Gabriel Yared – La Lune dans le caniveau

Les années passent et La Lune dans le caniveau reste à mes yeux l’un des plus beaux films jamais réalisés ; à mes oreilles aussi grâce au talent de Gabriel Yared, compositeur français né au Liban en 1949, qui s’est formé à la musique aux côtés d’Henri Dutilleux avant de signer sa première bande originale pour Jean-Luc Godard, par l’entremise de Jacques Dutronc… Adapté en 1983 d’un roman de David Goodis, le second film de Jean-Jacques Beineix met en scène un docker (Gérard Depardieu) et deux princesses (Nastassja Kinski, Victoria Abril), le temps d’une fable baroque où les passions se heurtent à la cruauté de l’existence. L’image est sublime et la narration confondante de sincérité, amplifiée par la poésie de Yared au violon et au piano (Loretta, Valse de Loretta), les percussions sensuelles de la Danse de Bella ou le sombre Tango de l’impasse ; la Folie ouvrière et la Folie des docks se répondant à la manière des deux Revolution des Beatles… Homérique et crasseuse, innocente et mal léchée, La lune dans le caniveau se situe hors du temps. « Try another world. »

Thomas Bangalter – Irréversible

Né à Paris en 1975, Thomas Bangalter est un compositeur de musique électronique français surtout connu pour avoir fondé Daft Punk en 1993. Un an après leur second album Discovery, il signe en solo la bande originale d’Irréversible, le second et dérangeant long métrage de Gaspar Noé. Aussi sublime qu’insupportable, ce film a marqué les esprits de ceux qui ont eu le cran de le voir jusqu’au bout. Sa violence et sa virtuosité détrônent Orange Mécanique, la force de son scénario n’étant pas faite pour plaire à tout le monde… Indissociable du film, la bande son sculpte et renforce la dramaturgie voulue par Noé, lancinante le long d’Outrage et d’Outrun tandis que Ventura/Into the Tunnel s’insinue à la manière d’un ver solitaire… Paris by Night ne rassure pas et Désaccords ouvre un puits sans fond, The End bouclant la boucle avec ce trou blanc qui laisse le spectateur sonné pour longtemps, Irréversible étant le seul film où tout est mal qui finit bien… Mahler et Beethoven apportent leur touche atemporelle, il y a même le brave Etienne Daho qui a dû se demander ce qu’il foutait là.

Howard Shore & Ornette Coleman – Le Festin Nu

Compositeur et saxophoniste canadien, Howard Shore est né à Toronto en 1946. Avant d’être adulé pour sa participation au Seigneur des Anneaux, on lui doit les bandes originales d’After Hours de Scorsese ou d’Ed Wood de Tim Burton, mais aussi des meilleurs films de son compatriote David Cronenberg : Scanners, Vidéodrome puis Le Festin Nu en 1992. Inspiré du roman Naked Lunch de William S. Burroughs, c’est l’histoire d’un écrivain qui rédige des rapports hallucinés sous l’emprise d’une drogue destinée à tuer les cafards… Un film azimuté où les machines à écrire saignent et parlent, fait de collages à l’image de ce disque où alternent la musique raisonnée d’Howard Shore (Naked Lunch, The Black Meat) et la fougue d’Ornette Coleman, saxophoniste américain né en 1930 et précurseur du free jazz, ponctuant de sa touche débridée les scènes les plus surréalistes (Bugpowder, Intersong et le sombre Writeman).

When the Wind Blows

Adapté d’une bande dessinée de Raymond Briggs, When The Wind Blows est un film d’animation réalisé par Jimmy Murakami en 1986. D’un graphisme épuré, il raconte l’imminence d’une explosion atomique dans une banlieue anglaise, et ses conséquences à travers la vie d’un couple de retraités… La bande originale est confiée à Roger Waters, un an après son départ de Pink Floyd et dans la lignée de l’album The Final Cut, qui propose dix chansons et interludes émaillées d’extraits de dialogues désarmants, le chant et la guitare de Waters en phase avec le désenchantement ambiant (Towers of Faith, Folded Flags)… D’autres invités de marque donnent à ce disque un caractère atypique : David Bowie qui a composé et interprète le morceau éponyme, Genesis et leur toujours expressif Brazilian, ou encore The Shuffle de Paul Hardcastle.

Paul Simon & Art Garfunkel – The Graduate

Paul Simon est un compositeur, chanteur et guitariste américain né dans le New Jersey en 1941. Il se lie d’amitié avec le chanteur Art Garfunkel, né la même année à New York, dès l’école primaire où ils participent à un atelier de théâtre tout en écrivant leurs premières chansons, signant avec Hey Schoolgirl un premier tube en 1957. Puis leurs parcours divergent, Simon entame une carrière solo avant de retrouver Art en 1965, où ils publient le single The Sound of Silence. Deux ans plus tard, en travaillant à son prochain film The Graduate (Le Lauréat), le réalisateur Mike Nichols souhaite y faire figurer ce titre avant de leur proposer l’essentiel de la bande originale… Avec Mrs Robinson qu’on ne présente plus, petit miracle de chanson folk d’à peine 1 minute 13, avec la reprise du chant traditionnel Scarborough Fair ou encore le crescendo calendaire d’April Come she Will, autre bijou de précision mélancolique… Le film remporte un Oscar et voit la consécration du duo Simon & Garfunkel, révélant au passage le jeune Dustin Hoffman.

Michael Nyman – Le Cuisinier, le Voleur, sa Femme et son Amant

Sept ans après Meurtre dans un Jardin Anglais et deux autres films de Peter Greenaway, Michael Nyman signe la bande originale du Cuisinier, le Voleur, sa Femme et son Amant, où Michael Gambon en voyou cynique et dépravé va semer le trouble puis la désolation au sein d’un grand restaurant tenu par Richard Bohringer. Un huis clos outrancier dont on sort ébranlé, articulé en dix jours de bâfreries nourris de plans-séquences grandioses où se mêlent tous les sentiments humains, sur lesquels Nyman a posé une partition ad hoc… Les 12 minutes du Memorial sont solennelles et minimalistes, on le retrouve tout au long du film comme un leitmotiv accentuant la tragédie qui se joue sous nos yeux. Book Depository est trop lugubre pour qu’on y lise le moindre livre, et avec Miserere on retrouve avec émotion le personnage de Pup, un enfant à la voix d’ange qui chante en lavant la vaisselle.… Quatre ans plus tard, Michael Nyman mettra en musique La Leçon de Piano de Jane Campion, confortant à l’instar de Gabriel Yared son statut de compositeur classique pour le cinéma.

Michael Nyman – Meurtre dans un Jardin Anglais

Michael Nyman est un compositeur et musicologue anglais né à Londres en 1944. Passionné de musique baroque, il étudie le clavecin et le piano, publie des articles critiques avant de créer The Michael Nyman Band en 1976. Sa collaboration avec le réalisateur Peter Greenaway débute quatre ans plus tard, avec lequel il signe la bande originale de l’incontournable documentaire fictif The Falls… Il récidive en 1982 et Meurtre dans un jardin Anglais, qui le propulse sur le devant de la scène aux côtés de Greenaway. Extravagante et subtile, l’intrigue se situe dans l’Angleterre du XVIIè siècle, au sein d’un manoir où un paysagiste réalise différents dessins qui seront reliés à un meurtre non moins raffiné… Nyman et son orchestre illustrent finement les différents tableaux qui composent l’histoire, piochant avec le même naturel dans le répertoire de Purcell que de Philip Glass. Avec sa clarinette doublée de violons, le thème principal est un classique reconnaissable dès les premiers accords ; un saxophone baryton sème le trouble dans A Watery Death et An Eye for Optical Theory renforce l’énigme, le temps d’un disque qui donne envie de revoir ce film que l’on n’a pas fini d’élucider.

Music from the films of Hal Hartley

Réalisateur et compositeur américain, Hal Hartley est né à New York en 1959. J’ai découvert ses films à l’aube des années 90, en même temps que ceux de Jarmusch et les ai trouvés aussi farouchement libres et « indépendants », en particulier The Unbelievable Truth et Trust, interprétés par la regrettée Adrienne Shelly, ou encore Simple Men avec Martin Donovan et la troublante Elina Löwensohn… Parue en 1993, cette compilation agglomère les morceaux emblématiques des premiers films de Hal Hartley, du crooner Hub Moore (Walk Away, Gonna Miss You) aux expérimentateurs de Yo La Tengo, Always Something évoquant avec bonheur la dream pop de Low… On apprécie aussi les interludes signées à la guitare d’un certain Ned Rifle, pseudonyme derrière lequel se cache pudiquement Hal Hartley, ponctuant ses films et que l’on retrouve parfois au moment du générique.

Janis Joplin – Janis/Early Performances

Janis/Early Performances est un double album de Janis Joplin paru en 1975. Le premier disque est la bande originale du film documentaire Janis réalisé par Howard Alk l’année précédente, incluant les mémorables versions concert de Summertime et Ball and Chain, d’autres succès enregistrés en studio et une série d’entretiens où Pearl se livre avec humour et spontanéité, en particulier avec le truculent présentateur Dick Cavett… Le second disque est encore plus prenant, ces Early Performances donnant à entendre des titres enregistrés avant 1965, à Austin et San Francisco. Où Janis chante le blues assise sur un tabouret au fond d’une salle enfumée, autour d’une guitare sèche et d’un harmonica réunis à la dernière minute, c’est du moins l’impression que me donnent ces 17 chansons à chaque fois que je les écoute, imprégnées d’une authenticité qui donne envie de filer vers l’intégrale de Robert Johnson… Un livret de vingt photos déroule la trop courte vie de Joplin, à feuilleter comme un album de famille.

Monty Python – Monty Python Sings

Le plus célèbre groupe d’humoristes britannique est né en 1969 autour de John Cleese, Graham Chapman,  Eric Idle, Terry Jones, Michael Palin et Terry Gilliam, ce dernier étant américain. Diffusé sur la BBC, leur show Flying Circus mêle parodies et humour noir, séquences animées et sketches cultes où l’absurde règne en maître. Je les ai découverts lors de leur premier passage télévisé en France, l’été de 1991 où France 3 les avait programmés dans l’après-midi… Paru en 1989, Monty Python Sings regroupe une vingtaine de chansons extraites de la série mais aussi de leurs longs métrages, et l’on retrouve les éternels Meaning of Life et Galaxy Song,  Always Look on the Bright Side of Life, Lumberjack Song et Brian Song, Knights of the Round Table avant de conclure avec la mémorable Spam Song, datée de 1970 et à l’origine du mot spam qui désigne aujourd’hui ces courriels polluant nos échanges électroniques… Burlesques et piquants, souvent avant-gardistes, les Monty Python méritaient d’avoir leur disque. « And now, for something completely different… »