Winston McAnuff – Paris Rockin’

Né à Mandeville en 1957, Winston McAnuff est un chanteur et musicien de reggae jamaïcain. Reconnu dans son pays dans les années 80, il sera découvert tardivement en Europe grâce au label Makasound, qui publie son sixième album en 2006. La voix rabotée, le son funk et reggae, des chœurs discrets : l’esprit de Paris Rockin’ s’installe dès Rock Soul. Avec Wandering Drummer Messenger, Winston lâche quelques onomatopées qui font son charme, orgue et trompette ajoutant au groove. Le titre éponyme invite le chanteur R-Wan le temps d’un rap en français, comme un cheveu sur la soupe mais auquel on s’attache au fil des écoutes, soutenu par des cordes et un accordéon très parisien… Je ne me lasse pas de Reach out and Touch et son phrasé venu d’ailleurs « Spop spop spop… », avec Matthieu Chedid à la guitare, Maud Pagès au violoncelle et si l’on tend bien l’oreille, une cour de récréation… Touchants également, Ras Child évoque le déracinement et Quiet Room appelle à une certaine humilité. Engagé sans en faire des tonnes, admirablement produit et livré avec paroles sur papier glacé, Paris Rockin’ met le cœur en liesse.

Muzsikás – The Bartók Album

Créé en 1973 par Péter Éri, Dániel Hamar, László Porteleki et Mihály Sipos, Muzsikás est un groupe hongrois de musique traditionnelle. Albums et concerts les font connaître au-delà de la Hongrie dans les années 90, puis en 2004 lorsqu’ils rendent hommage à Béla Bartók sur le label Ryko, avec The Bartók Album… Violons intrépides à faire danser, doux aussi le temps d’un slow (Botos Tánc), folkloriques entre sifflets et tambourins ; intermèdes reproduits tels quels d’après des enregistrements anciens, avec des chants émouvants comme les Frères Morvan (Porondos Víz Martján) puis une flûte longue dont le son rappelle celui d’un didgeridoo… Un bal euphorisant où l’on tape du pied, avec trois morceaux qui renversent la table : Bonchidai Lassú Magyar (cordes alanguies), A Temetö Kapu (plainte lézardée sur alto) et Mérai Lassúcsárdás És Szapora (long chant enjoué allant crescendo). Collage chamarré de 22 titres remarquablement produits, rehaussé d’un livret détaillant les origines de chaque chanson ; entre la jovialité du Penguin Cafe Orchestra et l’accordéon nostalgique de Mihály Vig, The Bartók Album est inouï.

Hùrlak – 40°

Né à Tours en 1960, Thierry Vaillot est à l’origine un musicien de jazz français. Il apprend le piano puis la guitare, étend sa culture au sein de différents groupes avant de former Hùrlak en 2000, aux côtés de Céline Roumet à la guitare, Jean-Christophe Rouet au violon et Eric Onillon à la contrebasse. Découvert dans une boutique Harmonia Mundi avant la déferlante numérique, où l’on pouvait écouter des disques à volonté en se faisant conseiller par un vendeur qualifié, j’ai été séduit par la chaleur émanant du couple guitare et contrebasse sur Hùrlak y Peniolite, à la manière de Django puis plus jazzy avec Rock & Rom ou Le Bal des Cyclades, tandis que le côté flamenco d’Iberiade fait penser à Manitas de Plata… Chantés par Norig, Morriña et Canta Guitarra évoquent l’enfance, et le sublime Chant d’Elbasan la nostalgie et le déracinement. 40° se termine avec Ensueño comme un songe apaisé, prolongeant l’exode par-delà les frontières musicales.

Fela and Afrika 70 – Zombie

Fela Anikulapo-Kuti est un musicien multi-instrumentiste né au Niger en 1938. Il apprend le piano avec son père pasteur, tandis que sa mère le sensibilise très tôt aux questions politiques. Il étudie la musique au Trinity College de Londres, fait ses classes au sein d’un groupe de jazz dans les années 60, où il introduit déjà une rythmique originale. De retour au Niger, Fela tâtonne avant de définir son propre style combinant funk, rythmes répétitifs et chants traditionnels, qu’il nommera lui-même afrobeat. Paru en 1976, l’album Zombie s’ouvre sur son titre éponyme, où Fela dénonce la corruption régnant dans son pays, en comparant les soldats à des zombies. Entre plages instrumentales, voix multiples et trompettes cadencées, Mister Follow Follow et Observation is no Crime sont dans la même veine, le disque se terminant par un titre enregistré en concert à Berlin. Quatre morceaux de 12 minutes chacun, au groove laissant une large place à l’improvisation. Souvent poursuivi et emprisonné par le pouvoir en place, Fela Kuti a composé une vingtaine d’albums qui continuent d’inspirer les peuples révoltés d’Afrique et d’ailleurs. « Zombie, oh zombie… »

Horace Andy – Mek it Bun

Horace Andy est un auteur-compositeur-interprète né à Kingston en 1951. Après une enfance imprégnée de musique (son cousin Justin Hinds chante le ska depuis 1963), il réussit son audition au Studio One spécialisé dans le reggae, et publie ses premiers albums au début des années 70. Sa voix singulière, chevrotante au phrasé immédiatement reconnaissable lui assure le succès ; il est courtisé pour collaborer avec d’autres artistes jamaïcains lorsqu’en 1990, sa rencontre avec Massive Attack lui permet d’accéder à la renommée internationale. Le groupe aux sources du trip hop va en effet l’inviter sur tous ses albums, et pour ma part j’ai longtemps cru qu’il s’agissait d’un membre à part entière, tant sa voix est associée à des titres emblématiques (Angel et Man Next Door sur Mezzanine ; Splitting the Atom et Girl I Love You sur Heligoland)… Paru en 2002, Mek it Bun fait balancer entre reggae roots (Horse With no Name, Satta Massa Gana) et héritage electro (Night Nurse). Un album euphorisant, accompagné d’un livret qui donne envie de fumer la pipe.

Bévinda – Pessoa em Pessoas

Chanteuse franco-portugaise, Bévinda est née en 1961 à Fundão. Elle émigre en France à l’âge de 2 ans, apprend la musique et se produit sur les scènes locales ; où elle chante en français jusqu’au jour où inspirée par Cesária Évora, elle renoue avec ses racines sur son premier album Fatum, paru en 1994 et interprété en portugais. Dotée d’une voix à la pureté troublante, Bévinda a publié une dizaine d’albums dont Gainsbourg tel qu’Elle en 2006, où grâce à sa double culture elle revisite sans les dénaturer les plus grandes chansons des trois premiers albums de Serge Gainsbourg… Sorti en 1997 chez Celluloïd, Pessoa em Pessoas est un album à part puisqu’il est entièrement composé de poèmes extraits du Gardeur de Troupeaux de Fernando Pessoa. Avec Jean-François Ott et Vincent Segal aux violoncelles, sur des arrangements de Vasco Martins, le chant de Bévinda incarne à merveille ces textes épurés, que l’on retrouve ainsi que leurs traductions dans un très beau livret. Un disque aérien, dépouillé et fragile comme la rosée, en hommage au poète qui aimait contempler.

Mahmoud Ahmed – Erè Mèla Mèla

Mahmoud Ahmed est un chanteur éthiopien né en 1941 à Addis-Abeba. Après une scolarité brève, il apprend la musique en autodidacte jusqu’au jour où dans un bar local, le Club Arizona, on lui propose de remplacer au pied levé un chanteur ayant fait défection. Mélange de jazz et de musique latine, son style caractéristique est à rapprocher de celui de son contemporain Mulatu Astatkee, à l’origine du genre ethio-jazz et qui fut révélé au grand public grâce au film Broken Flowers de Jim Jarmusch… Paru en 1975, l’album Erè Mèla Mèla est traversé par un groove torride, le timbre à la fois viril et langoureux d’Ahmed soutenu par deux saxos, une guitare et un ensemble complexe de percussions. La voie s’annonce fiévreuse dès les premières mesures du titre éponyme, sinueuse jusqu’au fascinant Samerayé, un hymne amoureux signifiant « Mon Guide » ainsi que nous l’apprend l’excellent livret contenant jusqu’aux traductions des chansons ; accompagnant ce cd réédité en 1999 dans la collection Éthiopiques chez Buda Musique.

Carlos Gardel – Les Chansons Éternelles

Carlos Gardel est un acteur, chanteur et compositeur de tango né à Toulouse en 1890. De son vrai nom Charles Gardés, il émigre en Argentine avec sa mère avant l’âge de 3 ans. Passionné par le chant, il subsiste de petits boulots et fait ses armes dans des clubs privés ; puis sa bouille de beau gosse lui permet de jouer dans des films populaires qui le feront connaître. Mort à 44 ans dans un accident d’avion, Gardel laisse en héritage des centaines de chansons reconnaissables dès les premières mesures, où sa voix de baryton accompagnée d’une guitare et d’un bandonéon exaltent l’âme du tango argentin… Parue en 1998, la présente anthologie regroupe 18 de ces chansons courtes (Noche De Reyes, La Cumparsita, Adios Muchachos) dans lesquelles on aime à se laisser fondre après une journée harassante, entre torpeur et mélancolie.

Les Frères Morvan – Un demi-siècle de Kan ha Diskan

Comme leur nom ne l’indique pas, les Frères Morvan sont originaires de Bretagne. Issus d’une famille d’agriculteurs, Yves, François, Henri et Yvon sont nés entre 1919 et 1931 et perpétuent depuis 1958 la tradition du Kan ha Diskan, où de courtes strophes sont chantées à tour de rôle et a cappella par les protagonistes, chaque nouveau couplet reprenant quelques syllabes du précédent. Entre progression et répétition, cette technique utilise un rythme favorisant la danse, appréciée dans les fest-noz où les Frères sont réclamés à partir des années 70… Proposé dans un digipack comprenant un livret de 50 pages garni de photos et de textes, ce double cd garantit une immersion dans l’univers des Vreudeur Morvan, qui sont un peu à la Bretagne ce que les Fabulous Trobadors sont au Languedoc… Vêtus de leur éternelle chemise à carreaux, les octogénaires ne sont plus que deux mais ils continuent à écumer les festivals d’été, à condition que ce soit en Bretagne et qu’ils ne soient pas rémunérés ! Je les ai découverts il y a trois ans, en plein air et en dégustant des huîtres de Belon : inoubliable.

Nusrat Fateh Ali Khan – Devotional Songs

En 1992, le roi du qawwalî nous régale d’un nouvel album chez Real World, dans un format similaire à Shahen-Shah autour de 6 titres dépassant les 7 minutes durant lesquels monte une sauce éprouvée depuis longtemps : sur fond d’harmonium et de mandoline, chœurs et clappements soutiennent le chant fascinant de Nusrat, entre complainte et adoration… Il y a aussi le tabla, une paire de tambours très utilisée dans le qawwalî et récupérée par le courant electro comme chez Cornershop, auquel Nusrat n’a pas échappé car Massive Attack a remixé sa chanson Mustt Mustt en 1990… Concernant l’utilisation d’un de ses morceaux dans le film Tueurs Nés d’Oliver Stone et auquel je dois d’avoir découvert cet artiste, NFAK a cru bon de préciser qu’il n’avait pas été consulté à ce sujet… Nusrat est en transe et ça s’entend, Nusrat loue son dieu pour notre bien, Nusrat meurt à 48 ans des suites d’un diabète chronique. Déjà présent sur scène à ses côtés, son neveu Rahat ne s’est pas fait prier avant de prendre la suite de cette louange musique.