Mr. Scruff – Trouser Jazz

Trois ans après l’immanquable Keep it Unreal, l’orfèvre du downtempo revient avec un opus sûr de son swing sur Beyond et la voix lascive de la chanteuse Seaming To, qui collaborera plus tard avec Robert Wyatt ; ou encore Come Alive et ses couplets bien balancés le long de rythmes amortis… Les percussions tribales de Shelf Wobbler sont rattrapées par un saxo nerveux, suivies de Giffin où basse et clavinet se superposent à un tempo épatant… Certains morceaux suivent la recette du premier opus d’un peu trop près (Sweet Smoke, Shrimp) mais l’ensemble reste espiègle et frétillant, qui se termine à nouveau par un épisode désopilant en haute mer avec Ahoy There! sur cet album dont la pochette représente des musiciens en forme de patates, dessinés par Mr. Scruff et qui me font penser au dessin animé The Tune, avec lequel sa musique partage un certain état d’esprit.

Mr. Scruff – Keep it Unreal

Plus connu sous le nom de Mr. Scruff, Andrew Carthy est un DJ anglais né en 1972 à Macclesfield. Son premier album éponyme paraît en 1997, suivi de Keep it Unreal deux ans plus tard chez Ninja Tune, en bonne compagnie aux côtés de Permutation et Motion… On trippe avec les basses bouclées de Spandex Man, suivi du jazzy Get a Move On qui sample Bird’s Lament de Moondog avec des craquements dans le vinyle façon Moby, durant sept minutes de réappropriation trip hop qui vont le révéler grâce à son utilisation dans des spots publicitaires… Le breakbeat de Chipmunk déplace les enceintes et son vibraphone me donne envie d’écouter Tortoise avant Do You Hear et ses airs lounge, un orgue et un saxo roulant des mécaniques sur l’entêtant Blackfoot Roll tandis que Travelogue m’évoque l’ombre d’un autre DJ… Je n’oublie pas les comptines Shanty Town et Fish, où Scruff a rassemblé d’improbables bribes de dialogues maritimes, pour un résultat absurde et réjouissant sur ce disque cadencé comme une machine à vibrer.

Gus Gus – Attention

Créé en 1995 à Reykjavík, Gus Gus est un groupe de musique électronique islandais à géométrie variable dont les membres fondateurs sont Daníel Ágúst, Emilíana Torrini et Magnús Jónsson. Après un premier album éponyme, ils publient Polydistorsion chez 4AD en 1997, suivi de This is Normal en 1999 qui m’avait fait découvrir leur son enveloppant et acidulé ; avec le temps pourtant je n’ai conservé qu’un seul de leurs opus : Attention paru chez Underwater en 2002 pour ses qualités euphorisantes… Les synthés sont techno et les rythmes house, ça vibre dans les basses pour des éclats à danser (David, Attention, I.E.E) ou à velouter au creux d’un sofa (Desire, Call of the Wild) ; entre Röyksopp pour le chant et LFO pour la pulsation, avec un soupçon de Björk dont ils ont remixé Hunter en 1997 ; les gus de Gus Gus savent faire mumuse avec la TB-303.

Tricky – Blowback

Né à Bristol en 1968, Tricky est un chanteur et compositeur britannique de musique trip hop. Abandonné par ses parents, il est élevé par sa grand-mère et jouit d’une liberté précoce, rencontre les DJ et fréquente la scène locale où il croise la route de Massive Attack et participe à leur album Blue Lines en 1991… Quatre ans plus tard, il publie Maxinquaye avec la participation de Martina Topley-Bird et d’Alison Goldfrapp ; un album que j’ai longtemps conservé avant de m’en lasser, la discographie de Tricky n’étant pas aussi impérissable que celle de Massive Attack… Paru en 2001, c’est à mes oreilles Blowback qui incarne le mieux son style aérien, groovy au piano sur Excess précédant l’indémodable Evolution Revolution Love et son chant rauque, ses samples electro… La voix d’Ambersunshower séduit sur You Don’t Wanna où l’on reconnaît la boucle ralentie de Sweet Dreams ; avant le tonitruant Bury the Evidence suivi d’un échange feutré entre Tricky et la chanteuse Yukiko Takahashi qui évoque l’univers de Susumu Yokota, bouclant ce disque un peu passe-partout mais bien charpenté et qui donne envie de foncer vers Protection.

Amon Tobin – Permutation

Amon Tobin est un DJ et compositeur de musique électronique brésilien, né à Rio de Janeiro en 1972. Sa famille déménage souvent entre le Maroc et la Grande-Bretagne, à l’adolescence il s’installe à Brighton où il concocte ses premiers morceaux hypnotiques et publie un album chez Ninebar Records en 1996. Deux ans plus tard, le label Ninja Tune accueille son opus Permutation, dont le premier titre Like Regular Chickens contient un sample du film Eraserhead de David LynchBridge est plutôt jazz avant les rythmes trip hop de Sordid entre Aphex Twin et David Holmes ; tandis que les trompettes étouffées de People Like Frank installent un climat onirique virant au cauchemar lorsque des percussions échevelées prennent le dessus… Nova termine la croisière sur un air lounge évoquant un certain Dimitri, avant de regagner la terre ferme après cette croisière expérimentale au cœur de tonalités drum’n bass rappelant l’univers de Photek.

Hybrid – I Choose Noise

Trois ans après Morning Sci-Fi, les Gallois reviennent avec un album electro habillé de musique symphonique, I Choose Noise sous la direction du compositeur Harry Gregson-Williams… Dogstar chauffe la piste avec le chant étoilé de Perry Farrell, suivi du titre éponyme aux accents épiques, dystopiques comme la bande son prémonitoire d’un épisode de la série Black Mirror. Si l’on est en voiture, les sensations que procure Judie Tzuke sur Falling Down donnent envie de faire un excès de vitesse plus sûrement qu’Autobahn ; avant la pulsation tribale de Last Man Standing… Sans avoir la même originalité que son prédécesseur, I Choose Noise est sensuel pour les neurones mais aussi de nature à induire le mouvement perpétuel chez un danseur en transe ; certaines escalades rappelant la vitalité de VNV Nation.

Hybrid – Morning Sci-Fi

Formé en 1995 par Mike Truman, Chris Healings et Lee Mullin, Hybrid est un groupe de musique électronique gallois. Paru en 1999, leur premier opus Wide Angle révèle des compositions soignées et en partie interprétées par un orchestre classique, une trance progressive évoquant l’univers d’Underworld… Quatre ans plus tard, Morning Sci-Fi amplifie ce style avec de longs morceaux planants, en particulier True to Form dont le chant me rappelle The Oscillation en plus pêchu, ou bien Out of the Dark qui se déploie le long de rythmes corsés, s’accroissant à la façon de Through your Window… Ces perles mises à part, la voix de Kirsty Hawkshaw fait monter l’adrénaline avec Blackout à la manière d’Out There and Back paru l’année d’après ; ainsi que les instrumentales Visible Noise et Gravastar pour un enchaînement de textures raffinées, sophistiquées comme la couverture de l’album montrant un arc-en-ciel en arrière plan d’arbres arides.

Paul van Dyk – Out There and Back

De son vrai nom Matthias Paul, Paul van Dyk est un compositeur de musique électronique allemand né en 1971 à Berlin (Est). Adolescent, il écoute en secret les radios libres émettant de l’autre côté du mur, se produit pour la première fois en tant que DJ au club Tresor en 1991 ; deux ans plus tard il est remarqué pour son remix d’une chanson de New Order et publie en 1994 son premier album 45 RPM… Paru en 2000, son troisième opus Out There and Back est un jalon de la musique trance, dont les 12 morceaux enchaînés flattent le palpitant entre chœurs haletants et claviers chauffés à blanc. Premier arrêt remarquable : Pikes et sa cadence chaloupée, monument de précision avec climax et rythmes acidulés à faire danser un zombie, se poursuivant sur Another Way et Avenue… Hymnes à la vie comme elle vient, Together We Will Conquer et We are Alive sont les deux autres monuments de ce disque de 79 minutes sans temps mort ; idéales pour se vider la tête et qui approchent parfois la magnificence de Beaucoup Fish paru l’année d’avant.

Photek – Modus Operandi

Né non loin de Londres en 1972, Rupert Parkes dit Photek est un DJ et compositeur britannique de musique électronique. Passionné de hip hop et de jazz, il s’oriente vers le genre drum’n bass dont il est un précurseur et publie son premier album Modus Operandi chez Virgin en 1997. Il a depuis collaboré avec Daft Punk, Björk ou Moby… Disque atmosphérique et dépouillé, Modus Operandi s’écoute d’une traite où les rythmes sont abrupts et les sons étouffants. Minotaur est une suite de pics en rupture les uns avec les autres, préparant aux brèches d’Aleph 1 et 124, deux morceaux lancinants évoquant une bande originale chimérique ; le titre éponyme laissant fuser quelques accords jazz dans la veine de Red Snapper avant de terminer sur The Fifth Column et son tempo sourd… Un voyage parfois aride mais stimulant, dont l’intégrité rappelle celui des aînés de Global Communication.

Portishead – Third

Onze ans s’écoulent entre le second et le troisième album de Portishead, sobrement intitulé Third. Après un bref verbiage en portugais, des rythmes downtempo et une guitare touffue envahissent Silence où Beth rompt le vacarme tel un brise-lames, déroulant quelques mots avant de s’échouer brutalement… Les accords de Hunter font penser à Twin Peaks puis prennent la tangente vers une jetée imaginaire où nous attend Nylon Smile et ses questions insolubles ; ouvrant la voie à The Rip et son échappée de chevaux blancs tandis que la voix de Gibbons monte à n’en plus finir, se mêlant aux synthés en procurant un frisson analogue à Sheep… L’hélico et la batterie décomposée de Plastic font osciller le vumètre vers le krautrock, avant We Carry On dont les claviers évoquent le son des Silver Apples près de quarante ans plus tard… Deep Water flirte avec Moby comme une récréation précédant Machine Gun et sa mitraillette qui part en douille ; les échos de Threads achevant ce disque d’une grande audace, où renonçant aux tics qui avaient assuré son succès, Portishead a su consommer la rupture avec ce que l’on pensait connaître de sa musique. Un geste magistral.