Tambours du Burundi – Batimbo, Musiques et Chants

Inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis 2014, la « danse rituelle au tambour royal » fait partie des traditions du Burundi, un pays situé entre le Congo et le Rwanda. Une dizaine de tambours dicte la cadence tandis que d’autres percussions ajoutent leurs variations ; chaque tambourinaire se lève et exécute une danse évoquant ses ancêtres ou mimant des actions héroïques, scènes de chasse ponctuées de cris… Paru chez Playa Sound en 1991, ce disque restitue la densité de ces pratiques atemporelles, à commencer par Ubumwe dont les seize minutes installent une transe qui a peut-être inspiré Guem ; ou bien Rufuku et sa mélodie produite par la sanza, un petit clavier en bambou posé sur une boîte de conserve, où le narrateur est une taupe qui se venge dans les jardins de ceux qui la rejettent… Les murmures de Ngorore Y’Abahinda font penser au chant caverneux de Tricky, avant Ngwiza ou deux femmes évoquent la vie quotidienne dans un dialogue nommé akazehe et qui me rappelle Titina… dix-sept chants dont la poésie est commentée dans le livret accompagnant ce disque rare, plus anciens que Medúlla et métronomiques avant Six Marimbas.

Taraf de Haïdouks – Bandits d’honneur, chevaux magiques et mauvais œil

Formé en Roumanie en 1990, Taraf de Haïdouks est un groupe de musiciens originaires de Clejani, une province au sud de Bucarest. Entre tradition et renouveau, ils sont une vingtaine à perpétuer la musique tzigane des Balkans entre le violon et l’accordéon, la flûte de pan et le cymbalum, surnommé « piano tzigane » et utilisé aussi par Portishead… Paru en 1994, un an après leur participation au film Latcho Drom de Tony Gatlif qui les a révélés en France, l’album Bandits d’honneur… démarre avec Spune Spune Mos Batrîn, une chanson paysanne qui m’évoque l’allant bon enfant des Frères Morvan ; le violon virtuose d’Azi Eram Frumoasa rappelant les Hongrois de Muzsikás… Aux dires des propos nourrissants contenus dans le  livret, la danse de noce Geampare a été modernisée et offre une palette rythmique riche en péripéties ; avant la flûte primesautière de l’instrumentale Doina Si Cîntec ou encore l’accordéon chagrin de Duba Duba Si Hora, un « chant de prison » proche des paysages sonores de Bregovic. Ça dure soixante-seize minutes et c’est authentique comme Le Forestier, ça me rappelle une semaine passée à randonner sur les montagnes de Bulgarie.

Kip Hanrahan – Desire Develops an Edge

Kip Hanrahan est un percussionniste américain né à New York en 1954. Après des études d’architecture et de cinéma, il fonde le label Clavé en 1979 et fait connaître les derniers enregistrements d’Astor Piazzolla puis plus largement la musique latin jazz, publie un premier album en 1981 et collabore avec Sting neuf ans plus tard… Paru en 1983, Desire Develops an Edge rend compte du foisonnement de ce musicien producteur, avec Jack Bruce au chant de Two (Still in a Half-Light) où basse et saxo virevoltent le long de cowbells en liberté, suivi du jazzy Early Fall avant le tempo joyeux de (Don’t Complicate) The Life où c’est rien moins qu’Arto Lindsay qui prend le micro, et l’on se croirait en première partie des Talking Heads… Le titre éponyme est une instrumentale de cymbales et tam-tams tamisés, tandis que Nocturnal Heart fait penser au plan-séquence d’un polar sous la pluie… Atypique et bien balancé entre world et jazz, Kip Hanrahan me fait vibrer à tous les coups.

Astor Piazzolla – Muerte del Angel

Astor Piazzolla est un compositeur et interprète de tango nuevo argentin né à Buenos Aires en 1921. Son père lui offre un bandonéon à l’âge de 8 ans, pour lequel il se passionne après avoir vu un concert d’Elvino Vardaro. Il forme un premier groupe puis rejoint à 17 ans l’orchestre du club Germinal, étudie la musique classique et obtient une bourse au Conservatoire de Fontainebleau où ont enseigné Stravinsky et Dutilleux ; y trouve sa voie et commence à publier sa musique où le jazz se mêle au tango… Paru chez Milan en 1997, Muerte del Angel est un concert enregistré en 1973 au Théâtre Odeón de Buenos Aires ; où accompagné par son Quintet le bandonéon de Piazzolla éblouit avec Verano Porteño, parcouru de glissandos caractéristiques. On fait de la place dans sa poitrine pour la mélancolie aérienne de Milonga del Angel et Adiós Nonino, précédant les coups de poignard de Muerte del Angel avant le piano flamboyant d’Otoño Porteño… Expressif et charnel, du tango dans le caniveau à Richard Galliano qui était ami avec Piazzolla et a composé le générique de la série télévisée PJ, en passant par Terry Gilliam qui a utilisé un titre du maître dans L’armée des douze singes : tout commence avec Piazzolla.

Titina – Chante B. Leza

Plus connue sous le nom de Titina, Albertina Rodrigues Almeida est une chanteuse capverdienne née sur l’île de São Vicente en 1946, cinq ans après Cesária Évora. Elle grandit aux côtés du poète B. Leza qui lui enseigne l’art de la morna, une musique empreinte de nostalgie sur des rythmes à la guitare ; chante en public à l’âge de 12 ans et enregistre un single trois ans plus tard… Sur son premier album paru en 1993 chez Bleu Caraïbes, Titina rend hommage à B. Leza dont elle reprend sept chansons évoquant l’exil (Terra Longe, Bejo de Sodade) et l’amour (Note De Mindelo) ; la fuite du temps de sa voix singulière et chevrotante, plaintive avec Rapsodia mais enjouée sur Galo Bedjo et les accords pincés du cavaquinho, un ukulélé que devait apprécier le GénéralEstrela da Marinha s’apparente à la coladeira, une variante accélérée de la morna où cordes et clarinette célèbrent le retour du carnaval ; ainsi que Marcha de Oriundo qui démarre avec des percussions brésiliennes et des guitares ensoleillées, les chœurs véhiculant une beauté magique… Chantée en portugais ou en créole, entre joie brute et nostalgie la musique de B. Leza revit grâce à Titina.

Geoffrey Oryema – Spirit

Geoffrey Oryema est un chanteur et musicien français né à Soroti en 1953. Il apprend la guitare et les instruments traditionnels, s’essaie au théâtre en créant une troupe d’avant-garde où il affirme sa liberté d’expression ; fuit la dictature de son pays en 1977 et publie son premier album Exile en 1990, produit par Brian Eno chez Real World… Dix ans plus tard, Spirit paraît sur même label que Raï Kum l’année d’avant, où le chant puissant de Geoffrey alterne le français, l’anglais et les langues bantoues au gré de morceaux où la choriste Miriam Stockley se mêle aux percussions hautes en couleur… Qu’il évoque le souvenir de son père (Spirits of my Father) ou de son frère avec le bouleversant Omera John, sa voix satinée franchit les octaves sur des arrangements pop étoffés, la guitare acoustique apportant une note élégante. La reprise de Listening Wind est étonnante et magnétique, le disque se refermant avec un Lapin au Sésame raffiné, petite leçon de vie sur des rythmes reggae.

Soriba Kouyaté – Kanakassi

Né à Dakar en 1963, Soriba Kouyaté est un compositeur sénégalais dont l’instrument de prédilection est la kora, une guitare traditionnelle constituée d’une calebasse sur laquelle une peau a été tendue ; dotée de vingt cordes et nécessitant une grande dextérité. Il apprend à en jouer dès l’âge de 5 ans, grâce à son père qui le fait voyager et Soriba découvre que son instrument se prête à tous les styles, du funk au classique en passant par le jazz ; un éclectisme que son album Kanakassi paru en 1999 chez Act Music démontre amplement… Avec la basse slapée de Linley Marthe, Ankana Diamana Ke donne le la avant les cordes agiles de Massanicisse dont la mélodie ébauchée à la kora est reprise par le saxo de Jean-Charles Agou… Bani flamboie et le batteur Joël Allouche se fait plaisir sur Deli Guelema ; il y a même une reprise de Phil Collins, Another Day in Paradise dont Soriba fredonne les accents à la manière de Gould… Ni Garbarek ni Texier et encore moins McLaughlin ou Sting, Kouyaté est un peu tout ça à la fois dans un mélange qui n’appartient qu’à lui dont la harpe fait penser à son compatriote Ismaël Lô, mais aussi à Djelimady Tounkara sur ce disque où la magie n’a pas de frontières.

Babatunde Olatunji – Drums of Passion

Babatunde Olatunji est un percussionniste africain né au Niger en 1927. Il grandit dans les traditions musicales de son village, déménage à Atlanta dans les années 50 après avoir obtenu une bourse, et sort diplômé du Morehouse College. Passionné de jazz, il rencontre Coltrane et enregistre aux côtés de Stevie Wonder avant de publier son premier album en 1960, Drums of Passion qui va le révéler en Europe et aux États-Unis, inspirant Gainsbourg en 1965 puis Santana avec Jin-go-lo-ba en 1969… Dans la peau d’un conducteur de train où les tambours se sont substitués à la locomotive (Akiwowo) ou bien imitant la trépidation du monde moderne (Kiyakiya), Olatunji et ses chœurs se répondent sur des rythmes hypnotiques précurseurs de Guem… J’aime aussi Shango où un hommage est rendu au « Dieu du Tonnerre » et qui s’enflamme durant sept minutes de crescendo ensorcelant, à l’image de cet album réédité chez Sony en 2002 et accompagné d’un livret garni de commentaires sur les chansons.

Mano Negra – Puta’s Fever

Né à Paris en 1961, Manu Chao est un chanteur et compositeur français. Ses parents sont espagnols et l’initient au piano puis à la guitare, aux côtés de son frère Antoine qui s’intéresse à la trompette et de son cousin Santi qui préfère la batterie. Après s’être échauffés au sein de différentes formations, ils créent Mano Negra en 1987, un groupe de rock indépendant dont le premier album Patchanka est remarqué en 1988. Paru l’année suivante, Puta’s Fever conforte leur style le long de dix-huit morceaux endiablés au bongo (King Kong Five) ou à la trompette (Peligro) ; tonique avec le magnifique Sidi H’ Bibi avant la pause amère de Pas Assez de Toi… Magic Dice et Mad House font la paire en mélangeant cirque et tapis vert, soleil et danse à grimper au rideau avant un chill à Guyaquil City ou une errance à l’orgue (Soledad) ; en tout ils sont huit et chantent tous en chœur derrière Manu aussi magnétique en anglais qu’en espagnol… À la fois ragtime et reggae, jazz et punk, Puta’s Fever est un monolithe à la fièvre contagieuse ; un cocktail où il y aurait un soupçon de Little Richard et un doigt de Raï Kum, une rasade de Sex Pistols et un zeste de Thiéfaine.

Raï Kum – Raï Kum

Créé en 1987 par le chanteur et bassiste Yahia Mokeddem et le percussionniste Abdelkader Tab, Raï Kum est groupe français de musique raï. Originaires d’Algérie, ils se forgent une réputation en banlieue parisienne puis dans les festivals aux côtés de Vincent Faucher à la guitare, Jean-Baptiste Ferré aux claviers et Michem Petry à la batterie… Paru en 1999 sur le label Saint George, leur premier album éponyme est ciselé entre cordes agiles et rythmes festifs, où la mandoline et le banjo viennent pimenter Goulou tandis que les chœurs alanguis de Toumali me font penser à Hùrlak… À l’exception de Baba Amar, tous les titres sont originaux  sur ce disque où Raï Kum affirme son style funk et africain, jazz avec la trompette d’Antoine Illouz sur Bel Ate L’babe. Les textes sont en arabe, portés par la voix basse et sensuelle de Mokeddem ; et grâce au livret où ils ont été traduits en français nous découvrons leur poésie, parfois leur gravité sur ce disque éclectique avec son indémodable voiture rouge en couverture.