Gong en 1971, son second disque Obsolete s’ouvre sur une chambre d’amour à ciel ouvert, la Chrysler rose réveillant nos sens entre paroles déjantées et guitares psychédéliques… La Fille de l’Ombre se lave et crie, rit comme comme Melody parue la même année ;  la ligne de basse de Long Song for Zelda évoquant également l’album de Gainsbourg, où d’une « cervelle de cave » jaillit la déclaration fervente à un chien, complétée par les mots de William Burroughs en personne… Cielo Drive est une lecture de 21 minutes où l’on fume des lames de parquets en écoutant Soft Machine ; avec son saxo jazz et sa basse automatique évoquant Magma, avec le lait pour les chats et du lierre dans l’escalier… Poétique et barjo comme Thiéfaine, Obsolete est un objet musical sans équivalent. Publiée chez Mantra en 2005, l’édition digipack inclut les textes et un dessin de l’auteur en couverture.

Yello – Pocket Universe

Yello c’est un peu comme les Nits, pendant longtemps je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter tout ce qu’ils faisaient ; même si à la différence des Néerlandais j’ai depuis renoncé à la moitié de leurs albums. Ainsi Baby qui n’aurait pas dû voir le jour en 1991, ou bien l’essoufflé Zebra trois ans plus tard… Le miracle se produit en 1997 avec Pocket Universe, météorite electro où débarrassés de leur lubie synthpop, Blank et Meier franchissent le mur du son sur presque tous les morceaux. Avec la pédagogie qui le caractérise, Dieter résume la relativité humaine en moins de 2 minutes (Solar Driftwood) avant une plongée dans l’espace galactique (Celsius) suivie de battements profonds (More puis On Track). Suit un Monolith que pourrait avoir sculpté Dead Can Dance avant l’arrivée d’une pépite aussi modeste que fracassante : To The Sea sublimée par Stina Nordenstam… Pan Blue dégraisse les tympans et avec Beyond Mirrors on refait le monde en compagnie de Dieter-Nostradamus ; aussi et à part un remix final racoleur, je ne regrette jamais d’avoir passé une heure de ma vie au sein de Pocket Universe. « The Big Bang, the ultimate hero of low frequency… »

Swayzak – Loops from the Bergerie

Paru en 2004, Loops from the Bergerie donne le ton dès Keep it Coming précédant la pulsion circulaire d’Another Way, où la voix de Richard Davis étourdit comme il faut avant d’être enchaînée avec Bergerie du nom du studio où l’album a été enregistré, non loin de Montpellier et où ont été tissées ces boucles nébuleuses… On se perd dans les bois à la nuit tombée avec l’instrumentale Jeune Loup, puis Clair Dietrich reprend du service le temps d’un morceau anxiogène (Then There’s Her) ; avant la double performance de Mathilde Mallen et ses susurrements sensuels (8080) complétés par la descente au paradis de The Long Night, chantée en français et à rapprocher des humeurs élégiaques de Jean Bart… Avec son titre évoquant la bande originale des Loups dans la Bergerie de Serge Gainsbourg, avec ses sentiments surexposés et son goût pour les micro-ouragans, le quatrième opus de Swayzak compte parmi les grands disques de musique électronique.

Robert Wyatt – Old Rottenhat/Work in Progress

En 1985, Robert Wyatt signe Old Rottenhat, un album engagé qui démarre avec Alliance, chanson bouleversante et désenchantée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. The United States of Amnesia n’est pas plus tendre et East Timor prend au ventre, le melodica de l’instrumentale Speechless arrivant comme un poumon avant The Age of Self et The British Road, autres monstres à écouter dans le noir avec Gharbzadegi et le tendre clin d’œil P.L.A… Nourri de références politiques, cet album d’une grande unité s’apprécie aussi en toute indépendance, où Wyatt excelle aux percussions comme aux claviers, facteur lyrique distribuant son timbre reconnaissable entre tous, tel un Roger Hodgson avec la gravité en plus… Un album indispensable et qui tutoie Rock Bottom, étrangement compilé en 1993 sous le titre Mid-Eighties sur lequel figurent 2 inédits et les 6 titres de l’ep Work in Progress, dont on retiendra la mélancolique Te Recuerdo Amanda, en espagnol dans le texte ainsi que la reprise de Biko, sans oublier le tourment rural qui perdure un certain temps après avoir écouté l’indescriptible Pigs… « How can I rise if you don’t fall ? »

Robert Wyatt – Rock Bottom

Né à Bristol en 1945, Robert Wyatt est un musicien et chanteur britannique de rock psychédélique. Il débute sa carrière au sein de Soft Machine puis forme Matching Mole (prononcer « Machine Molle »), le temps de deux albums avant qu’un accident ne le rende paraplégique en 1973… Si sa carrière solo a démarré dès The End of an Ear (composé en 1970 et plus ardu que THRaKaTTaK), c’est avec Rock Bottom que Wyatt renaîtra quatre ans plus tard… Percussions et piano sont sages, les mots se changent en vocalises (Sea Song) vers une cymbale effleurée, une ligne de basse jazzy puis la voix protéiforme d’un Wyatt étranger aux soucis du monde (A Last Straw)… Le saxo s’égosille sur la paire Alifib-Alife, comptine surréaliste aux synthés anxiogènes lorsque sa femme Alfreda Benge prend part au récit, présente tout au long du disque dont elle a signé les illustrations… Il y a aussi les deux parties de Little Red Riding Hood où trompettes et rythmes, chant partent à l’envers, une fanfare où l’on piaille avant la guitare de Mike Oldfield invité à une vraie transe rock… Meilleur album de son auteur, entre extase et douleur Rock Bottom fait grimper au rideau. « Not nit not nit no not, nit nit folly bololey. »

Natalia M. King – Furyandsound

Paru en 2003, ce second opus confirme la singularité de Natalia M. King, dont la liberté et l’aisance vocale me font penser à Amy Winehouse en moins lisse. D’une douceur affirmée, Grab a Hold prépare nos tripes pour un trip musical hors norme, les premiers frissons se faisant sentir avec Before et le violoncelle de Solange Minali-Bella, rehaussant la narration de fièvre et de coton particulière à Natalia. Déferlant par vagues, Fury and Sound hésite et repart de plus belle dans un mouvement fleuve comparable à Fontella Bass chantant Evolution ; guitares et sonneries incrustées ajoutant au tumulte enchaîné avec Love is où des arpèges soutiennent une ballade jazz folk… Dans la série berceuse enivrante, Dive surpasse No Surprises de Radiohead et Carry On donne envie d’en découdre, le luxuriant Come Rest invitant au repos de la guerrière après ces envolées d’or et de rage… Avec sa pochette à la fois photographiée par Maï Lucas, déchirée puis dessinée par Nicolas Nemiri, Furyandsound écrit tout attaché est un disque indomptable et torrentiel, à écouter avant de soulever une montagne.

Guem – Percussions Africaines pour la Transe

Abdelmadjid Guemguem est un musicien algérien né à Batna en 1947. Plus connu sous le nom de Guem, footballeur dans son enfance il se passionne très tôt pour les percussions, s’installe à Paris dans les années 70 où il fait ses armes dans les cafés de Barbès, notamment en compagnie de groupes de jazz. Son premier album Percussions Africaines paraît en 1973, bien d’autres suivront et c’est avec Le Serpent que démarre cette anthologie parue en 2002 au Chant du Monde, qui a fait connaître Guem après que Jean-Luc Delarue l’ait mis au générique de son émission Ça se discute dans les années 90, ses rythmes envoûtants pénétrant l’inconscient collectif à la manière de Steppe… Les 15 titres qui suivent possèdent le même pouvoir d’addiction, de Cauchemar à Nouba en passant par Lazzi ou Délivrance, les tam-tams règnent et avec ou sans danse on se laisse porter jusqu’à la « transe », nos oreilles captivées par ce son minimal et organique, un horizon hallucinant se profilant derrière la répétition de tambours et fûts métalliques, claquements et sifflets cadencés comme autant de phases que Guem induit sans avoir besoin d’électricité, à écluser avant de déboucher un bon Steve Reich.

Murcof – The Versailles Sessions

Sept ans après Martes, Murcof compose The Versailles Sessions, destinées au festival des « Grandes Eaux Nocturnes » du château de Versailles. Entouré de musiciens baroques, il transfigure les instruments et assène une première ruade avec Welcome to Versailles, où à des tamis sourds succèdent flûte et percussions fébriles… Le clavecin électrifié de Louis XIV’s Demons fiche la frousse, les doigts du roi squelettique luttant avec une horde de violoncelles ressuscités, un morceau de la trempe de Street Horrsing où des silences entretiennent le chaos entre deux déluges… Puis des chœurs dignes de Górecki prennent la main (A Lesson for the Future), un piano agonisant jusqu’à s’étouffer avant les affres lugubres de Death of a Forest,  relevées par une mezzo soprano crépusculaire… Spring in the Artificial Gardens foule les terres d’Earth et Lully’s « Turquerie » referme le bal comme il avait commencé, entre une flûte aérienne et un clavier désarticulé… Formant un amalgame hardi entre classique et electro, ces six saillies sonores laissent une trace intense et d’une cohérence que Murcof ne rééditera plus ; préférant par exemple singer Ligeti ou Satie sur l’album Statea paru en 2016.

Tangerine Dream – Phaedra

Formé à Berlin en 1967 par le compositeur allemand Edgar Froese, Tangerine Dream est un groupe de musique électronique précurseur du genre ambient. D’abord rattaché au krautrock entre Can et Kraftwerk, ce groupe à géométrie variable fait un détour par le rock psychédélique avant d’adopter un son caractéristique constitué de mellotron et autres synthés Moog, sous la houlette de Christopher Franke et Peter Baumann… Paru en 1974, leur cinquième album Phaedra propose une flânerie en quatre morceaux dont le titre éponyme occupait la première face du vinyle et où l’on se perd dans des abysses de boucles cosmiques, une jungle laconique rappelant Beaver & Krause… Plongée sans filtre vers les sources qui vont inspirer Jarre et où les marées se figent non loin du Devil’s Triangle avant de faire silence, pour une atmosphère unique aux respirations multiples.