Portishead – Third

Onze ans s’écoulent entre le second et le troisième album de Portishead, sobrement intitulé Third. Après un bref verbiage en portugais, des rythmes downtempo et une guitare touffue envahissent Silence où Beth rompt le vacarme tel un brise-lames, déroulant quelques mots avant de s’échouer brutalement… Les accords de Hunter font penser à Twin Peaks puis prennent la tangente vers une jetée imaginaire où nous attend Nylon Smile et ses questions insolubles ; ouvrant la voie à The Rip et son échappée de chevaux blancs tandis que la voix de Gibbons monte à n’en plus finir, se mêlant aux synthés en procurant un frisson analogue à Sheep… L’hélico et la batterie décomposée de Plastic font osciller le vumètre vers le krautrock, avant We Carry On dont les claviers évoquent le son des Silver Apples près de quarante ans plus tard… Deep Water flirte avec Moby comme une récréation précédant Machine Gun et sa mitraillette qui part en douille ; les échos de Threads achevant ce disque d’une grande audace, où renonçant aux tics qui avaient assuré son succès, Portishead a su consommer la rupture avec ce que l’on pensait connaître de sa musique. Un geste magistral.

Mahavishnu Orchestra – Birds of Fire

En 1973, Mahavishnu Orchestra publie son second album Birds of Fire, qui débute avec le morceau éponyme et son violon cadencé sur une basse de velours, la guitare de McLaughlin empruntant illico des traverses fougueuses. L’orgue tempéré de Miles Beyond est dédié à Davis, puis les instruments se superposent finement (Thousand Island Park) avant d’attaquer la seconde partie qui rend ce disque si remarquable : Hope et One Word tout en crescendos capitonnés, avec un solo de batterie rappelant The Talking Drum joué la même année par le même Cobham ; suivis de la montée orientale au Sanctuary, un joyau absolu transcendé par le piano Rhodes de Jan Hammer… Le violon se fait brièvement folk sur Open Country Joy avant la sortie en grandes pompes de Resolution, dont la progression évoque Magma et où tous les musiciens font corps vers l’apothéose ; rendant cet album aussi passionnant que Head Hunters paru la même année.

O.rang – Fields and Waves

Trois ans après le bouillonnant Herd of Instinct, O.rang propose un album plus atmosphérique, proche des paysages de Jocelyn Pook avec Barren ou s’essayant à des envolées trip hop que ne renierait pas Massive Attack sur P.53, la voix de Lee Harris parcourue de samples urbains… L’esprit post rock de Talk Talk survit aimablement, en témoigne le chant de Paul Webb sur Jalap et sa basse sereine ; ou encore les balancements de Hoo avec Graham Sutton à la Crimson Guitar… Entre usines et champs cultivé, les plages désertes prises en photo dans un livret très soigné se parcourent avec curiosité, son montage de couverture laissant une drôle d’impression entre mer et montagne ; avant de découvrir un morceau caché à la fin de l’album, en seconde partie du titre éponyme et où résonne une guimbarde insolite.

O.rang – Herd of Instinct

Créé à Londres en 1992 par Paul Webb et Lee Harris, deux anciens membres de Talk Talk, O.rang est un groupe de musique ambient où infusent des sonorités world… Webb le bassiste avait mis les bouts dès 1988, après le virage historique de Spirit of Eden ; rejoint par le batteur Harris après l’apothéose de Laughing Stock et la dissolution voulue par Mark Hollis… Ce dernier n’est plus là mais sa méthode est restée : pour son premier album paru en 1994, O.rang a convié une douzaine de musiciens à des improvisations classiques à la flûte et au violoncelle, à l’orgue et aux trompettes ; avec des chants tribaux comme sur OrangBeth Gibbons seconde la voix de Paul Webb, le guitariste Graham Sutton figurant au nombre des invités… La torpeur de Mind on Pleasure évoque les dédales de Tago Mago et Anaon, The Oasis est truffé de concrétions à la façon de Parmegiani, avec à l’harmonica l’inimitable Mark Feltham pour un morceau prolongeant l’héritage de Talk Talk avec une verve que l’élégant Tim Friese-Greene ne fera qu’effleurer. Nahoojek Fogou boucle la transe entre les tams-tams et les chœurs envoûtés de Colette Meury sur ce disque baroque et nébuleux, superbe de tempête.

Les Rita Mitsouko – Marc et Robert

En 1988 et après avoir assis leur popularité avec les tubes présents sur The No Comprendo (Les Histoires d’A., Andy, C’est comme ça), Catherine et Fred reviennent avec Marc et Robert où les textes surréalistes de Hip Kit plongent dans un bain poétique à la Bashung, prolongé avec Smog où Chichin est au chant… Une mélancolie poignante traverse Mandolino City avant l’approche du Petit Train et sa mélodie badine mais tenace, ses paroles évoquant l’holocauste et Ringer de se révéler en filigrane… Tongue Dance et Singing in the Shower apportent une touche de légèreté ; avant Petite Fille Princesse où le contraste entre la musique et les paroles suscite à nouveau l’émoi. Avec Toni Visconti au saxo et un piano jazz, Harpie & Harpo mêle vocalises bilingues et devinettes festives comme Putas’ Fever paru l’année suivante, que j’écoutais en boucle sur l’autre face de la K7 où j’avais enregistré ce disque… Les cordes d’Ailleurs me remuent et même si Live in Las Vegas boucle cet album en queue de poisson, cela ne m’empêche pas de le considérer comme le meilleur des Rita Mitsouko ; au son clair, ample et qui laisse toujours au chant la place qui lui revient. « Ailleurs, jusqu’à ce que la lune tombe… »

Tom Waits – Small Change

Né en Californie en 1949, Tom Waits est un chanteur et compositeur américain. Passionné par le rhythm’n blues de James Brown, il apprend la trompette puis la guitare, se fait la main dans les clubs entre San Diego et Los Angeles où il est repéré par Herb Cohen, le manager de Frank Zappa et Tim Buckley. En 1973, il est en première partie des concerts de Zappa et publie son premier album Closing Time, qui le fait connaître l’année suivante grâce aux Eagles qui en reprennent un titre… Paru en 1976 chez Asylum, Small Change permet une entrée douce et franche dans l’univers atypique de Tom Waits, sa voix rauque irradiant Tom Traubert’s Blues entre cordes retenues et piano jazz. I Wish I Was in New Orleans est un peu pompette, suivi quelques verres plus tard de The Piano has been Drinking ; puis en roue libre avec un tambour et quelques coups de cymbales (Pasties & A G-String), Tom me comble à chaque fois que j’écoute Step Right Up ou l’improbable logorrhée d’un bonimenteur, surréaliste et jazzy avec sa ligne de basse et son saxo qui chante… Le livret permet de découvrir les textes touffus de ce disque enregistré en deux semaines, rétif et feutré.

Grandaddy – Sumday

Troisième opus de Grandaddy, Sumday paraît en 2003 chez V2, le label qui a accueilli Mercury Rev en 1998 et dont la voix du chanteur fait parfois penser à celle de Jason Lytle… Après la déflagration technostalgique de The Sophtware Slump, le Californien signe un album plus intime évoquant la folk de Neil Young (I’m on Standby, The Go in The Go-For-It) ou le vague à l’âme de Midlake (Saddest Vacant Lot in all the World, O.K. With my Decay) ; l’énergie d’El Caminos in the West nous mettant la tête en fête avant l’emphase existentielle de The Final Push to the Sum… En mélangeant guitares acoustiques et synthés en demi-teintes, les mélodies de Sumday flottent comme ces cygnes qui cherchent à se réchauffer dans l’eau bleue, sur le tableau en couverture signé Shinzou Maeda.

Grandaddy – The Sophtware Slump

Paru en 2000 et entièrement composé par Jason Lytle, le second album de Grandaddy a marqué le début du XXIè siècle de son empreinte désenchantée. J’en limite les écoutes mais c’est à chaque fois une expérience totale, qui n’a rien perdu de sa vérité 19 ans plus tard… On entre dans le vif du sujet avec les mots adressés à « l’homme de l’an 2000 » sur He’s Simple, He’s Dumb, He’s the Pilot ; gravement beau tandis que les paroles conservent un semblant d’espoir, mais le ton change avec Jed the Humanoid et son synthé désolé, son clavier aussi défait que celui ayant servi à créer ce robot qui commet l’irréparable par manque d’affection… La mélodie de The Crystal Lake redonne des couleurs mais dénonce un monde artificiel, et revoilà Jed qui a eu le temps d’écrire un poème (Beautiful Ground) avant de se court-circuiter… Je n’oublie pas le troublant Miner at the Dial-a-View, où s’engage un dialogue avec une machine préfigurant les excès de Google Earth et Siri réunis ; autant de mauvais rêves narrés avec poésie dans un style electro, qui rappellent des épisodes de la Twilight Zone mais aussi OK Computer paru trois ans plus tôt.

Magma – Üdü Wüdü

Trois ans après MDK, Magma lâche son plus bel ovni. Avec Jannick Top à la basse et aux claviers, Christian Vander aux percussions et piano ; avec Klaus Blasquiz et Stella Vander aux chœurs, Üdü Wüdü laisse tout le monde sur le tarmac et n’a rien à envier à Red ou Relayer… Piano et trompette rendent le titre éponyme presque guilleret, avant l’ascension tactique de Weïdorje et les fantômes espiègles de Troller Tanz (on se croirait dans un film de Tim Burton) ; l’incantation riche en basses au Soleil d’Ork précédant la transe des Zombies : entre coulées de jazz et synthés âpres, ces cinq morceaux acclimatent nos sens à l’approche du sommet intitulé De Futura, lequel occupe toute la face B du vinyle original et a été taillé dans la roche jusqu’à produire un cristal sonore monumental ou l’incarnation parfaite du Zeuhl, un mot créé par Vander pour caractériser sa musique « vibratoire et universelle. » En puisant leur force aux sources classiques d’un Carl Orff, en y ajoutant le sens du rythme de Can et la liberté d’un Keith Jarrett, ces 17 minutes sont probablement le meilleur morceau de rock progressif jamais écrit sur Terre.

Scott Walker – The Drift

Après nous avoir laissé onze ans pour ouvrir l’huître Tilt (si l’on excepte sa participation au sous-estimé Pola X de Leos Carax, aux côtés de Sonic Youth), Scott revient avec The Drift où se condensent ses humeurs bilieuses depuis la charge guerrière de Cossacks Are à une tempête de percussions où du vent et un ouragan recouvrent les mots (Clara) ; des violons tempérant le noir puis le réamplifient avec le chant de Vanessa Quinones ; l’ambiance claustrophobique se répétant avec Jolson and Jones… Le bugle de Cue n’est pas fait pour rassurer et des enfants couinent sur Hand Me Ups, des mains clappent avant le goutte à goutte électrique de Buzzers ; d’autres installations sévissant sur Psioratic, chocs de barres métalliques avec une voix qui chevrote et une flûte sourde à toute rumeur, tandis que The Escape et son harmonica chétif préparent à l’agonie d’un canard égosillé, ténébreux avant les susurrements d’A Lover Loves… Paru chez 4AD en 2006, le cd est accompagné d’un livret fastueux où l’on découvre les obsessions de Walker dont le chant semble porter tous les malheurs du monde ; musicalement sans équivalent, cette dérive est une tabula rasa striant nos pauvres certitudes.