Blonde Redhead – Barragán

En 2014, avec son neuvième album Blonde Redhead bouscule à nouveau les certitudes. Barragán commence par une instrumentale pour guitare et flûte paisible mais décharnée, dont on perçoit l’ossature ; Lady M permet de reprendre contact suivi de Dripping qui prépare le terrain miné de Cat on Tin Roof, où Kazu Makino déploie sa gamme habituelle, espiègle, délicieuse et soutenue par une basse envahissante, truffée de bruits aussi ravissants qu’inattendus… Le ton va encore monter sur No More Honey, complainte spectrale avec décrochements de guitare, pour atteindre à la beauté avec Mind to be Had qui rappelle le Sciuri Sciura des débuts ; tandis que Defeatist Anthem est à la même hauteur avec bonds désabusés, lampées de guitare et petits coups de guimbarde incongrus… Quatre ans après Penny Sparkle, BRH ne se contente pas de faire fructifier sa petite étiquette de groupe indie shoegaze ; quitte à dérouter avec ce disque dont les miniatures révèlent sans cesse de nouvelles cachettes, et tant pis si cela incommode les pseudo-critiques qui éreintent un album après l’avoir écouté une demi-fois le jour de sa sortie.

Blonde Redhead – 23

En couverture du digipack, une joueuse de tennis à quatre jambes embossée sur un fond vert céladon. Une fois déplié, 23 apparaît au milieu d’un triptyque entièrement jaune. Ni livret ni inscription, ni playlist : pour son septième album paru en 2007, Blonde Redhead cultive le mystère dans la tradition du label 4AD… Entièrement produites par leurs soins, dix chansons vont osciller entre le lucide et l’acidulé ; Kazu Makino se montrant féérique sur Dr. Strangeluv et Heroine, puis soudain brisée avec le même naturel, échouée le long de The Dress ou My Impure Hair… Et comme on ne change pas une recette qui affame, Amedeo Pace procède de la même manière : plein d’entrain avec SW, vacillant sur Spring and by Summer Fall et carrément glacé dans Publisher…Nous revoilà en présence d’une bombe à retardement, mille-feuille musical révélant sa profondeur au fil des écoutes, entre guitares pêchues et clochettes naïves, synthés lugubres et une batterie qui flirte avec la cold wave… Infiniment désirable, et bien que l’on soit un petit cran en dessous du précédent, 23 hante longtemps.

Blonde Redhead – Penny Sparkle

Le son a évolué, s’est étoffé vers de plus acceptables arrangements mais la voie de Blonde Redhead ne varie pas, et à l’heure où la mélancolie est devenue un bien de consommation courante, il est recommandé d’embarquer pour Penny Sparkle et les voix indomptables de Kazu et d’Amedeo, la guitare de Simone… Here Sometimes ouvre le bal un peu pop, la première ivresse arrive avec Will There be Stars, puis le riff de My Plants are Dead renvoie à The Cure, avant que Love or Prison ne nous fige un long moment… Everything is Wrong et ses synthés aériens, Spain en guise d’au revoir déchiré, deux claviers ont été invités mais qu’importe, l’étincelle est intacte… Huitième album studio enregistré en 2010, quinze ans de carrière et peut-être un semblant de sagesse, mais le trio reste soudé par une alchimie plus forte que les dissensions… Présenté dans un digipack où tout a été écrit à la main, Penny Sparkle cultive la continuité dans le chaos.

Blonde Redhead – Mélodie Citronique

Paru dans la foulée de leur cinquième album studio, Mélodie Citronique est un extended play de cinq titres dont deux chantés en français et deux autres en italien. Rien que pour ça, comment résister à l’envie de l’avoir dans sa discothèque… Ça commence avec En particulier, où Kazu Makino chante presque à l’identique que sur la version originale (In Particular), mais en français et dans une traduction pittoresque. Elle enchaîne avec Odiata Per le Sue Virtu, version italienne de Hated Because of Great Qualities, puis c’est à Amedeo Pace de livrer une inédite avec Chi E E Non E, avant la reprise étonnante de Slogan par Kazu qui peut se prendre pour Jane B. sans forcer, Amedeo donnant la réplique tandis qu’un solo de batterie ajoute une nouvelle dimension au morceau… Nous terminons avec Four Damaged Lemons, un remix electro langoureux et convaincant signé Third Eye Foundation. Si le livret est trilingue ? But of course.

Blonde Redhead – Misery is a Butterfly

Quatre années séparent cet album du précédent, la chanteuse Kazu Makino ayant été victime d’un grave accident de cheval ; traumatisme dont rend compte le premier titre Elephant Woman. Amedeo Pace enchaîne avec son Messenger désabusé vers Melody, comptine soutenue par un clavinet à la légèreté ambiguë… Doll is Mine rendrait mélancolique un supporter de foot, vers l’introduction douce-amère de Misery is a Butterfly où cordes et piano dialoguent le temps de croiser Falling Man, l’homme qui est en train d’apprendre à tomber… Onze titres où les rêves d’enfance se heurtent à la fragilité humaine ; et si l’on y hurle moins qu’avant, le cri n’en est que plus aigu. L’album se termine par une boule ardente, de reconquête avec Equus pour se remettre en selle ; entre temps le groupe est passé chez 4AD et nous offre un digipack magnifique, doublé d’un livret en carton coloré, orné et troué à deux endroits… Un disque aux entrées multiples, épique et d’une unité bouleversante ; capable comme jamais de fendre l’armure et dont on n’a pas envie de sortir.

Blonde Redhead – Melody of Certain Damaged Lemons

Retour à un digipack soigné comme savent si bien les faire Blonde Redhead, pour ce cinquième opus publié en 2000 avant changement de label, avec un livret dépliable qui permet une lecture façon vinyle très agréable… Enregistré en vingt jours et toujours produit par Guy Picciotto ; le trio Simone, Amedeo Pace et Kazu Makino enfonce le clou de mélodies intactes et entraînantes avec In Particular ou This is Not, mais aussi blafardes dans Melody of Certain Three, voire endommagées sur Mother, titre inaudible de prime abord… Exigeant sans être opaque, un tel ensemble s’équilibre par quelques aménagements, comme d’inviter tantôt Toby Christensen au piano, et puis il y a cette ambiance à la Kubrick difficile à expliquer, sinon que le titre In Particular est sans doute une référence au personnage d’Alex dans Orange Mécanique d’après le roman d’Anthony Burgess, une impression qui me semble confirmée avec l’instrumentale Ballad of Lemons… Et comme Blonde Redhead n’est jamais à un niveau de lecture près, l’auditeur attentif pourra découvrir une autre histoire en lisant à la suite les dix titres de l’album.

Blonde Redhead – La Mia Vita Violenta

Le second album de Blonde Redhead signifie « Ma Vie Violente » en italien. Paru en 1995 et dédié à Pier Paolo Pasolini, il a été entièrement produit par le groupe, qui se libère d’un fil à la patte en s’éloignant du style des Sonic Youth… Ça démarre avec I Still Get Rocks off, entre guitares balbutiantes et vocalises de Kazu Makino, comme un échauffement le temps que tout le monde s’accorde, retrouve l’inclassable terrain d’entente où deux voix se cherchent et se trouvent, se chassent et se perdent sur Jewel ; avec entre les deux l’éclat solitaire de I am There While you Choke on Me, le sitar réconciliant de l’Harmony, mais aussi ces morceaux où Amedeo chante sans Kazu, accompagné de son frère à la batterie, Simone Pace qui nous régale d’un long solo sur U.F.O… Fragile et bruyant, mesurant au moins 10 Feet High, ce second album est un monstre de douceur.

Blonde Redhead – In an Expression of the Inexpressible

Enregistré en 1998, le quatrième album de Blonde Redhead marque le début d’une collaboration avec Guy Picciotto, producteur et membre du groupe Fugazi. À noter l’absence de guitare basse sur tout l’album, laissant le champ libre à la batterie de Simone Pace au sein d’espaces feutrés comme Luv Machine ; ou lui permettant de faire coucou à Serge Gainsbourg sur l’étonnant Missile, en imitant à deux endroits la partition du Requiem pour un Con. Ils enregistrent aussi une reprise de la chanson Slogan, sur une compilation parue la même année… Futurism vs. Passeism Part 2 est un autre morceau phare, avec ses paroles surréalistes récitées en français par Picciotto ; mais aussi et comme son nom l’indique, In an Expression of the Inexpressible tente de rendre compte de ce qui ne peut pas l’être… Le résultat met un certain nombre d’écoutes avant de flatter nos oreilles, mais lorsque l’on connaît bien leur œuvre, ce titre de six minutes fait partie des terres que l’on aime fouler… J’ai failli oublier la piste deux, intitulée 10 où les guitares de Kazu et d’Amedeo jouent avec nos nerfs dans un délicieux va-et-vient.

Blonde Redhead – Fake can be Just as Good

C’est avec cet album que j’ai découvert Blonde Redhead, l’année de sa sortie et grâce à l’excellent Puzzledoyster ; puis je ne m’y suis plus intéressé pendant dix ans, avant d’en tomber amoureux et d’acquérir tous leurs disques en quelques mois… Désormais affranchis du label de Steve Shelley, BRH passe chez Touch & Go où ils ne vont renoncer à rien, bien au contraire : la manière dont guitare et batterie échangent sur Symphony of Treble, ou les secousses de Water sont là pour nous rappeler qu’ils sont toujours bien ancrés dans le noise rock ; mais Fake can be Just as Good sait aussi se montrer plus pop, de la détresse progressivement hurlée d’Ego Manic Kid à la déroute pêchue de Bipolar, sans oublier le lancinant instrumental Futurism vs. Passeism qui achève cet album paru en 1997 sur un indice de la prochaine déflagration…

Blonde Redhead – Blonde Redhead

Blonde Redhead s’est formé en 1993 autour d’Amedeo et Simonce Pace, deux frères jumeaux italiens, et Kazu Makino, Japonaise alors étudiante en histoire de l’art. Leur nom est un hommage à une chanson du groupe no wave DNA. Ils signent leur premier album chez Smell Like Records, le label de Steve Shelley, batteur des Sonic Youth avec lesquels ils seront longtemps et indûment comparés ; chez 4AD depuis 2004, leur influence sur la scène indépendante n’est plus à démontrer… Inférieure à trente minutes minutes, la durée de l’album éponyme Blonde Redhead publié en 1994 peut laisser croire à un galop d’essai hésitant, or c’est tout le contraire et I Don’t Want U installe d’emblée une ambiance singulière, où alternent des guitares neurasthéniques et le chant saturé d’Amedeo Pace, bientôt repris par la voix sans limites de Kazu Makino… Sciuri Sciura est une scie mélodieuse, entraînante avant que Snippet n’installe un peu plus cette griffe sonore qui va s’affiner à chaque album, dont nous venons d’avoir un bel échantillon et qui s’achève ici sur un Girl Boy apaisant.