Tom Waits – Small Change

Né en Californie en 1949, Tom Waits est un chanteur et compositeur américain. Passionné par le rhythm’n blues de James Brown, il apprend la trompette puis la guitare, se fait la main dans les clubs entre San Diego et Los Angeles où il est repéré par Herb Cohen, le manager de Frank Zappa et Tim Buckley. En 1973, il est en première partie des concerts de Zappa et publie son premier album Closing Time, qui le fait connaître l’année suivante grâce aux Eagles qui en reprennent un titre… Paru en 1976 chez Asylum, Small Change permet une entrée douce et franche dans l’univers atypique de Tom Waits, sa voix rauque irradiant Tom Traubert’s Blues entre cordes retenues et piano jazz. I Wish I Was in New Orleans est un peu pompette, suivi quelques verres plus tard de The Piano has been Drinking ; puis en roue libre avec un tambour et quelques coups de cymbales (Pasties & A G-String), Tom me comble à chaque fois que j’écoute Step Right Up ou l’improbable logorrhée d’un bonimenteur, surréaliste et jazzy avec sa ligne de basse et son saxo qui chante… Le livret permet de découvrir les textes touffus de ce disque enregistré en deux semaines, rétif et feutré.

Grandaddy – Sumday

Troisième opus de Grandaddy, Sumday paraît en 2003 chez V2, le label qui a accueilli Mercury Rev en 1998 et dont la voix du chanteur fait parfois penser à celle de Jason Lytle… Après la déflagration technostalgique de The Sophtware Slump, le Californien signe un album plus intime évoquant la folk de Neil Young (I’m on Standby, The Go in The Go-For-It) ou le vague à l’âme de Midlake (Saddest Vacant Lot in all the World, O.K. With my Decay) ; l’énergie d’El Caminos in the West nous mettant la tête en fête avant l’emphase existentielle de The Final Push to the Sum… En mélangeant guitares acoustiques et synthés en demi-teintes, les mélodies de Sumday flottent comme ces cygnes qui cherchent à se réchauffer dans l’eau bleue, sur le tableau en couverture signé Shinzou Maeda.

Grandaddy – The Sophtware Slump

Paru en 2000 et entièrement composé par Jason Lytle, le second album de Grandaddy a marqué le début du XXIè siècle de son empreinte désenchantée. J’en limite les écoutes mais c’est à chaque fois une expérience totale, qui n’a rien perdu de sa vérité 19 ans plus tard… On entre dans le vif du sujet avec les mots adressés à « l’homme de l’an 2000 » sur He’s Simple, He’s Dumb, He’s the Pilot ; gravement beau tandis que les paroles conservent un semblant d’espoir, mais le ton change avec Jed the Humanoid et son synthé désolé, son clavier aussi défait que celui ayant servi à créer ce robot qui commet l’irréparable par manque d’affection… La mélodie de The Crystal Lake redonne des couleurs mais dénonce un monde artificiel, et revoilà Jed qui a eu le temps d’écrire un poème (Beautiful Ground) avant de se court-circuiter… Je n’oublie pas le troublant Miner at the Dial-a-View, où s’engage un dialogue avec une machine préfigurant les excès de Google Earth et Siri réunis ; autant de mauvais rêves narrés avec poésie dans un style electro, qui rappellent des épisodes de la Twilight Zone mais aussi OK Computer paru trois ans plus tôt.

Magma – Üdü Wüdü

Trois ans après MDK, Magma lâche son plus bel ovni. Avec Jannick Top à la basse et aux claviers, Christian Vander aux percussions et piano ; avec Klaus Blasquiz et Stella Vander aux chœurs, Üdü Wüdü laisse tout le monde sur le tarmac et n’a rien à envier à Red ou Relayer… Piano et trompette rendent le titre éponyme presque guilleret, avant l’ascension tactique de Weïdorje et les fantômes espiègles de Troller Tanz (on se croirait dans un film de Tim Burton) ; l’incantation riche en basses au Soleil d’Ork précédant la transe des Zombies : entre coulées de jazz et synthés âpres, ces cinq morceaux acclimatent nos sens à l’approche du sommet intitulé De Futura, lequel occupe toute la face B du vinyle original et a été taillé dans la roche jusqu’à produire un crystal sonore monumental ou l’incarnation parfaite du Zeuhl, un mot créé par Vander pour caractériser sa musique « vibratoire et universelle. » En puisant leur force aux sources classiques d’un Carl Orff, en y ajoutant le sens du rythme de Can et la liberté d’un Keith Jarrett, ces 17 minutes sont probablement le meilleur morceau de rock progressif jamais écrit sur Terre.

Scott Walker – The Drift

Après nous avoir laissé onze ans pour ouvrir l’huître Tilt (si l’on excepte sa participation au sous-estimé Pola X de Leos Carax, aux côtés de Sonic Youth), Scott revient avec The Drift où se condensent ses humeurs bilieuses depuis la charge guerrière de Cossacks Are à une tempête de percussions où du vent et un ouragan recouvrent les mots (Clara) ; des violons tempérant le noir puis le réamplifient avec le chant de Vanessa Quinones ; l’ambiance claustrophobique se répétant avec Jolson and Jones… Le bugle de Cue n’est pas fait pour rassurer et des enfants couinent sur Hand Me Ups, des mains clappent avant le goutte à goutte électrique de Buzzers ; d’autres installations sévissant sur Psioratic, chocs de barres métalliques avec une voix qui chevrote et une flûte sourde à toute rumeur, tandis que The Escape et son harmonica chétif préparent à l’agonie d’un canard égosillé, ténébreux avant les susurrements d’A Lover Loves… Paru chez 4AD en 2006, le cd est accompagné d’un livret fastueux où l’on découvre les obsessions de Walker dont le chant semble porter tous les malheurs du monde ; musicalement sans équivalent, cette dérive est une tabula rasa striant nos pauvres certitudes.

Scott Walker – Tilt

En 1995, Tilt propulse Scott Walker dans le cercle fermé des génies vivants, aux côtés de Mark Hollis et Tortoise… Farmer in the City rend hommage à Pasolini, la ballade est sombre mais conserve une certaine harmonie avant les stridences de The Cockfighter… La décomposition progresse d’un cran avec Bouncer See Bouncer ; le chant là aussi contaminé par un cauchemar sonore entre bruissements et cliquetis, renforcés par la batterie torpide d’Ian Thomas… Un orgue abyssal (Manhattan) et une flûte bawu (Bolivia ’95) ; entrecoupée de mots cascades, la ballade émolliente de Patriot (A Single) précède Tilt en chute libre… Avec de nombreux musiciens à sa disposition, comme un Owen Pallett sans allégresse Walker signe un album avant-gardiste mais sans surcharge, d’une violence posée et où chaque effet a été pesé ; à mastiquer longtemps, cru et sans citron.

Albert Marcœur – (m, a, r, et cœur comme cœur)

Paru en 1998, le septième album de Marcœur consacre sa singularité à travers 12 chansons malicieuses et inspirées. Quatorze ans apres Celui où y’a Joseph, Albert a dit à ses amis de la fanfare de rester à la maison pour concocter ce disque plus personnel, qui démarre sur un son funk et un chronomètre (Cérémonie d’Ouverture) annonçant le top départ… Entre inventaire oulipien et jeux de mots à la Philippe Delevingne, Que D’eau ! s’écoule sur un synthé rafraîchissant ; dans le même esprit, le Dijonnais part du quotidien pour aboutir à la plus belle Déclaration Officielle suivie d’une instrumentale romantique (Une, Deux, Trois Flûtes) ; puis se montre taquin avec C’est pas l’Moment, en duo avec Elise Caron et dans la veine de Joseph RacailleAu Stade, un père parle avec son fils sur un air cafardeux à la guitare électrique ; c’est un morceau fascinant, épuisant alors pour récupérer on écoutera Le Sport de Jacno… La Cérémonie de Clôture boucle ce décathlon sur l’éternelle question des poils pubiens, avec sur le podium un Albert Marcœur champion incontesté de ces petits-riens qu’il semble avoir tapé lui-même à la machine à écrire, dans un livret stylé sur papier gaufré.

Low – A Lifetime of Temporary Relief

Paru en 2004 et sous-titré « 10 Years of B-Sides and Rarities », le triple cd A Lifetime of Temporary Relief regroupe 56 chansons rares de Low… On y retrouve les démos de Lullaby et Cut enregistrées dans leur appartement sur un magnéto 4 pistes ; des inédites de l’album The Curtain Hits the Cast initialement sorti en double vinyle (Prisoner et Tomorrow One) ; une tripotée de reprises inspirées couvrant Bob Dylan et les Beach Boys, Spacemen 3 et les Beatles ; avec une mention spéciale pour I Started a Joke des Bee Gees et Last Night I Dreamt that Somebody Loved Me des Smiths, tandis que Fearless est un peu trop sage… Mais les vrais joyaux se nomment Surf aussi galvanisant que No Love Lost de Joy Division ; I remember avec synthé et boîte à rythmes façon OMD ; Kindly Blessed enregistrée à capella par Mimi Parker pendant qu’elle faisait la vaisselle (dixit le livret) ainsi qu’une version vraiment bis de Shots & Ladders, d’abord dans le formol puis totalement possédée… Un dvd complète ces 4 heures de musique entre extraits de concerts et répétitions au vert, avec parmi les clips une mise en images de Don’t Understand qui ajoute encore à la puissance de ce titre.

Low – The Curtain Hits the Cast

Paru en 1996, le troisième album de Low démarre avec les vocalises de Mimi Parker, discrètes pour ne pas troubler le chant d’Alan Sparhawk sur le contemplatif Anon… Obscur et désirable, The Plan s’égrène en cinq phrases répétées le long d’une guitare complice ; quatre mots suffisent à remplir les accords post rock de Coattails, et l’on pense à Mark Hollis sur ce titre où l’on se laisse porter à s’en faire tourner la tête, rien n’est en trop et la prouesse se répète avec Laugh et ses 9 minutes de silence révolté, où l’on entend une mouche voler avant le retour de cordes suggérant les grands espaces de Dead Man… À ce stade c’est déjà un grand album, pourtant le plus saisissant est à venir avec Do You Know How To Waltz? qui corse la sauce aussi sûrement que The Thinner the Air, sa vrille résonnante de 14 minutes abaissant l’une après l’autre nos barrières vitales… On termine avec Dark, une comptine au titre trompeur et où Alan boit du petit lait, conscient d’avoir touché son auditoire avec un nouveau chef d’œuvre : The Curtain Hits the Cast reconnaissable à la petite caisse claire de Mimi en couverture.

Low – I Could Live in Hope

Low est un groupe de rock indépendant américain formé à Duluth en 1993 par Mimi Parker aux percussions et au chant, Alan Sparhawk à la guitare et au chant, et John Nichols à la basse. Alan et John se rencontrent à l’université et improvisent des chansons douces ; la compagne d’Alan est Mimi, elle les rejoint et caresse une caisse claire, donnant naissance au trio le plus langoureux du Minnesota… Paru chez Vernon Yard l’année suivante, leur premier opus I Could Live in Hope est un abîme de beauté. La voix d’Alan flotte sur une basse posée puis la cymbale, le chant de Mimi se rajoute à celui de son compagnon : c’est leur gimmick et il est unique, aussi reconnaissable qu’une chanson de BrassensCut est solitaire et Slide espère, Lazy n’a plus d’illusions et Lullaby nettoie les globes oculaires ; Drag évapore et Rope nous pend au nez… Au gré de paroles épurées, effeuillant notre condition jusqu’à l’os, la reprise de Sunshine (écrite par Charles Mitchell en 1939) referme cet écrin sur une déclaration réciproque, chantée à l’unisson par un couple soudé comme Fraser/Guthrie… Incarné comme Curtis, froid comme Smith et écorché comme Pajo, un album indispensable pour réussir son été sur une île déserte.