Brian Eno & David Byrne – My Life in the Bush of Ghosts

En 1981, Eno signe l’un des albums les plus audacieux de sa carrière aux côtés David Byrne, le chanteur et membre fondateur des Talking Heads. Inspiré par le roman du même nom de l’écrivain nigérien Amos Tutuola, My Life in the Bush of Ghosts évoque la culture africaine à travers ses rythmes tribaux et une utilisation sans précédent de samples issus de sources cosmopolites… Il y a Regiment où le chanteur libanais Dunya Yusin prête sa voix, mais aussi les séquences passées en boucle d’un sermon du révérend américain Paul Morton sur Help me Somebody, tandis que la voix vocodée de la chanteuse égyptienne Samira Tewfik préfigure avec A Secret Life le travail de Björk… Entre world music, hip-hop visionnaire et balbutiements electro, ce disque inclassable vole si haut que même aujourd’hui, il faut se pincer avant d’admettre quel a été son apport… Depuis ce dernier choc je ne m’intéresse plus trop à la vie de Brian, je sais qu’en 1994 il a accepté de composer la musique de démarrage de Windows 95, mais il a avoué l’avoir fait sur un Mac.

Brian Eno – Ambient 2: The Plateaux of Mirror

Quelques albums plus tard (je ne prétends pas suivre à la lettre la discographie pléthorique de ce jeune homme), Brian Eno présente le second volet de sa quadrilogie Ambient, intitulé The Plateaux of Mirror et sur lequel le compositeur américain Harold Budd a été convié, improvisant au piano électrique sur des paysages sonores préparés par Brian Eno… Scindé en 10 morceaux dépouillés mais où la mélodie chère à ce pianiste finit par avoir le dessus, il s’agit d’un album passe-partout et qui ne raconte pas grand-chose, sans pulsion d’ensemble alors voilà, on est content d’avoir entendu An Arc of Doves ou Failing Light et puis on change de sujet, en choisissant par exemple 76:14 de Global Communication, sorti 14 ans plus tard et autrement convaincant dans le rôle du digne successeur d’Ambient 1… L’édition digipack de ce second épisode est néanmoins soignée, on y voit une cartographie dessinée par Eno lui-même, où les frontières ont été grossies au point de ressembler à des veines palpitant sous un microscope.

Brian Eno – Ambient 1: Music for Airports

Un an après son opus art pop Before and After Science, Eno revient avec une série de 4 plages sans paroles intitulée Ambient 1: Music for Airports. Nous sommes en 1978 et Brian compte parmi les pionniers de cette musique flirtant avec le classique minimaliste, où le sens de la tonalité a plus d’importance que celui de la mélodie ; il ajoute toutefois le préfixe Ambient 1 à ce disque qui sera le début d’une série de 4, s’appropriant un terme qui allait de soi… Marqué par les synthés et une apparition de Robert Wyatt au piano sur 1/1, ce disque est plus douceâtre en comparaison d’Evening Star, où cette fois le sandwich de sons est garni de fines tranches de voix féminines dès 2/1, étendues et reprises avec un piano sur 1/2 tandis que 2/2 boucle la boucle avec une sorte de tuba atmosphérique préprogrammé… Un album qui se dévoile à long terme et que l’on ne saurait écouter distraitement, au titre peu flatteur et d’ailleurs erroné car je doute que l’on puisse en saisir toutes les nuances dans l’espace acoustiquement aberrant d’un terminal d’aéroport.

Brian Eno – Before and After Science

En décembre 1977 revoilà Brian dans ses habits glam, alternant les styles comme pour faire coexister les différentes facettes de sa musique. Sur Before and After Science, Eno s’est en effet à nouveau entouré des deux Phil (Manzanera et Collins), de Fripp mais aussi de Jaki Liebezeit du groupe Can, assurant la batterie sur le rutilant Backwater… Après s’être défoulé sur 5 morceaux qui partent dans tous les sens, du réjouissant Kurt’s Rejoinder (avec collages de l’Ursonate du poète dadaïste Kurt Schwitters) à l’exaspérant King’s Lead Hat (un anagramme de Talking Heads dont Eno produira plusieurs albums dès 1978), la seconde partie du voyage se déroule dans un tunnel apaisé où Julie with… et By this River tiennent la corde. Historiquement il s’agit de la face B du vinyle, dont la couleur musicale s’oppose ici à la A, un exercice courant dans les années 70 et qui permettait d’écouter seulement sa face préférée ; ou bien les deux faces dans l’ordre convenant à son humeur ; ou encore les deux faces dans un ordre aléatoire, à condition de ne pas regarder comment avait été rangé le disque la fois précédente. L’analogique autorisait de ces trucs…

Brian Eno & Robert Fripp – Evening Star

Paru la même année qu’Another Green World, où germaient déjà quelques graines de forêts sonores non identifiées, Evening Star et ses 5 instrumentales emportent pour de bon de l’autre côté du soleil. Seconde collaboration avec Robert Fripp, cet opus a donné ses lettres de noblesse au genre ambient, où les 28 minutes du dernier titre An Index of Metals occupent la plus grande surface de ce disque qui semble n’avoir été gravé que pour en préparer le terrain, dont la pâte musicale naît d’un cumul de notes de guitares jouées en boucles, elles-mêmes remuées sans s’arrêter avec une grosse cuiller en bois en y incorporant distorsion et variations… Une dérive éreintante et superbe, après laquelle pour une retraversée paisible de l’atmosphère, je suggère Phaedra de Tangerine Dream ou Oxygène si l’on est vraiment fatigué… Le livret ne casse pas trois pattes à un canard, sauf la couverture avec ce tableau de Peter Schmidt que l’on aimerait regarder en vrai, ou au moins en grand sur un vinyle.

Brian Eno – Another Green World

Troisième album de Brian Eno, Another Green World paraît en septembre 1975 chez Island. Entouré cette fois encore de ceux qui font la scène alternative du moment, de John Cale à Phil Collins qui ne pense pas encore à se commettre dans la pop des années 80, Eno aboutit à un disque moins foufou qu’à ses débuts, parsemé de touches synthétiques d’où se dégage une certaine ambience… Les rythmes soucieux d’Over Fire Island et d’In Dark Trees sortent du lot, l’envolée de Golden Hours transporte en douceur vers l’infini, accompagnée par un Brian à la voix molle et des choristes non moins cosmiques… Un album étrange qui s’éteint avec une série de piécettes éthérées, à l’image de ces Spirits Drifting nous laissant à nos propres vagabondages.

Brian Eno – Here Come the Warm Jets

Né en 1948 à Woodbridge, Brian Eno est un auteur-compositeur-interprète et plasticien anglais. Précurseur de la musique électronique ambient, sa carrière débute aux côtés de Roxy Music en 1971, dont il se sépare rapidement en raison de frictions avec le chanteur Bryan Ferry… Son premier album solo Here Come the Warm Jets paraît en 1974, il a été enregistré en deux semaines aux côtés d’invités prestigieux, en particulier les guitaristes Robert Fripp de King Crimson et Phil Manzanera de Roxy Music… Hésitant d’un titre à l’autre entre glam rock et pop avant-gardiste, annonciateur de la collaboration à la trilogie berlinoise de David Bowie, ce disque brille par un manque d’unité tellement flagrant qu’il en devient pertinent, comme si Eno avait vomi toutes ses influences d’un coup. Indigeste par endroits (Blank Frank), débridé ailleurs (Baby’s on Fire) et souvent sublime (Driving me Backwards, Here Come the Warm Jets), le foisonnement est plutôt réussi.