Alain Bashung – Dimanches à l’Élysée

Cinquième et dernier rendez-vous discographique de Bashung en public. C’est aussi le plus réussi, caractérisé par une prise de son magnifique. Une immersion aux côtés du public de L’Élysée Montmartre, rivés d’emblée à nos fauteuils par le texte de Manset Comme un Lego. Le voyage est amorcé à travers une carrière de joyaux, Volontaire et Samuel Hall n’ont jamais sonné aussi vrais, Légère Éclaircie fait atteindre des fonds inconnus, et si Mes Bras réconfortent avant les guitares déchirées de Fantaisie Militaire, Angora pourrait bien nous arracher des larmes… Une énergie ravageuse, émaillée de moments de grâce avec le duo To Bill avec Chloé Mons ou la reprise finale de Nights in White Satin. On en sort à la fois lessivé et plein d’un sentiment de communion avec cet artiste qui allait disparaître trois mois plus tard. Dans le livret du digipack, s’ouvrant en triptyque, les photos du concert prolongent l’émotion. Quintessence.

Alain Bashung – La Tournée des Grands Espaces

La Tournée des Grands Espace a été enregistrée à la Coopérative de Clermont-Ferrand, après que Bashung ait résidé un mois dans la petite commune avoisinante de Tourzel-Ronzières, où la tournée a été préparée. Largement dédié à L’Imprudence, ce concert en reprend sept morceaux et s’ouvre de la même manière, avec le ténébreux Tel. C’est un bonheur de retrouver L’Iréel ou Mes Bras avec le même dépouillement qu’en studio, mais les arrangements sont très proches et il faut chercher plus loin dans le répertoire pour trouver des variations palpitantes, je pense à Samuel Hall ou à 2043, et plus encore à Martine Boude qui part en vrille dans une impro démentielle. Il y a l’agréable incursion de Chloé Mons, le temps d’une version abrégée du Cantique des Cantiques, j’ai par contre été déçu par l’interprétation désinvolte des chansons tirées de l’album NoviceLe livret contient des photos noir et blanc signées entre autres de Mathieu Zazzo, où l’on retrouve les images qui étaient projetées pendant la tournée, de part et d’autre d’une scène inclinée en direction du public.

Alain Bashung – Tour Novice

Tour Novice a été enregistré à l’Auditorium des Halles de Paris en 1990, à l’exception de cinq titres émanant d’un concert ayant eu lieu trois ans plus tôt à Montréal. Rien d’exceptionnel lorsqu’il s’agit de restituer le meilleur d’un artiste en live, pourtant ce caractère hybride se ressent à l’écoute, où la production n’est pas au niveau de ce qui se fera sur ses prochains concerts… Bashung interprète six titres de Novice, du désabusé Alcaline au sensuel Elle fait l’Avion, garni d’une tripotée de guitares. Il y a aussi une version très rock de Rebel, et puis ce disque est la seule occasion d’entendre Reviens Va-t-en en public. Sans oublier Les Européennes, un inédit plutôt inclassable mais à la bonne humeur communicative ; car Bashung aimait se produire en public et va encore nous le prouver à trois reprises, où le meilleur reste à venir.

Alain Bashung – Bleu Pétrole

Six ans après L’Imprudence, la dernière boîte à surprises d’Alain Bashung est garnie d’onze chansons écrites pour l’essentiel par Gérard Manset et Gaëtan Roussel, à la fois aux paroles et à la musique. Bleu Pétrole est un album où le folk et le rock alternent finement, de l’acoustique Comme un Lego à l’entêtant Je Tuerai la Pianiste, mes deux favoris et qui résument bien une teneur d’ensemble assez sereine. Avec des reprises qui feront date, Suzanne de Leonard Cohen et Il Voyage en Solitaire de Gérard Manset, les textes sont aussi à la hauteur d’un certain détachement, avec un moment de franche légèreté sur Le Secret des Banquises. L’édition limitée avec dvd est d’une rare perfection esthétique, il s’agit d’un vrai livre à la reliure cousue, agrémenté d’illustrations de Jérôme Witz et où l’on peut voir, et même toucher, du bleu pétrole. Quant au dvd, ses minutes sont comptées avec seulement deux sessions acoustiques. Vive Bashung.

Alain Bashung – L’Imprudence

Ça commence par des cordes où la voix se pose déclarative, suggérant sans insister, le long d’harmonies accidentées. Travaillée à en devenir imprévisible, la musique s’enfuit soudain contaminée par les mots, emportant dans de brillants écrins, solos inattendus prolongeant le chant de Mes Bras, puis dans La Ficelle un vibraphone anodin flirte avec le poète avant de s’effacer derrière la chute d’une forteresse, dont le choc nous désarçonne. Un album qui va crescendo, dans un dosage infaillible L’Irréel nous envahit en un jet brutal, d’abord cantique évanescent jusqu’au piano fortissimo ; Le Dimanche à Tchernobyl est glacial, hors du temps et à la fois terriblement concret, asséné pour l’éternité et atomisé dans une mise en scène pétrifiante… Entouré de Simon Edwards, ex-bassiste des Talk Talk, et des Suisses de Mobile in Motion, Bashung va boucler son diamant noir par le titre éponyme de 10 minutes, dans une incantation désespérément belle, assaisonnée à l’harmonica. Entre cold wave et chaleur humaine, un bijou discographique dont le livret est indispensable.

Alain Bashung & Chloé Mons – Cantique des Cantiques

Paru en 2002 sur le label Dernière Bande, Le Cantique des Cantiques est un morceau unique de 27 minutes, créé à l’occasion du mariage d’Alain Bashung et de Chloé Mons en 2001. Il s’agit d’une suite de poèmes extraits de l’Ancien Testament, où un homme et une femme échangent des propos sensuels, voire érotiques au long de descriptions souvent centrées sur le corps amoureux. Selon certains, ce texte exprime l’union idéale entre les époux, et l’on y souscrit aisément devant le timbre sensuel de Chloé Mons, enveloppée par la voix d’un Bashung attendri, s’abandonnant. Un moment rare, et de l’avoir rendu public est un signe de générosité… La traduction est signée Olivier Cadiot, déjà croisé sur Fantaisie Militaire. La musique, minimaliste et envoûtante, est de Rodolphe Burger, et la photo de Richard Dumas.

Alain Bashung – Instrumentaux

Uniquement disponible sur Les Hauts de Bashung, la seconde intégrale sortie en 2002, le disque Instrumentaux est rapidement devenu introuvable. Différent et plus complet que Réservé aux Indiens, qui lui figurait sur l’intégrale de 1993, il contient 19 morceaux sans paroles, à l’exception de très courts extraits du film Ma Petite Entreprise. Car six titres proviennent de ce petit bijou interprété par Vincent Lindon et Zabou Breitman, qui sont autant de versions instrumentales issues de Chatterton. Et c’est une drôle d’expérience, d’écouter Elvire ou J’ai Longtemps Contemplé sans la voix. J’aime beaucoup White Spirit, qui date de 1983 et son pendant de 2002, Art Pégiator, aussi vaporeux que les deux Climax, ma préférence allant au Voyage à Honfleur, qui laisse un vague à l’âme donnant effectivement envie de prendre la route, ou plutôt le rail… Un disque inclassable où crépite un son ambient et electro, parfois jazzy pour une parenthèse ludique. Le digipack est magnifique, et son lézard non crédité.

Alain Bashung – Confessions Publiques

Enregistrées lors d’une tournée au fil des villes de Lyon à Evreux, Bruxelles ou Paris, ces Confessions publiques font la part belle à Chatterton. À Ostende et L’Apiculteur ont été particulièrement retravaillés, en bord de mer l’accordéon s’est invité sur tout le morceau ; et du côté des abeilles, la coulée douce amère s’étend au gré de cordes espacées, tendues vers le silence d’applaudissements prolongés… Les classiques sont au menu, ça crie sur Gaby à la fois rabotée et étendue, malaxée ; Toujours sur la Ligne Blanche s’épanche à grands traits de peinture, remuée à même le seau ; Bijou Bijou terminant le bal en accords qui se font attendre, prolongeant le plaisir de Bashung sur le point de conclure son tour de chant. Un double album où l’on parcourt les quinze premières années de sa carrière, toujours entouré de musiciens incroyables, et j’aimerais citer ici Jean-Yves Lozac’h au pedal steel, un instrument typiquement country, souvent confondu avec la guitare.

Alain Bashung – Fantaisie Militaire

Attendu au tournant de Chatterton, Alain Bashung sort de son silence en pleine vague trip hop, dans la foulée de Björk et Homogenic ou du Fat of the Land des Prodigy ; mais Fantaisie Militaire donne aussitôt l’impression d’avoir assimilé tout ça, Bashung préférant s’entourer d’une avant-garde de choix, allant du trop rare Joseph Racaille à Adrian Utley, guitariste des Portishead, ou encore d’Edith Fambuena ex-Les Valentins, ainsi que son vieil ami Rodolphe Burger. Et de coécrire avec Jean Fauque le ténébreux Pavillon des Lauriers ou le contemplatif Ode à la Vie, sculptés autour d’une rythmique sourde, voire opaque sur Samuel Hall, une tranche de vie à se pendre, écrite par Olivier Cadiot. Et s’il y a bien un petit coup de blues à l’ancienne, sur Dehors et ses cordes arrangées, l’ouvrage reste dominé par les machines et les gros beats, où par contraste la voix du chanteur est souvent dépouillée. 2043, La Nuit je Mens, Aucun Express sont autant de monuments où le cœur saigne, au sein d’un mille-feuille musical qui n’est pas près d’avoir des rides.

Alain Bashung – Chatterton

Depuis Osez Joséphine, album charnière qui a solidement ancré Bashung dans les années 90, Jean Fauque est aux textes et donne ici la pleine mesure de son talent. Un univers réputé difficile, associé à une musique planante voire ambient avec Michael Brook en invité omniprésent à la guitare, celle-ci retrouvant ça et là des accents country, comme sur J’passe pour une Caravane ou Elvire, une chanson bouleversant notre rapport à la réalité, comme souvent chez Bashung en inversant les rôles entre le vivant et l’inanimé. De même sur J’avais un Pense-bête, abaissant l’homme au rang d’objet que l’on peut déplacer ou faire disparaître, peut-être simplement en cessant d’y penser… Pour sa capacité à jongler sans cesse avec les apparences, entre le nonchalant À Ostende et l’évanescence d’Un Âne Plane, pour ce qu’il nous dit sur le testamentaire Apiculteur, enfin pour ce que préfigure déjà le dernier morceau, huit ans avant L’Imprudence, cet album figure dans mon trio de tête. Le livret est signé Huart Cholley, avec toujours Mondino à la photo, qui signe cette sublime couverture.