Nurse With Wound – Salt Marie Celeste

Dans la famille des compositeurs avant-gardistes je demande Steven Stapleton, né à Londres en 1957 et plus connu sous le nom de Nurse With Wound. Sa carrière débute en 1979, dans le sillage des Throbbing Gristle et avant Stereolab avec lequel il collaborera, et plus tard encore aux côtés de Faust où son penchant pour les assemblages expérimentaux trouvera à s’épanouir entre bruitisme et musique industrielle, ambient et classique… Publié en 2003, Salt Marie Celeste contient un seul morceau de 62 minutes où le temps se délite entre nos tympans, une progression où les incidents se superposent par vagues successives dans une sculpture fantomatique ; tel un vaisseau sonore à la dérive dans ce maelstrom où rompent les cordes et ploient les mâts… Une traversée neutre où l’auditeur est prié d’ajouter sa poésie, une heure où l’on sent concrètement ralentir les battements de son cœur… Dédié au naufrage du voilier américain « Mary Celeste » en 1872, ce disque substantiel fait parfois songer à The Sea and the Bells, mais sa radicalité le situe plutôt entre La Création du Monde et I am Sitting in a Room.

The Orb – The Orb’s Adventures Beyond the Ultraworld

The Orb est un groupe de musique électronique formé à Londres en 1988 par Alex Paterson et Jimmy Cauty, ce dernier s’étant déjà illustré au sein du KLF. Leurs compositions ambient sont prisées par les DJ ; ils publient The Orb’s Adventures Beyond the Ultraworld chez Island en 1991, un double concept album truffé d’emprunts, de collages et qui propose un voyage sonore et spatial de presque deux heures… Avec ses onomatopées, Little Fluffy Clouds est guilleret avant Earth dont la voix typée rappelle Welcome to the Pleasuredome ; puis le temps se dilate comme si l’on avait changé de galaxie, les morceaux s’allongent et nous promènent entre dub et breakbeat, qui prennent leur temps comme un film de Kubrick vers The Back Side of the Moon, une seconde allusion à Pink Floyd après avoir repris à l’intérieur du livret la photo de la Battersea Power Station, devenue célèbre depuis qu’elle a été utilisée en couverture de l’album Animals… Un trip fabuleux à vivre au casque tous écrans éteints, qui se termine avec un mix de vingt minutes dont les résonances annoncent Twoism et 76:14.

Scanner – Rockets, Unto the Edges of Edges

Onze ans après Sound for Spaces, Scanner revient avec 8 titres denses et contrastés, à commencer par Sans Soleil où  ses fredonnements rappellent Henri Texier le long de la guitare intimiste de Michael Gira… Avec ses cordes évoquant autant Robert Fripp que Craig Armstrong, Pietas Ilulia prend son temps avant le grand moment lyrique offert par la soprano Patricia Rosario sur Anna Livia Plurabelle, du nom d’un chapitre de Finnegans Wake… Le violon de Broken Faultline me fait penser à Mich Gerber, suivi d’une leçon de cordes progressives bien saucées, avec sonar et rythmes endiablés : Through your Window et ses arpèges d’une efficacité baroque… Rockets, Unto the Edges of Edges est un album éclatant et murmuré, où Robin Rimbaud a posé sa patte agile dans le cercle de la musique classique.

Scanner – Sound for Spaces

En 1998, Scanner publie Sound for Spaces et tire un trait sur ses piratages téléphoniques, proposant une suite de performances sonores remarquables. L’instrumentale Documenta X fait penser à Global Communication, jouée à l’occasion d’un symposium pour la radio allemande hr2, aux côtés entre autres de Pauline Oliveros… Les palpitations d’Incarceration évoquent les impasses du milieu carcéral ; avant la lecture d’un texte saisissant de Paul Auster (Rivers & Bridges) au sujet du destin tragique de John Roebling, l’architecte du pont de Brooklyn. Invisible Choirs est plus musical, fait de variations lentes comme une sourdine freinant le temps ; mais le moment fort de cet album se nomme A Piece of Monologue, un texte de 15 minutes écrit par Samuel Beckett en 1979 et lu ici dans son intégralité lors d’une émission radiophonique, Robin y ajoutant sa musique éthérée. Infini, bouleversant et à écouter d’abord pour la musicalité de la langue, puis si l’on en dispose avec le texte sous les yeux… Les accrocs de Disclosure referment ce disque littéraire comme il en est peu, ardu et envoûtant. « Birth was the death of him… »

Scanner – Delivery

Deux ans après Spore, Robin Rimbaud poursuit ses mélanges originaux sur l’album Delivery. Après deux jingles dont celui d’une sonnerie de téléphone à l’ancienne, nous partons pour des instrumentales colorées (Treble Spin puis Fingerbug dans l’esprit de Röyksopp) ; suivies du monologue d’un homme esseulé s’adressant à Heidi dont on n’entend pas les réponses, fruit d’un nouveau détournement de conversation dans la lignée de Spore, sur une musique laconique… Les basses saturées de Barcode évoquent Red Snapper et le téléphone sonne occupé sur Radio Sprite, il y a aussi Affaire où l’on croit reconnaître les voix d’une autre discussion piratée ; car plus on écoute Scanner et plus on se sent étrangement proche des protagonistes, même si deux morceaux seulement ont repris ce procédé sur Delivery où les ambiances contemplatives ont gagné du terrain (Throne of Hives et My Lost Love Hunting Your Lost Face). Mais même s’il n’a pas l’éloquence du précédent, avec ses rythmes electro et ses trompettes évanescentes ce nouvel opus confirme le style singulier de Scanner.

Scanner – Spore

Né à Londres en 1964 et plus connu sous le nom de Scanner, Robin Rimbaud est un compositeur de musique électronique britannique. Passionné de cinéma et de littérature d’avant-garde, il figure sur une compilation aux côtés de Nurse With Wound en 1986 ; avant de publier un premier album éponyme six ans plus tard. Son surnom est dû à l’inclusion de conversations téléphoniques dans sa musique, captées à la dérobée et dont on a plusieurs exemples sur son troisième album Spore, paru en 1995… Ça commence avec deux hommes qui plaisantent au sujet d’une tierce personne (Full Fathom), suivis d’une plage ambient ponctuée de rythmes en boîte ; un enfant reprenant brièvement la parole. Après un grésillement, 915.675 enchaîne sur une conversation graveleuse entre un couple d’amoureux, parsemée de grondements de tambour et de vrilles installant une atmosphère orageuse… Lacuna est émaillée d’échos et l’on se dispute âprement sur Flyjazz entre chasse d’eau, ellipses et vols de mouches ; pour ne rien dire de Pudenda… Voyeur sans doute mais ô combien musical et autrement plus cool que Merzbow, Spore palpite et fascine.

Carles Viarnès – Urban Tactus

Carles Viarnès est un compositeur né à Barcelone en 1975. Diplômé de l’école de musique classique de Montserrat, il joue du piano, du basson et du thérémine, puisant son inspiration entre Bach, Arvo Pärt mais aussi Esbjörn Svensson pour le supplément de liberté que permet le jazz…  J’ai découvert son premier album lors d’une visite chez le disquaire barcelonais Ultra-Local Records, Urban Tactus paru en 2012 chez Repetidor et qui s’ouvre le long des contrées dépouillées de Ut Queant Laxis, suivies de Deambulant et sa mélodie proche de Gonzales, formant une paire lancinante avec Ergo Prana… Les samples de Scam apportent une touche post rock façon Purr avant Balalaika et son étrange basson, Light Inside suggérant l’errance d’un canidé en forêt… On pense à Evening Star avec Au Revoir Theresa qui termine ce disque dont l’économie gestuelle évoque le trop rare AV 1, délicat et où le piano survole ça et là des mares electro ; vivement recommandé pour aborder l’automne.

O.rang – Fields and Waves

Trois ans après le bouillonnant Herd of Instinct, O.rang propose un album plus atmosphérique, proche des paysages de Jocelyn Pook avec Barren ou s’essayant à des envolées trip hop que ne renierait pas Massive Attack sur P.53, la voix de Lee Harris parcourue de samples urbains… L’esprit post rock de Talk Talk survit aimablement, en témoigne le chant de Paul Webb sur Jalap et sa basse sereine ; ou encore les balancements de Hoo avec Graham Sutton à la Crimson Guitar… Entre usines et champs cultivé, les plages désertes prises en photo dans un livret très soigné se parcourent avec curiosité, son montage de couverture laissant une drôle d’impression entre mer et montagne ; avant de découvrir un morceau caché à la fin de l’album, en seconde partie du titre éponyme et où résonne une guimbarde insolite.

O.rang – Herd of Instinct

Créé à Londres en 1992 par Paul Webb et Lee Harris, deux anciens membres de Talk Talk, O.rang est un groupe de musique ambient où infusent des sonorités world… Webb le bassiste avait mis les bouts dès 1988, après le virage historique de Spirit of Eden ; rejoint par le batteur Harris après l’apothéose de Laughing Stock et la dissolution voulue par Mark Hollis… Ce dernier n’est plus là mais sa méthode est restée : pour son premier album paru en 1994, O.rang a convié une douzaine de musiciens à des improvisations classiques à la flûte et au violoncelle, à l’orgue et aux trompettes ; avec des chants tribaux comme sur OrangBeth Gibbons seconde la voix de Paul Webb, le guitariste Graham Sutton figurant au nombre des invités… La torpeur de Mind on Pleasure évoque les dédales de Tago Mago et Anaon, The Oasis est truffé de concrétions à la façon de Parmegiani, avec à l’harmonica l’inimitable Mark Feltham pour un morceau prolongeant l’héritage de Talk Talk avec une verve que l’élégant Tim Friese-Greene ne fera qu’effleurer. Nahoojek Fogou boucle la transe entre les tams-tams et les chœurs envoûtés de Colette Meury sur ce disque baroque et nébuleux, superbe de tempête.

Sounds Orchestral – Cast Your Fate to the Wind

Créé en 1964 par le producteur John Schroeder et le pianiste Johnny Pearson, Sounds Orchestral est un groupe instrumental britannique à tendance easy listening ; dont la présence dans cette discothèque est due aux mystères de ma mémoire qui prétend que son titre éponyme est le premier morceau de musique dont elle se souvient, écrit cinq ans avant ma naissance mais qui devait figurer sur une compilation qu’écoutaient mes parents le dimanche après-midi… Something’s Coming égrène une contrebasse à la Brassens, suivi de Cast Your Fate to the Wind et son intro timide au piano, son violon inquiétant et sa batterie insouciante comme Popcorn… Avec un soupçon des Shadows (When Love has Gone) ou empruntant à Peterson (To Wendy with Love), entre Bilitis et la Ballade pour Adeline Sounds Orchestral mange à tous les râteliers ; mais si l’on enlève les chœurs, leur hommage à Scarlatti (Potion No. 9) pourrait faire penser à Gonzales ; et qui sait si St Germain n’a pas été sensible aux échanges toniques de While we Danced at the Mardi Gras ? Un disque réédité en 1995 chez Sequel Records, avec en couverture sa photo d’origine à la Hamilton.