Can – Live Music

En public, Can n’est pas du genre à se contenter de dérouler son répertoire ; et si l’on retrouve des classiques comme Dizzy Dizzy ou Spoon sur ce double cd, ils sont à peine reconnaissables et c’est ce qui devrait toujours faire l’intérêt d’un concert. Compilé à partir d’enregistrements non professionnels, Live Music est un mélange de performances ayant eu lieu de Brighton à Colchester en passant par Cologne, dont quatre morceaux sont totalement inédits et présentés comme des « compositions instantanées », improvisées sur scène. Citons le gargantuesque Colchester Finale qui aligne 37 minutes sans sourciller, ou encore Jynx en ouverture du premier disque, pour une plongée rapide dans un monde sonore tant familier qu’inédit… Brutal et nécessaire malgré les prises de son inégales, cet album oscille entre l’inconfortable et le sublime.

Can – Unlimited Edition

Paru en 1976 chez Spoon, Unlimited Edition est un double vinyle faisant suite à l’album Limited Edition, sorti deux ans plus tôt en tirage limité, et qui fut rapidement épuisé. Il regroupe des enregistrements inédits réalisés entre 1968 et 1974, on y retrouve donc à la fois Damo Suzuki et Malcom Mooney, le chanteur de la première heure. Intitulées Ethnological Forgery Series, les ambiances world y sont à l’honneur sous la forme de haïkus inférieurs à 2 minutes, et où l’on entend par exemple Suzuki a cappella, ou encore des soli d’instruments exotiques. Dans un genre plus structuré, Transcendental Express est magique et Musette flippant, il y a aussi la narration burlesque faite par Mooney sur Mother Upduff, inspirée d’une légende urbaine… Mais pour le vrai voyage on ira vers Ibis, tandis que les 18 minutes de Cutaway nous feront vaciller une dernière fois à la manière de Tago Mago. Un patchwork inespéré tandis que le groupe s’essouffle, et ne retrouvera plus le génie créatif des premiers albums.

Can – Landed

La mutation se poursuit : après l’ambivalent Soon Over Babaluma, qui avait laissé sur sa faim tout canophile, Landed résonne comme un désenchantement… Acquis tardivement et peu écouté, je me suis même demandé ce qu’il faisait dans ma discothèque ; jusqu’à ce que je réentende Vernal Equinox et Unfinished, deux morceaux où les manipulateurs de choucroute ont su rester stridents plutôt que de suivre la tentation du glam, désespérante sur Hunters and Collectors… Ce n’en est pas moins un nouvel album au goût d’inachevé, et qui se termine en catimini comme pour s’excuser d’avoir fait du bruit, aux antipodes de l’esprit du groupe. Loin le vortex et l’apesanteur qui avaient pu les placer un cran au-dessus des Pink Floyd ! Est-ce lié à leur transfert chez Virgin ? En tout cas, l’atterrissage est difficile.

Can – Soon Over Babaluma

Tandis que Suzuki s’est marié avant d’aller voir du côté de Jéhovah, Karoll et Schmidt décident de chanter eux-mêmes. Pressentant peut-être que ce ne sera pas aussi bien, ils en profitent pour amplifier le virage vers la musique instrumentale, comme en atteste l’éclaboussant Splash et ses envolées violonesques, ou le faussement improvisé Chain Reaction, au groove enthousiaste. Il y a aussi l’envahissant mais rigolo Come Sta la Luna, et pour terminer de quoi se recueillir dans l’espace avec Quantum Physics, où l’on retrouve un peu leur audace passée… Avec ses mystérieux reliefs montagneux, la couverture compte parmi les plus réussies ; et comme toujours chez Spoon, le livret montre des photos noir et blanc du groupe au travail, ainsi que la liste des morceaux tapés à la machine à écrire, sur un fond coloré qui change à chaque fois.

Can – Ege Bamyasi

Quatrième album de Can, Ege Bamyasi paraît en 1972 sous la bannière du fidèle label Spoon. Le dernier titre de l’album s’intitule d’ailleurs Spoon, qui connut le succès et fut le premier morceau de Can à coupler une boîte à rythmes à la batterie. L’autre « tube » s’intitule Vitamin C, à la rythmique entraînante et au refrain inoubliable… Hormis ces morceaux plutôt courts, l’empreinte sonore de l’album est à chercher du côté de One More Night, entre funk et ambient avant l’heure, mais aussi de Soup et ses ruptures saturées, où Damo Suzuki se lâche dans un idiome qui le regarde… C’est avec ce disque que j’ai découvert Can, par hasard à Strasbourg en voyant sur les rayonnages de la fnac son incroyable pochette avec une boîte de cornichons. J’ignorais alors tout de la musique kraut, enfin à part Kraftwerk, et cet ovni allait devenir pour longtemps mon disque fétiche. Si je pense désormais que Can a fait mieux juste avant, sa variété et sa virtuosité en font le meilleur album pour découvrir ce groupe.

Can – Tago Mago

Attention les oreilles. Sorti en 1971 sous la forme d’un double vinyle, Tago Mago kidnappe son auditeur pour un voyage de 73 minutes où chaque seconde compte… Oh Yeah est un premier joyau groovy, vaguement barré avec la voix inversée de Damo Suzuki ; comme une entrée en matière avant la succession de trois chansons infernales. Halleluhwah nous emporte loin de la maison, inutile de se retourner on ne la reverra pas de sitôt, Aumgn fout les jetons (vraiment) puis Peking O consacre l’arrivée des ténèbres. On crie. On exulte. On a perdu la raison au sein de cette rythmique à faire pâlir un fan de jazz, cette liberté insensée à la guitare et au clavier, ces solos télescopés ! Pourtant rien ne fait foutoir dans cet univers sonore régi par sa propre logique ; Bring me Coffee or Tea nous ramenant sur Terre juste à temps pour le petit déjeuner, mais notre appétit a changé de planète et déjà, nous avons envie d’y retourner… Comme toutes les grandes œuvres, on ne comprend pas ce disque du premier coup. Comptez trois écoutes espacées pour commencer à ressentir des effets euphorisants.

Can – Future Days

Dernier album sur lequel figure le chanteur Damo Suzuki, Future Days ne renferme que quatre morceaux dont Bel Air qui dure 20 minutes, fidèle à la réputation d’improvisateurs des membres de Can, et au travail de producteur de Holger Czukay, bassiste sur scène mais orfèvre de la prise de son et du mixage en studio, qui travaillait à partir d’heures de bandes enregistrées à la volée, à une époque où le matériel disponible était un magnétophone à deux pistes… Après s’être perdus dans les échos complexes de Future Days, Spray nous fait infuser entre rythmes world et jazz, le temps de traverser Moonshake, le funky et dernier morceau de Suzuki ; Bel Air offrant une ouverture cosmique et une conclusion épique, aux textures enchevêtrées annonçant la couleur ambient des prochains albums ; la chaleur des instruments analogiques en plus, des bruits truffés ça et là par le maître Czukay.

Can – Monster Movie

C’est en revenant d’un voyage à New York en 1966 que le pianiste classique Irmin Schmidt décide de créer Can, suite à sa rencontre avec Steve Reich et Terry Riley, mais également Andy Warhol et le Velvet Underground. Il recrute deux autres musiciens classiques, Holger Czukay et David C. Johnson, qui furent l’élève et l’assistant de Karlheinz Stockhausen. Leur culture musicale les rend ouverts à toutes les influences du moment, d’où ils vont faire émerger quelque chose de neuf mais ce sera sans Johnson, qui claque la porte en désaccord avec la tournure rock que prend le groupe… En 1969 ils se nomment encore The Can et ont été rejoints par le guitariste Michael Karoli et le batteur Jaki Liebezeit ; puis sortent Monster Movie avec le chanteur Malcolm Mooney, dont la voix spécifique fait vite oublier l’allusion au son du Velvet : textes scandés et batterie réverbérée, boucles de sons répétés, étirées dans différents couloirs où chacun finit par se rejoindre, les prodigieuses 20 minutes de You Doo Right enfoncent tous ces nouveaux clous ! Car la factory de Can est en place, et va tout péter pendant les six prochaines années.

Can – Soundtracks

Paru un an après leur premier disque, Soundtracks voit le départ du chanteur Malcolm Mooney (à la santé mentale fragile), qui sera remplacé par le Japonais Damo Suzuki, recruté à la sortie d’un club munichois où il se produisait dans la rue… Soundtracks n’est pas à proprement parler un nouvel album mais plutôt une compilation de morceaux écrits pour des films aussi pointus que Deadlock ou Deep End, et incluant encore deux titres interprétés par Mooney. Mais la crème est bien due au nouveau venu, Suzuki quelque peu litanique sur Tango Whiskyman et Don’t Turn the Light On, Leave me Alone ; mais qui va donner la pleine mesure de son talent sur le morceau clé Mother Sky, frisant le quart d’heure et qui permet de se déployer entre une rythmique implacable et guitares déchaînées, ruptures maîtrisées où le chant reprend la main, installant une routine qui chavire… La couverture est fascinante : vaisseau spatial de loin, pellicule cinématographique de près, Soundtrack est un disque transitoire vers le véritable second opus du groupe. Et