Manitas de Plata – Flaming Flamenco

Sur ce disque paru en 1991 chez Ballaphon, Manitas démarre avec une improvisation de douze minutes pour guitare et voix, Gypsy Theme où se déploient toutes les nuances de la langueur ibérique ; hymne à l’art de vivre gitan articulé en temps lents et nerveux, prolongé sous les cordes en verve de Sentimiento et Tierra Andaluza… Au fil du disque, Manitas énonce son propre nom à plusieurs reprises, « Manitas ! » comme le rappel de son blason à la façon des rappeurs ; la spontanéité du sétois tzigan rappelant l’aisance verbale d’un MC Solaar… Comme son titre l’indique, Así se Toca en met plein les oreilles (« cela se joue ainsi »), même si pour une vraie claque on lui préférera l’album du même nom… Manitas de Plata meurt nonagénaire à Montpelier en 2014, un an après le Général Alcazar que j’assimile à l’un de ses fils spirituels, ce dernier ayant passé l’arme à gauche… à Sète.

Manitas de Plata – Así se Toca

Ricardo Baliardo alias Manitas de Plata est un guitariste français de musique tzigane né à Sète en 1921. Il est découvert à l’âge de 34 ans aux Saintes-Maries-de-la-Mer, où il participe à un enregistrement qui sera salué par Jean Cocteau. Après une mise en doigts ponctuée de quelques éclats de voix (Mi Tierra), Manitas enchaîne avec La Danse du Feu dont la virtuosité rappelle le trio McLaughlin, de Lucia & di Meola. Arrive Bella Gitana, le morceau qui m’a donné envie de découvrir cet artiste après avoir vu le film La Chair de Marco Ferreri dans les années 90 ; chanté avec fougue sur fond de rythmes brûlants… Caminando ou Mediterranée sont instrumentales et repoussent les limites de la guitare acoustique ; Manolette célébrant l’amour sous les doigts de cet autodidacte qui pratique le flamenco à sa façon, homme aux « menottes d’argent » à rapprocher de Georges Brassens, autre esprit libre né lui aussi à Sète en 1921 !

Manu Dibango – Soul Makossa

Le chanteur et saxophoniste camerounais Manu Dibango est né à Douala en 1933. Il découvre la musique à la chorale d’un temple protestant, s’envole pour Marseille à 16 ans, s’initie au saxo et se retrouve en Belgique où il se fait connaître dans les clubs de jazz, reprend les standards de Charlie Parker avant d’être engagé un temps par Nino Ferrer… En 1972, trois ans après l’album Saxy Party, Dibango est révélé avec Soul Makossa et son titre éponyme, mélange novateur de jazz et de rythmes rumba. Et si cette chanson semble étrangement familière dès la première écoute, c’est qu’elle a été reprise par Michael Jackson dix ans plus tard dans Wanna be Startin’ Somethin’ ; le plagiat ayant donné lieu à un arrangement à l’amiable… Quelques chœurs (Taoumba) et beaucoup de guitares funk (Pepe Soup), des instrumentales groovy et même de la disco dub (New Bell Hard Pulsation) ; ce disque riche en percussions donne envie d’enchaîner avec Babatunde Olatunji, autre précurseur né six ans plus tôt dans le Nigeria voisin.

Winston McAnuff – Paris Rockin’

Né à Mandeville en 1957, Winston McAnuff est un chanteur et musicien de reggae jamaïcain. Reconnu dans son pays dans les années 80, il sera découvert tardivement en Europe grâce au label Makasound, qui publie son sixième album en 2006. La voix rabotée, le son funk et reggae, des chœurs discrets : l’esprit de Paris Rockin’ s’installe dès Rock Soul. Avec Wandering Drummer Messenger, Winston lâche quelques onomatopées qui font son charme, orgue et trompette ajoutant au groove. Le titre éponyme invite le chanteur R-Wan le temps d’un rap en français, comme un cheveu sur la soupe mais auquel on s’attache au fil des écoutes, soutenu par des cordes et un accordéon très parisien… Je ne me lasse pas de Reach out and Touch et son phrasé venu d’ailleurs « Spop spop spop… », avec Matthieu Chedid à la guitare, Maud Pagès au violoncelle et si l’on tend bien l’oreille, une cour de récréation… Touchants également, Ras Child évoque le déracinement et Quiet Room appelle à une certaine humilité. Engagé sans en faire des tonnes, admirablement produit et livré avec paroles sur papier glacé, Paris Rockin’ met le cœur en liesse.

Muzsikás – The Bartók Album

Créé en 1973 par Péter Éri, Dániel Hamar, László Porteleki et Mihály Sipos, Muzsikás est un groupe hongrois de musique traditionnelle. Albums et concerts les font connaître au-delà de la Hongrie dans les années 90, puis en 2004 lorsqu’ils rendent hommage à Béla Bartók sur le label Ryko, avec The Bartók Album… Violons intrépides à faire danser, doux aussi le temps d’un slow (Botos Tánc), folkloriques entre sifflets et tambourins ; intermèdes reproduits tels quels d’après des enregistrements anciens, avec des chants émouvants comme les Frères Morvan (Porondos Víz Martján) puis une flûte longue dont le son rappelle celui d’un didgeridoo… Un bal euphorisant où l’on tape du pied, avec trois morceaux qui renversent la table : Bonchidai Lassú Magyar (cordes alanguies), A Temetö Kapu (plainte lézardée sur alto) et Mérai Lassúcsárdás És Szapora (long chant enjoué allant crescendo). Collage chamarré de 22 titres remarquablement produits, rehaussé d’un livret détaillant les origines de chaque chanson ; entre la jovialité du Penguin Cafe Orchestra et l’accordéon nostalgique de Mihály Vig, The Bartók Album est inouï.

Hùrlak – 40°

Né à Tours en 1960, Thierry Vaillot est à l’origine un musicien de jazz français. Il apprend le piano puis la guitare, étend sa culture au sein de différents groupes avant de former Hùrlak en 2000, aux côtés de Céline Roumet à la guitare, Jean-Christophe Rouet au violon et Eric Onillon à la contrebasse. Découvert dans une boutique Harmonia Mundi avant la déferlante numérique, où l’on pouvait écouter des disques à volonté en se faisant conseiller par un vendeur qualifié, j’ai été séduit par la chaleur émanant du couple guitare et contrebasse sur Hùrlak y Peniolite, à la manière de Django puis plus jazzy avec Rock & Rom ou Le Bal des Cyclades, tandis que le côté flamenco d’Iberiade fait penser à Manitas de Plata… Chantés par Norig, Morriña et Canta Guitarra évoquent l’enfance, et le sublime Chant d’Elbasan la nostalgie et le déracinement. 40° se termine avec Ensueño comme un songe apaisé, prolongeant l’exode par-delà les frontières musicales.

Fela and Afrika 70 – Zombie

Fela Anikulapo-Kuti est un musicien multi-instrumentiste né au Niger en 1938. Il apprend le piano avec son père pasteur, tandis que sa mère le sensibilise très tôt aux questions politiques. Il étudie la musique au Trinity College de Londres, fait ses classes au sein d’un groupe de jazz dans les années 60, où il introduit déjà une rythmique originale. De retour au Niger, Fela tâtonne avant de définir son propre style combinant funk, rythmes répétitifs et chants traditionnels, qu’il nommera lui-même afrobeat. Paru en 1976, l’album Zombie s’ouvre sur son titre éponyme, où Fela dénonce la corruption régnant dans son pays, en comparant les soldats à des zombies. Entre plages instrumentales, voix multiples et trompettes cadencées, Mister Follow Follow et Observation is no Crime sont dans la même veine, le disque se terminant par un titre enregistré en concert à Berlin. Quatre morceaux de 12 minutes chacun, au groove laissant une large place à l’improvisation. Souvent poursuivi et emprisonné par le pouvoir en place, Fela Kuti a composé une vingtaine d’albums qui continuent d’inspirer les peuples révoltés d’Afrique et d’ailleurs. « Zombie, oh zombie… »

Horace Andy – Mek it Bun

Horace Andy est un auteur-compositeur-interprète né à Kingston en 1951. Après une enfance imprégnée de musique (son cousin Justin Hinds chante le ska depuis 1963), il réussit son audition au Studio One spécialisé dans le reggae, et publie ses premiers albums au début des années 70. Sa voix singulière, chevrotante au phrasé immédiatement reconnaissable lui assure le succès ; il est courtisé pour collaborer avec d’autres artistes jamaïcains lorsqu’en 1990, sa rencontre avec Massive Attack lui permet d’accéder à la renommée internationale. Le groupe aux sources du trip hop va en effet l’inviter sur tous ses albums, et pour ma part j’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’un membre à part entière, tant sa voix est associée à des titres emblématiques (Angel et Man Next Door sur Mezzanine ; Splitting the Atom et Girl I Love You sur Heligoland)… Paru en 2002, Mek it Bun fait balancer entre reggae roots (Horse With no Name, Satta Massa Gana) et héritage electro (Night Nurse). Un album euphorisant, accompagné d’un livret qui donne envie de fumer la pipe.

Bévinda – Pessoa em Pessoas

Chanteuse franco-portugaise, Bévinda est née en 1961 à Fundão. Elle émigre en France à l’âge de 2 ans, apprend la musique et se produit sur les scènes locales ; où elle chante en français jusqu’au jour où inspirée par Cesária Évora, elle renoue avec ses racines sur son premier album Fatum, paru en 1994 et interprété en portugais. Dotée d’une voix à la pureté troublante, Bévinda a publié une dizaine d’albums dont Gainsbourg tel qu’Elle en 2006, où grâce à sa double culture elle revisite sans les dénaturer les plus grandes chansons des trois premiers albums de Serge Gainsbourg… Sorti en 1997 chez Celluloïd, Pessoa em Pessoas est un album à part puisqu’il est entièrement composé de poèmes extraits du Gardeur de Troupeaux de Fernando Pessoa. Avec Jean-François Ott et Vincent Segal aux violoncelles, sur des arrangements de Vasco Martins, le chant de Bévinda incarne à merveille ces textes épurés, que l’on retrouve ainsi que leurs traductions dans un très beau livret. Un disque aérien, dépouillé et fragile comme la rosée, en hommage au poète qui aimait contempler.

Mahmoud Ahmed – Erè Mèla Mèla

Mahmoud Ahmed est un chanteur éthiopien né en 1941 à Addis-Abeba. Après une scolarité brève, il apprend la musique en autodidacte jusqu’au jour où dans un bar local, le Club Arizona, on lui propose de remplacer au pied levé un chanteur ayant fait défection. Mélange de jazz et de musique latine, son style caractéristique est à rapprocher de celui de son contemporain Mulatu Astatkee, à l’origine du genre ethio-jazz et qui fut révélé au grand public grâce au film Broken Flowers de Jim Jarmusch… Paru en 1975, l’album Erè Mèla Mèla est traversé par un groove torride, le timbre à la fois viril et langoureux d’Ahmed soutenu par deux saxos, une guitare et un ensemble complexe de percussions. La voie s’annonce fiévreuse dès les premières mesures du titre éponyme, sinueuse jusqu’au fascinant Samerayé, un hymne amoureux signifiant « Mon Guide » ainsi que nous l’apprend l’excellent livret contenant jusqu’aux traductions des chansons ; accompagnant ce cd réédité en 1999 dans la collection Éthiopiques chez Buda Musique.