Radiohead – The King of Limbs

Quatre ans après Hail to the Thief, Radiohead se libère des liens qui l’unissait à EMI et propose In Rainbows en 2007, un album disponible en téléchargement libre sur le site du groupe. J’avais fini par l’acheter en version cd, le digipack étant remarquable ; mais musicalement peu convaincant à part House of Cards , il n’a pas survécu à mon dernier nettoyage de printemps… Paru en 2011, The King of Limbs a plus de chances de rester dans les mémoires. Touffu et atmosphérique, l’imbroglio cuivré de Bloom saisit d’emblée, enchaîné avec Morning Mr Magpie et son tempo trépidant, ses ralentissements réverbérés. La rythmique et les échos de Feral me fascinent autant que la ligne de basse de Lotus Flower, où Yorke grimpe sereinement dans les aigus puis redescend d’un ton le temps d’un Codex au piano, suivi de l’introspectif Give up the Ghost qui a peut-être inspiré James Blake trois ans plus tard… Nourri aux boucles de samples avec une dose de trip hop et une grande maîtrise à la batterie, modeste par sa durée et rachitique dans sa présentation (exit les livrets dispendieux), The King of Limbs renouvelle et remue.

Radiohead – Hail to the Thief

En 2003, Hail to the Thief prend ses distances avec la haute voltige electro (Kid A/Amnesiac), revenant à des morceaux plus disciplinés. Le titre de l’album fait référence à l’élection contestable de George Bush trois ans plus tôt ; et si Thom se défend d’avoir écrit un disque engagé, avec (2+2=5) il commence par un hommage puissant au roman dystopique 1984 de George Orwell… Where I End and you Begin et The Gloaming en sont les deux autres perles ; le premier pour ses ondes Martenot, le second grâce à un climax qui s’il avait duré plus longtemps, aurait tutoyé With us Until you’re Dead… La guitare prime et Yorke déprime sur Go to Sleep, comme s’il y avait une suite à Knives Out ; le reste est plutôt récréatif, réveillant pêle-mêle des souvenirs new wave à la Siouxsie et les claviers de Gary Numan… La procession de We Suck Young Blood m’agace et Myxomatosis est fatigant, avec sa pochette saturée de mots creux, collage absurde dénonçant le monde moderne, Radiohead signe ici son album le plus conformiste.

Radiohead – Amnesiac

Un an après Kid A, Radiohead fait dans la continuité avec son cinquième album, Amnesiac dont 10 des 11 morceaux ont été enregistrés durant les sessions du précédent… Et d’y retrouver les mêmes sons enrobés et langoureux (Packt Like Sardines in a Crushd Tin Box), la voix de Yorke dans le coltard (Pyramid Song) évoquant parfois les échappées de Moby (You and Whose Army?). Je me serais passé de la version alternative de Morning Bell (déjà soporifique l’année d’avant) ; j’aurais préféré qu’ils laissent Dollars and Cents dans son intégralité, issue d’une impro de 11 minutes digne de CanKnives Out est magnifique, chant et guitares liées par une créativité intacte, confirmée avec le maelstrom étourdissant de Like Spinning Plates. Les façons trip hop de Pulk/Pull Revolving Doors me font penser à Archive et son Controlling Crowds, également constitué de deux albums parus coup sur coup ; le résultat étant ici moins convaincant car Amnesiac est flegmatique, et restera toujours le gentil cadet de Kid A.

Radiohead – Kid A

Paru en 2000, l’amplitude de Kid A s’impose dès les premières notes (Everything in its Right Place), où dans un état semi-liquide Thom Yorke installe un son en rupture avec l’effet OK Computer… Torsadée sur le titre éponyme, sa voix s’éclipse derrière une pluie de petits pianos soutenue par des synthés blafards, avant la basse lancinante de The National Anthem dont les collages évoquent les Beatles… On se recueille avec l’instrumentale Treefingers puis In Limbo se perd dans un tourbillon de démence, nous laissant encamisolés dans la trépidante Idioteque… Au rayon mélancolie, les cordes de How to Disappear Completely me font trembler et Motion Picture Soundtrack s’envole vers un faux silence, bouclant cet album rempli de cachettes et de rebondissements jazz, electro inouïs. « I’m not here, this isn’t happening… » Signé Stanley Donwood, le livret n’en finit pas de déplier perspectives et papier calque, enrichissant encore ce voyage qui déroute nos oreilles vers l’indélébile, à mi-chemin entre Tago Mago et Street Horssing.

Radiohead – OK Computer

Attendu au tournant après The Bends, le troisième album de Radiohead paraît en 1997, enregistré sans contraintes de temps dans un manoir non loin de Bristol… Si la montée à bord n’est pas fracassante (Airbag), une énorme claque arrive avec Paranoid Android, sa guitare dépouillée où le chant de Yorke se mêle brièvement à des accords de rock progressif suivis d’une descente d’arpèges ruisselants, chorale neurasthénique dont on sort différent ; la prouesse se répétant avec le même engagement sur Karma Police et ses paroles aliénées… Exit Music (For a Film) a illustré Romeo + Juliet de Baz Luhrmann avec un son rappelant Kraftwerk, le procédé du sombre Fitter Happier n’étant pas loin de l’Uranium des précurseurs düsseldorfois… Magnétique et captivant, mêlant l’ambient à l’electro avec toujours une bonne dose de riffs, OK Computer est à Radiohead ce que The Dark Side of the Moon est à Pink Floyd : important mais inégal, surestimé par rapport à ce qu’ils vont faire ensuite. « For a minute there, I lost myself… »

Radiohead – The Bends

Deux ans après Pablo Honey, Radiohead poursuit sa mue et revient avec The Bends, où les synthés prennent du galon et les paroles s’étoffent. Je les découvre avec ce disque acheté par hasard lors de mon premier voyage à Londres en 1995, conquis après deux minutes d’écoute au casque chez un disquaire. En novembre cette même année, j’assiste à leur concert à la Laiterie de Strasbourg. Presque personne ne les connaissait, en petit comité… D’abord noyé dans la brume, Planet Telex déroule une atmosphère unique, où la voix saturée n’en révèle pas moins sa fragilité… Dominé par un gros son l’assimilant à la britpop, l’album est émaillé de moments lyriques (High and Dry, Fake Plastic Trees) où le chant suit une guitare tranquille, planante et qui culmine avec (Nice Dream) et Street Spirit (Fade Out)… J’ai du mal avec My Iron Lung mais Bullet Proof rattrape le coup ; inégal et parfois tapageur, The Bends innove et annonce de grandes manœuvres.

Radiohead – Pablo Honey

C’est à 17 ans que le chanteur et guitariste Thom Yorke fonde le groupe de musique électronique Radiohead, en 1985 non loin d’Oxford. Accompagné de camarades de classe (Ed O’Brien à la guitare et aux claviers, Johnny et Colin Greenwood à la guitare et à basse, Phil Selway à la batterie), ils se nomment d’abord « On a Friday », se forgent une réputation sur scène et publient leur premier album en 1993… Hormis Creep qui vaut à elle seule de conserver cet opus, l’accord ineffable entre la guitare et la voix de Yorke sont déjà présents sur Stop Whispering ou Blow Out ; tandis que d’autres titres (How Do You?, Ripcord, I Can’t)  font plutôt songer à une bouillie de Blur avec des morceaux de Sonic Youth… Album non représentatif de l’œuvre de Radiohead, la quête d’identité de Pablo Honey n’est pas dénuée d’intérêt. « I’m a creep, I’m a weirdo, what the hell am I doing here? »

David Holmes – Let’s Get Killed

David Holmes est un DJ et compositeur de musique électronique irlandais né à Belfast en 1969. Il mixe dès 15 ans dans les clubs locaux, gagne sa croûte comme coiffeur, cuisinier puis gérant du club Sugar Sweet, où Orbital s’est produit avant d’écrire le morceau Belfast sur leur premier album… Holmes se met à composer en 1992 et publie un album trois ans plus tard chez Go! Beat, le label de Portishead ; puis se fait remarquer en 1997 avec Let’s Get Killed, un périple downtempo largement instrumental, entre étendues trip hop et samples urbains où il donne la parole à des sans-abris, des dealers et des prostituées (Head Rush on Lafayette, Freaknik) : autant d’incrustations sans filtre rappelant f♯a♯∞ mais aussi CODY… Il détourne James Bond (Radio 7) avant Don’t Die Just Yet où un sample de Melody Nelson termine cette heure où le jazz n’est pas en reste, à écouter entre une gorgée de Lounge Station et une tranche de Solaar.

LFO – Sheath

Troisième et dernier album de LFO, Sheath signifie « gaine » et installe d’emblée une atmosphère protectrice, ouatée dans les limbes avec Blown…Rappelant les débordements d’AutechreMum-Man pousse l’excitation un peu loin, on reprend de l’altitude avec Mokeylips proche de la ligne de flottaison de The Orb, réveillé à temps par la frénésie de Snot tandis que les mécanismes d’horlogerie de Sleepy Chicken donnent envie d’écouter Pierre Bastien… Freak est le titre vedette de ce disque, Gaspar Noé ne s’y est pas trompé en le mettant au générique de son film Enter the Void en 2009, bête de précision progressive gavée de vocoder et d’interjections en tous genres, une claque techno dont on se souvient longtemps… Entièrement instrumental, Sheath s’en va sur la pointe des pieds avec un ‘Premacy laineux que Brian Eno aurait accepté de tricoter, signant la fin du groupe de Mark Bell qui décède en 2014 des suites d’une intervention chirurgicale. « This is going to make you freak… »

LFO – Advance

Paru en 1996, Advance est le second album du duo electro britannique. La montée en puissance du morceau éponyme est de bon augure, qui s’enchaîne à Shut Down et sa rythmique dégourdie. Le son s’est étoffé depuis Frequencies, les textures sont tissées avec finesse et dévoilent un Goodnight Vienna somptueux, ambient à rapprocher du Dawn Man de A Reminiscent Drive ; mais aussi Ultra Schall et Jason Vorhees qui semblent avoir tracé leur plan de vol aux côtés d’Orbital… Mark Bell a pris de l’assurance et produira Depeche Mode et Sabres of Paradise la même année, après avoir servi ce cocktail parfois inégal mais vibrant, où les titres bruyants ne sont pas les meilleurs… Avec son esthétisme minimaliste soigné jusqu’au design du livret, Advance marque un nouveau pas dans l’odyssée de LFO.