Boards of Canada – Tomorrow’s Harvest

Huit années ont passé depuis The Campfire Headbase, pendant lesquelles les frères écossais se sont ressourcés, ont voyagé peut-être jusqu’à San Francisco, dont on voit les contours sur la pochette du digipack, à nouveau un bel objet où photographies d’antennes, de radars ou de désert, de barbelés précèdent et prolongent ce que l’on va entendre… Enregistré dans le calme de leur studio d’Hexagon Sun, sur les collines de Pentland au sud d’Édimbourg, Tomorrow’s Harvest marque un retour aux sources doublé d’un certain virage vers la techno, voire le post rock à entendre la batterie de Jacquard Causeway, sans doute enregistrée en live. Que ce soit sur Palace Posy, Reach for the Dead ou New Seeds, c’est à la fois la rythmique et la tendance à faire mélodieux qui ont évolué, au point d’évoquer les anglais d’Orbital auxquels Michael et Marcus auraient voulu ne jamais ressembler ! Mais il suffit d’entendre White Cyclosa, Cold Earth ou Nothing is Real pour se convaincre qu’aussi longtemps qu’ils chériront bandes magnétiques et souffles analogiques, cela n’est pas près d’arriver.

Boards of Canada – Trans Canada Highway

Et un extended play avant la quatrième galette studio, qui mettra encore sept ans à arriver. Il ne dure que 28 minutes et contient en doublon Dayvan Cowboy, pourtant Trans Canada Highway m’a tout de suite séduit pour son artwork minimaliste, avec le dessin au trait de cette route en perspective, et le morceau Skyliner nourri de synthés bien huilés, donnant l’impression de traverser les États-Unis à bord d’un camion. Comme souvent chez les BoC, forme et fond jouent au ping pong… L’autre morceau remarquable est un remix de Dayvan Cowboy, signé Odd Nosdam et terminant le disque, comme pour prévenir en douceur de la prochaine transition. Car si jusqu’ici le terme soundscape définissait très bien leur musique, une notion inventée par le compositeur canadien R. Murray Schafer, ce qui va suivre sera légèrement différent…

Boards of Canada – The Campfire Headphase

Un album des Boards of Canada se reconnaît au bout de quelques secondes, et ce troisième opus studio ne faillit pas à la règle, avec Into the Rainbow Vein qui plante aussitôt le décor, à peine a-t-on déplié le digipack à quatre volets débordant de vieilles photos de visages, d’animaux, de plongeurs, de gens derrière de gros ordinateurs… La mire de nos écrans cathodiques n’est pas loin, ni les samples du National Film Board of Canada, producteur de documentaires télévisés d’où le groupe tire son nom, nombre de leurs échantillons sonores provenant de ces anciennes émissions… Une nouveauté apparaît pourtant dès le second morceau, avec l’utilisation de guitares électriques sur Chromakey Dreamcoat, et plus loin avec le célèbre Dayvan Cowboy. Et même si Peacock Tail, Sherbet Head ou ’84 Pontiac Dream offrent un trip que seuls les BoC savent organiser, ce choix imprègne tout l’album en lui retirant un peu de leur brise caractéristique… Mais nous nous asseyons volontiers autour de ce feu de camp onirique, pour écouter ce groupe qui continue de tracer son propre sillon.

Boards of Canada – In a Beautiful Place Out in the Country

On peut très bien écouter ces quatre morceaux à la suite, et passer un bon moment en attendant le prochain album des BoC, qui proposent ici un entremets raffiné ; aux textures étirées et c’est ce que j’ai fait pendant longtemps, émerveillé par les boucles atmosphériques des trois premiers titres. Une harmonie moins truffée de réminiscences Polaroïd et autres samples seventies, à l’exception d’une phrase qu’il est impossible d’oublier une fois qu’on en connaît le sens, répétée le long du troisième morceau et qui donne également son titre au disque : « Come out and live in a religious community in a beautiful place out in the country. » Car une fois que l’on découvre que cette communauté était celle de David Koresh, le gourou responsable du massacre de Waco en 1993, notre écoute de Kid for Today est définitivement différente ; mais aussi de Amo Bishop Roden, nom de la veuve d’un autre leader de la secte, qui retourna s’installer sur les lieux du drame. Ou comment un album dépouillé se retrouve soudain empreint de gravité, que tente d’atténuer le sautillant et dernier titre Zoetrope, sans tout à fait y arriver…

Boards of Canada – Geogaddi

Paru quatre ans après Music Has the Right to Children, le second album des Boards of Canada en reprend la recette et l’amplifie avec brio, non par paresse mais parce qu’ils explorent depuis le début leur propre veine, et sont précisément appréciés pour cela… Les 23 titres de Geogaddi alternent entre des messages tournant autour d’une minute, où des voix parfois passées au vocoder délivrent des informations plus ou moins sibyllines, comme Dandelion ou Energy Warning ; et qui sont autant de liants entre des morceaux beaucoup plus longs, d’une grande densité dans les textures et les rythmes surajoutés aux boucles de synthés faisant leur signature, de Music is Math, Gyroscope et son tournis stéréophonique à Sunshine Recorder et 1969, ces deux titres flirtant à nouveau avec la thématique de la secte de Waco, à l’instar de leur ep paru deux ans plus tôt… Un album où l’étrange l’emporte sur le récréatif, dans un dosage kaléidoscopique souligné en couverture ainsi que sur les photos intérieures, où visages et prismes nous renvoient la même envie : presser la touche répétition de notre platine.

Boards of Canada – Music Has the Right to Children

Lorsqu’il voit le jour sous la bannière du label Warp, permettant douze ans après leur création aux BoC de toucher un plus vaste public, l’album Music Has the Right to Children connaît un succès critique immédiat. Trois titres feront par ailleurs l’objet d’une Peel Session : des onomatopées juvéniles d’Aquarius aux rythmes échelonnés de Happy Cycling, révélant toute la beauté de leur musique. L’album contient aussi Roygbiv, un classique instantané à la dynamique entraînante, à écouter en boucle pour assaisonner ses idées fixes… Plus abouti que Twoism, enrichi de tensions nouvelles comme si au milieu des prairies sonores surgissaient soudain des poteaux télégraphiques chargés de transmettre des mots d’enfants, des énumérations de nombres, des déclarations d’amour… Un album qui se situe dans le haut du panier, où la nostalgie côtoie la jovialité, et la rêverie l’éveil. Montrant des visages flous, vert-de-grisés au gré d’un triptyque, l’édition digipack a un étrange pouvoir d’évocation.

Boards of Canada – Twoism

Comme leur nom ne l’indique pas, les Boards of Canada sont un groupe écossais créé en 1986 par Michael Sansidon et Marcus Eoin, deux frères nés dans une famille de musiciens. C’est pour éviter d’être comparés à Orbital (le duo electro des frères Hartnoll), que Marcus a pris un nom d’emprunt… Considéré comme un extended play, leur album Twoism est autoproduit par leurs soins sur le label confidentiel Music70, aux côtés de Christopher Horne qui ne restera pas dans le groupe. Après le succès de leur premier album officiel, Music Has the Right to Children, ce disque sera réédité chez Warp en mettant fin à son statut d’objet culte, revendu à prix d’or. Il faut dire que l’esprit des BoC est déjà présent dans les huit morceaux de Twoism, précurseur naturel de leur œuvre lorsqu’en 2002, l’objet est porté à la connaissance du plus grand nombre. Des étendues contemplatives, à la fois vastes et minimalistes… Avec un morceau qui détonne, Basefree en précurseur mal dégrossi, mais attachant de ce que l’on trouvera sept ans plus tard sur Geogaddi.