Yves Simon – Une Vie Comme ça

Aujourd’hui j’ai 50 ans et l’envie pêle-mêle d’écouter Disintegration, L’Imprudence et La Cinquième… J’aurais aimé publier encore quelques romans après Pépère, mon destin en a décidé autrement alors Une Vie Comme ça c’est bien aussi, parfait disait Éluard à l’image de cet album d’Yves Simon que je chéris particulièrement, paru en 1981 et dont le morceau inaugural comptait parmi mes premiers 45 tours : Qu’est-ce que Sera Demain et sa guitare réverbérée, où comme tirés d’une taffe infinie le chanteur expire des mots cendrés ; espère un bonheur à deux dans le titre éponyme et son piano diaphane, ou bien l’impossible rêve de trouver sa muse (J’t’Imagine) à moins que ce ne soit l’inconnue du plan d’eau (Amnésie sur le Lac de Constance)… L’autre rive de l’album est plus rock, Ego Ego fait penser à Je t’en Remets au Vent et Heros In Heros Out me rappelle Rebel de Bashung, paru la même année que ce disque un peu synthpop et beaucoup sentimental, follement lyrique et aussi bienveillant qu’Yves Simon dont je n’ai pas oublié le message de sympathie après la parution de Touché ! « Qu’est-ce que sera demain, le début ou la fin ? »

Propellerheads – Decksandrumsandrockandroll

Créé en 1995 à Bath, Propellerheads est un groupe de musique électronique britannique. Après un ep intitulé Dive! et un remix du thème de James Bond (On Her Majesty’s Secret Service) un an après Radio 7 ; Alex Gifford à la programmation et Will White aux percussions font valser les potards sur leur premier (et unique) album en 1998 : Decksandrumsandrockandroll où avec sa cymbale persistante et son orgue en furie, Take California nous plonge au cœur du big beat… Enchaîné avec Echo and Bounce où l’on croit reconnaître The Art of Noise puis Velvet Pants et ses collages annonçant Birdy Nam Nam ; le son est profond, puissant et 360 Degrees (Oh Yeah?) fait littéralement circuler une bille entre nos oreilles, donnant si on l’écoute au casque la sensation de se faire masser le cerveau… Avec Shirley Bassey en invitée de marque onze ans après Yello, au milieu d’une tempête jazz (History Repeating) évoquant la pêche de Bedrock et Spybreak! qui sera repris l’année suivante dans le film Matrix ; entre guitares délirantes (Bang On!) et rasades de scratchs (Cominagetcha), ce disque sans successeur est aussi ludique que Right Thing, plus ardent que Surrender et raffiné comme In Sides.

Red House Painters – Rollercoaster

Moins d’un an après l’imposant Down Colorful Hill, Red House Painters revient avec un second opus éponyme, communément appelé Rollercoaster parce que sa couverture représente un grand huit en bois désaffecté depuis dix ans. Où se confirme la grâce désenchantée des compositions de Mark Kozelek et son univers peuplé de fantômes (Down Through) où le bonheur aurait pu exister (Grace Cathedral Park, Katy Song, Take Me Out) ; la perception brouillée par des guitares aqueuses tandis que les couplets se prolongent en oubliant les paroles… La tête en arrière, l’horizon se retourne dans le Rollercoaster de l’enfance, suivi des hululements de Mother qui traînent en longueur mais restent préférables à ceux de John ; Strawberry Hill relatant une solitude que l’on devine autobiographique, dans un collage poétique mêlé à un chœur de voix amateur… Surnageant entre les eaux brûlantes de Mazzy Star et le ruisseau aride de Roy Montgomery, Rollercoaster est un objet poignant de part en part, un album poignard traversé d’ellipses dont la constance rappelle un autre Mark.

Tortoise – Millions Now Living Will Never Die

Avec son second album, Tortoise passe directement la cinquième et nous entraîne tambour battant sur un chemin nouveau. Paru en 1996, Millions Now Living Will Never Die s’ouvre avec les 21 minutes de Djed, un morceau d’anthologie où se succèdent des séquences à l’orgue et à la basse, en sourdine ou harmonieuses, au tambourin jusqu’à un creux ; à mi-parcours où tout s’arrête à l’exception d’un vibraphone survivant jusqu’à l’incroyable maelström, le passage dans une autre dimension et la fin des haricots, de la musique que l’on croyait écouter… Un choc remarquable et qui surprend comme dans un train sous un tunnel sans lumière, pour une arrivée presque tranquille dans une ruelle ambient, éclairée à la bougie… Les autres titres sont plus badins et teintés de jazz (Glass Museum) ou de guitares minimalistes (A Survey) ; la porosité de Dear Grandma and Grandpa résonnant comme un inédit des Boards of Canada… Défricheur et radical, un tel opus doit s’écouter bien entouré ; par exemple entre Lizard et Laughing Stock.

Tortoise – Tortoise

Tortoise est un groupe de post rock américain formé à Chicago en 1990 par le bassiste Doug McCombs et le claviériste John Herndon qui fut un temps batteur de The For Carnation. Rejoints par John McEntire aux claviers,  Ken Brown à la basse et Dan Bitney aux percussions, ils publient leur premier album éponyme en 1994 chez Thrill Jockey… Une cadence jazz et des ruptures slap (Magnet Pulls Through), une batterie très en avant et un melodica, des murmures en sourdine (Night Air) laissent place à un vibraphone nerveux (Ry Cooder) ; Tin Cans & Twine démarre comme un morceau de PiL avec son duo de deux guitares basses et une batterie discrète, puis Onions Wrapped in Rubber cumule frottements et note qui s’étend, vrilles et échos dans l’esprit de Tangerine Dream ; pour terminer avec le swinguant Cornpone Brunch et sa désuète intro au vocoder façon Kraftwerk… Entre rythmes qui virevoltent et un goût très sûr pour la mélodie, Tortoise a réussi son entrée dans la niche alors émergente du post rock.

Noir Désir – Des Visages des Figures

Dernier et meilleur disque de Noir Désir, Des Visages des Figures paraît le 11 septembre 2001, soit deux ans avant l’homicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat. Le fait est inhumain, condamnable et Cantat l’a été, son choix de remonter sur scène en 2010 est déplacé (et par ailleurs sans intérêt) ; impossible en revanche d’effacer la trace de cet album que j’ai écouté des dizaines de fois jusqu’au jour du crime, dont la virtuosité reste entière et qui rend justice au talent d’un quatuor à son apogée… Visionnaire à l’harmonica avec Le Grand Incendie, complice derrière la guitare folk du Vent Nous Portera, poétique en hommage à Léo Ferré (Des Armes) ; viscéral dans L’appartement puis À l’envers à l’endroit pour la décroissance, Lost dans la « techno-cité » et OuLiPien aux côtés de Brigitte Fontaine dans un collage surréaliste de 23 minutes consacré à L’Europe : on sort bluffé de ce disque engagé, entre la rage des mots et le son de guitares assagies… Noir Désir est un groupe de rock français créé à Bordeaux en 1980 par le batteur Denis Barthe, le guitariste Serge Teyssot-Gay, le bassiste Frédéric Vidalenc (puis Jean-Paul Roy) et le chanteur Bertrand Cantat ; dissout en 2010.

Mazzy Star – So Tonight That I Might See

Paru trois ans après She Hangs Brightly, le second album de Mazzy Star a gagné en langueur, en songes racontés par la voix moelleuse de Sandoval et la guitare déliée de Roback. On démarre avec Fade Into You et son tambourin discret, leur titre le plus connu avec Asleep from Day ; puis les orgues de Mary of Silence plongent dans une torpeur rappelant Murder Ballads… La reprise de Five String Serenade d’Arthur Lee couve à feu doux sous des cordes retenues, sauvages l’instant d’après avec She’s My Baby (« ain’t that something… ») où infuse un bouillon d’inquiétude… Tout aussi rocks sont les accords furtifs de Bells Ring rappelant Osez Joséphine ; et un rien country avec Into Dust, autre délicatesse composée hors des sentiers rebattus de la pop, ténébreuse et originale tandis que Lana jouait encore à la poupée… Rebelle et étoffé, So Tonight That I Might See est vraiment indé.

Zbigniew Preisner – Requiem for my Friend

En 1997, un an après le décès de Krzysztof Kieślowski, Preisner compose Requiem for my Friend dont la première partie respecte les canons du genre avec une force inouïe, portée comme de coutume par la cantatrice Elżbieta Towarnicka. Enregistrés dans la cathédrale de Varsovie, le Kyrie Eleison et le Dies Irae sont ineffables, suivis du Lux Aeterna chanté en polonais ; quant au Lacrimosa je frissonne rien qu’à l’idée de l’écouter… Plus aérée, la seconde partie retrace une vie du Commencement à l’Apocalypse, chantée en grec et en latin et qui devait donner lieu à un spectacle co-écrit par Kieślowski pour être représenté à Athènes. Une bande originale restée imaginaire, dans la veine de La Double Vie de Véronique et où les chœurs font pleuvoir les souvenirs avec Kai Kairos, terminée par une reprise allongée du Lacrimosa alors que mes yeux commençaient à sécher… Dix ans plus tard, j’ai regretté de ne pas éprouver le même intérêt pour l’album Silence, Night & Dreams ; mais avec ce Requiem à la beauté éternelle, Preisner avait placé la barre au-delà des cieux.

Zbigniew Preisner – Preisner’s Music

Deux ans après Le Décalogue, Zbigniew signe la bande originale de La Double Vie de Véronique, suivie en 1993 et 1994 de la trilogie Trois couleurs Bleu, Blanc et Rouge de Kieślowski ; gravant dans le marbre une certaine idée de la symbiose… Enregistré en 1995 dans la grotte de Wieliczka, avec l’orchestre symphonique de Varsovie, Preisner’s Music propose un concert de 74 minutes retraçant 15 années de musique pour le cinéma. On y retrouve de larges extraits de ses compositions pour Kieślowski, avec des titres retentissants comme Puppets, Van Den Budenmayer et Song for the Unification of Europe ; mais aussi des joyaux issus d’autres films comme Secret Garden (Rain), Quartet in 4 Mouvements (Aurore) ou Egyptian Opera (Labyrinthe)… Une flûte qui chevrote, des carillons solennels et la fidèle soprano Elżbieta Towarnicka entourée de choristes : l’alchimie fonctionne et les images des films que l’on connaît se mélangent à ceux que l’on n’a jamais vus, bénéficiant d’une acoustique surnaturelle à 130 mètres sous terre.

Joy Division – Heart and Soul

En 1976, après avoir vu un concert des Sex Pistols à Manchester, le guitariste Bernard Sumner et le bassiste Peter Hook forment le groupe Warsaw, en hommage à Bowie. Rejoints par le batteur Stephen Morris, ils se rebaptisent Joy Division et recrutent le chanteur Ian Curtis par annonce ; la présence scénique et les textes de ce dernier attire l’attention, John Peel les programme en 1979 puis Factory publie leur premier opus Unknown Pleasures. Formés la même année que Siouxsie et The Cure, ils sont associés à la cold wave mais leur son est à la fois plus tranchant et engourdi, réverbéré comme le soleil sur la banquise… Closer paraît l’année suivante lorsqu’à la veille de se rendre aux États-Unis pour leur première tournée ; de santé fragile et ne supportant pas la notoriété, Ian Curtis se pend dans sa cuisine à l’âge de 23 ans… Un mois après, la chanson posthume Love Will Tear us Apart devient la plus célèbre du groupe ; présente ainsi que leurs deux albums studios sur le coffret Heart and Soul paru en 1997, où 81 morceaux sur 4 cd regroupent la quasi totalité de leurs enregistrements. Avec raretés (Exercise One, No Love Lost, As you Said) et concerts dans leur jus pour 5 heures de musique orageuse.