Soriba Kouyaté – Kanakassi

Né à Dakar en 1963, Soriba Kouyaté est un compositeur sénégalais dont l’instrument de prédilection est la kora, une guitare traditionnelle constituée d’une calebasse sur laquelle une peau a été tendue ; dotée de vingt cordes et nécessitant une grande dextérité. Il apprend à en jouer dès l’âge de 5 ans, grâce à son père qui le fait voyager et Soriba découvre que son instrument se prête à tous les styles, du funk au classique en passant par le jazz ; un éclectisme que son album Kanakassi paru en 1999 chez Act Music démontre amplement… Avec la basse slapée de Linley Marthe, Ankana Diamana Ke donne le la avant les cordes agiles de Massanicisse dont la mélodie ébauchée à la kora est reprise par le saxo de Jean-Charles Agou… Bani flamboie et le batteur Joël Allouche se fait plaisir sur Deli Guelema ; il y a même une reprise de Phil Collins, Another Day in Paradise dont Soriba fredonne les accents à la manière de Gould… Ni Garbarek ni Texier et encore moins McLaughlin ou Sting, Kouyaté est un peu tout ça à la fois dans un mélange qui n’appartient qu’à lui dont la harpe protéiforme fait penser à son compatriote Ismaël Lô, mais aussi à Djelimady Tounkara sur ce disque où la magie n’a pas de frontières.

Babatunde Olatunji – Drums of Passion

Babatunde Olatunji est un percussionniste africain né au Niger en 1927. Il grandit dans les traditions musicales de son village, déménage à Atlanta dans les années 50 après avoir obtenu une bourse, et sort diplômé du Morehouse College. Passionné de jazz, il rencontre Coltrane et enregistre aux côtés de Stevie Wonder avant de publier son premier album en 1960, Drums of Passion qui va le révéler en Europe et aux États-Unis, inspirant Gainsbourg en 1965 puis Santana avec Jin-go-lo-ba en 1969… Dans la peau d’un conducteur de train où les tambours se sont substitués à la locomotive (Akiwowo) ou bien imitant la trépidation du monde moderne (Kiyakiya), Olatunji et ses chœurs se répondent sur des rythmes hypnotiques précurseurs de Guem… J’aime aussi Shango où un hommage est rendu au « Dieu du Tonnerre » et qui s’enflamme durant sept minutes de crescendo ensorcelant, à l’image de cet album réédité chez Sony en 2002 et accompagné d’un livret garni de commentaires sur les chansons.

Mano Negra – Puta’s Fever

Né à Paris en 1961, Manu Chao est un chanteur et compositeur français. Ses parents sont espagnols et l’initient au piano puis à la guitare, aux côtés de son frère Antoine qui s’intéresse à la trompette et de son cousin Santi qui préfère la batterie. Après s’être échauffés au sein de différentes formations, ils créent Mano Negra en 1987, un groupe de rock indépendant dont le premier album Patchanka est remarqué en 1988. Paru l’année suivante, Puta’s Fever conforte leur style le long de 18 morceaux endiablés au bongo (King Kong Five) ou à la trompette (Peligro) ; tonique avec le magnifique Sidi H’ Bibi avant la pause amère de Pas Assez de Toi… Magic Dice et Mad House font la paire en mélangeant cirque et tapis vert, soleil et danse à grimper au rideau avant un chill à Guyaquil City ou une errance à l’orgue (Soledad) ; en tout ils sont huit et chantent tous en chœur derrière Manu aussi magnétique en anglais qu’en espagnol… À la fois ragtime et reggae, jazz et punk, Puta’s Fever est un monolithe à la fièvre contagieuse ; un cocktail où il y aurait un soupçon de Little Richard et un doigt de Raï Kum, une rasade de Sex Pistols et un zeste de Thiéfaine.

Raï Kum – Raï Kum

Créé en 1987 par le chanteur et bassiste Yahia Mokeddem et le percussionniste Abdelkader Tab, Raï Kum est groupe français de musique raï. Originaires d’Algérie, ils se forgent une réputation en banlieue parisienne puis dans les festivals aux côtés de Vincent Faucher à la guitare, Jean-Baptiste Ferré aux claviers et Michem Petry à la batterie… Paru en 1999 sur le label Saint George, leur premier album éponyme est ciselé entre cordes agiles et rythmes festifs, où la mandoline et le banjo viennent pimenter Goulou tandis que les chœurs alanguis de Toumali me font penser à Hùrlak… À l’exception de Baba Amar, tous les titres sont originaux  sur ce disque où Raï Kum affirme son style funk et africain, jazz avec la trompette d’Antoine Illouz sur Bel Ate L’babe. Les textes sont en arabe, portés par la voix basse et sensuelle de Mokeddem ; et grâce au livret où ils ont été traduits en français nous découvrons leur poésie, parfois leur gravité sur ce disque éclectique avec son indémodable voiture rouge en couverture.

Valeria Munarriz – Chante Jorge Luis Borges

Valeria Munarriz est une chanteur argentine née en 1927 à Balcarce. De père basque et de mère indienne, elle fait ses débuts dans le music-hall puis monte à Paris où elle publie son premier album Je te Chanterai un Tango, au Chant du Monde en 1977… Quinze ans plus tard, elle Chante Jorge Luis Borges et incarne les poèmes de l’écrivain argentin, dont certains ont été mis en musique par Astor Piazzolla dans les années 60. On y côtoie des brigands (Milonga de Don Nicanor Paredes) et des amours passées (Ausencia, El Amenazado), l’immensité de la pampa (Al Horizonte de Un Suburbio) ou un chat solitaire (A un Gato) ; avec pour finir El Caso de la Esquina Rosada, une histoire de duel aux couteaux moitié chantée moitié récitée, avec une flûte discrète et une guitare à la Brassens… Allié à la voix mezzo soprano de Munarriz, la vivacité du bandonéon ranime les sentiments enfouis ; parmi des instants plus paisibles où piano et violon gardent la main. Grâce au livret qui contient les textes originaux et leur traduction, nous partons pour un voyage sanguin et contemplatif, que l’on pourra prolonger avec Carlos Gardel « como en un sueño atroz… »

Bob Marley & The Wailers – Uprising

Bob Marley est un chanteur et musicien jamaïcain né à Nine Miles en 1945. Il déménage adolescent à Kingston, apprend à chanter et publie un premier single à 17 ans (Judge Not), puis rejoint The Wailers aux côtés de Junior Braithwaite, Peter Tosh et Bunny Wailer. Leur style est alors rocksteady, entre le ska et le reggae qu’ils vont populariser au-delà des frontières à partir de 1973, avec les albums Catch a Fire et Burnin’ … Paru en 1980, leur huitième et dernier opus Uprising résume leur musique alors universellement reconnue, aux accords syncopés et où derrière des influences blues rock, le rythme binaire à la basse est aussitôt reconnaissable, le chant de Bob alternant avec les chœurs (Coming in From the Cold). Le clavinet Hohner d’Earl Lindo sur We and Them m’évoque Stevie Wonder et les cowbells animent le paysage du Zion Train ; avant les arrangements mythiques de Could You Be Loved et sa cuíca brésilienne… Pourfendeur des injustices, le chant fraternel de Bob « rastafari » Marley incarne l’aspiration à la liberté (Redemption Song). Il ne survit pas à un cancer généralisé en 1981 mais sa musique est à l’abri des modes ; et pour prolonger l’espoir on pourra écouter Winston McAnuff.

Ananda Shankar – Walking On

En 1999, près de 30 ans après son premier album, Ananda Shankar refait surface en assaisonnant cette fois son sitar à la mouvance trip hop et breakbeat. Il s’associe au DJ State of Bengal qui vient de remixer Hunter de Björk, rejoint Real World et publie Walking On dont le titre éponyme ouvre l’album sur des percussions electro et une guitare à la Brian Eno ; enchaîné avec les flûtes ardentes d’Uday Kumar Dey sur Tori… Les chevauchements de percussions font de Betelnutters le morceau le plus subtil, funk et trépidant ; un vague drone précédant la bonne humeur de Tanusree avant un clin d’œil subliminal à Orbital sur Reverse… Ce travail coloré et transversal fait penser à celui de St Germain qui combinera jazz et trip hop l’année suivante avec Tourist ; malheureusement le dernier d’Ananda qui n’en récoltera pas les fruits, décédé d’une crise cardiaque avant sa parution.

Ananda Shankar – Ananda Shankar

Né à Almora en 1942, Ananda Shankar est un musicien indien et le neveu de Ravi Shankar. Il apprend le sitar mais se passionne aussi pour le rock de Led Zeppelin et le blues de Janis Joplin, se rend aux Etats-Unis à la fin des années 60 et se produit avec avec Jimi Hendrix. Ce dernier lui propose d’enregistrer ensemble mais Ananda préfère garder la main et signe son premier album éponyme chez Reprise Records, en 1970 où le sitar et le tabla traditionnels sont pour la première fois combinés avec de la musique rock… Deux morceaux vont faire mouche : Jumpin’ Jack Flash des Stones et Light my Fire des Doors, depuis certaines compositions d’Ananda sont à leur tour devenues des classiques : Snow Flower et Mamata flamboient sous les arrangements psychédéliques du synthé Moog de Paul Lewinson ; claviériste inspiré qui a également co-écrit le long et atmosphérique Sagar dérivant à l’aide du sitar retrouvant une forme plus classique, ou comment ne pas totalement couper les ponts tout en s’affranchissant d’un oncle omnipotent : le pari était audacieux, et il a été gagné.

El Hadj N’Diaye – Thiaroye

El Hadj N’Diaye est un chanteur et compositeur sénégalais né en 1962. Son enfance se déroule sur les marchés de Thiaroye, aux côtés de sa famille en banlieue de Dakar ; il passe son bac et reçoit sa première guitare à 27 ans, enregistre une chanson évoquant la torture dans son pays, qu’il quitte pour le Canada tandis qu’aucune radio n’accepte de diffuser sa musique… Ses armes sont la guitare acoustique et une voix feutrée, des textes écrits la rage au ventre ; paru en 1997 chez Siggi Musique, son album Thiaroye commence par dire Bonjour en invitant la population à se prémunir des maladies. Le titre éponyme revient sur la ville où il a grandi, chantée en français Sans voix dénonce la pauvreté et l’indifférence de l’occident ; l’amour n’étant jamais loin avec Säy Gët ou Nit Ku Baax qui signifie « l’homme bon », l’harmonica de Wéet terminant sur une touche nostalgique… Avec Alain Renaud à la guitare et Sydney Thiam aux percussions ; le livret contient les paroles et leur traduction en français, permettant d’apprécier la poésie de N’Diaye, parfois qualifiée de blues wolof et plus dépouillée que le style mbalax de son aîné Ismaël Lô. « Des cris étouffés, emmurés de silence… »

Pôl O’Ceallaigh – Celtic Drones

Pôl O’Ceallaigh est un chanteur et musicien irlando-américain né en 1964 dans le Massachussets. Membre de la Kelly Family dès son plus jeune âge, un groupe de musique folk qui sillonne l’Europe depuis plusieurs générations, il a enregistré trois albums solo entre 1991 et 1997. Son instrument favori est la vielle à roue, puis le violon et le saxophone, la flûte… Il jouait debout à Strasbourg en 1995, place Kléber le jour où je suis allé réserver mon voyage en autocar pour l’Irlande ; la coïncidence était belle et sa musique m’a fait rêver, je lui ai acheté son disque Celtic Drones enregistré deux ans plus tôt à Galway… Appartenant au registre traditionnel, ses chansons sont pleines d’allant (The Wearing of the Green, The Dancing Master) ou de complaintes (Four Green Fields, Danny Boy) ; Pôl à son aise dans le recueillement qui rappelle l’album Sean-Nos Nua de Sinéad O’Connor et où figure également I’ll Tell My Ma… À certains morceaux vient s’ajouter une flûte alerte (Paddy Taylor’s Jig, Drowsy Maggie), qui me donne envie de boire une Kilkenny avant d’aller visiter Dunmore Cave.