Högni – Two Trains

Ex-membre du groupe de trip hop islandais Gus Gus, Högni Egilsson publie son premier opus solo en 2017, Two Trains dont l’introduction évoque les textures de son compatriote Jóhann Jóhannsson. Des cordes piquetées d’electro quadrillent Shed your Skin, suivi de Komdu Með où le chant dérive vers un espace instable comparable à Overgrown ; mais la clé de voûte de cet aller simple se signale au niveau de Crash, autour duquel tout l’album semble avoir été construit et qui relate une embardée, un accident vécu de l’intérieur dont le mélange de sutures classiques et avant-gardistes prend aux tripes… Le folklore rugueux d’Óveðursský rappelle la majesté de Weiland sur ce disque attrayant malgré sa tendance à l’éparpillement, comme chez Plan B avec lequel il partage certaines intonations de voix sur Break-up ou Moon Pitcher.

Jóhann Jóhannsson – Englabörn

Jóhann Jóhannsson est un compositeur et musicien islandais né à Reykjavik en 1969. Il apprend le piano à l’âge de 11 ans puis étudie la littérature avant de revenir à la musique en 1988 au sein des Daisy Hill Puppy Farm, un groupe de shoegaze repéré par John Peel… En 1999, Jóhannsson fonde Kitchen Motors, un laboratoire multidisciplinaire où tous les styles se mélangent lors de performances scéniques ; avant de publier son premier album trois ans plus tard, Englabörn qui sera réédité chez 4AD en 2007… Écrite afin d’illustrer une pièce de théâtre, l’œuvre se compose de morceaux courts pour quartet de cordes et percussions, Jóhann se chargeant du piano et des effets electro dont il use avec parcimonie… Filtrée et étirée, sa voix d’éther ouvre et referme ce périple minimaliste (Odi et Amo), les rythmes de Salfraedingur rappelant Moondog ; tandis que la boîte à musique de Colleen n’est pas loin (Bad et Karen Byr Til Engil)… On pense aussi aux violons de Murcof le long de ce voyage fusionnel combinant musique classique et ambient, et à Hector Zazou et ses Chansons des Mers Froides, auxquelles avait participé sa compatriote Björk.

Monolake – Ghosts

Publié trois ans après Silence, le septième album de Monolake creuse un sillon plus organique, composé d’échantillons minéraux où les morceaux s’enchaînent comme les pirouettes d’un gymnaste dont on découvre le programme. Un théâtre analogique truffé de bricolages ingénieux (le morceau éponyme m’évoque les textures d’Orbital, mais aussi le rythme persistant de The Existence of Time), ici de la techno downtempo rappelle The Other People Place (Afterglow) ; plus loin Hitting the Surface ou le retour des voix factices perdues dans des vibrations captivantes, avec des synthés pas si loin de Peter Gabriel… Unstable Matter se dérobe sous nos pieds et Aligning the Daemon joue de l’orgue dans un égout ; avec ses roulements à billes et ses cordes huilées, entre paupières qui se plissent et appétit expérimental à la Pierre Bastien, Ghosts est tranquillement équivoque.

Monolake – Silence

Créé à Berlin en 1995 par Gerhard Behles et Robert Henke, Monolake est un duo de musique expérimentale situé entre l’ambient et la techno minimaliste. À l’origine du logiciel de création live Ableton, Henke conçoit également des installations sonores et visuelles déjà présentées au Tate Modern et au Centre Pompidou… Paru en 2009 avec le concours du producteur Torsten Pröfrock, Silence se fraie un chemin entre le visible et l’infime. Il neige au ralenti sur des tôles lisses (Watching Clouds) avant l’idée d’une harpe (Infinite Snow) proche des Versailles Sessions de Murcof ; Null Pointer tambourine entre des lamelles et une voix enregistrée égrène des instructions obscures, Avalanche résonnant comme autant de chutes à répétition… Observatory enfin grince en errant, éteignant lentement ces textures, ces échos qui ne se terminent pas pour autant dans notre tête. On pense au velours de The Orb mais aussi aux tempos freinés de Scorn ; moins monotone que Plastikman il fait froid juste ce qu’il faut chez Monolake.

Susumu Yokota – LO Compilation

En 2006, Yokota remixe 45 titres sur ce double album paru chez LO Recordings. On y retrouve sept morceaux des expérimentateurs londoniens The Chap, Auto Where To et Remember Elvis Rex étant les plus remarquables. Le DJ Cursor Miner est lui aussi très présent, ses boucles à la Aphex Twin élégamment apprêtées dans Errors in my Mind ou This is Electro… Alexandroid (My Lovemixdown) rappelle la légèreté de Jacno et l’écho des guitares de Rothko (Open) évoque Dead Man, sans oublier le traitement fait à Red Snapper sur Mountains and Valleys et Heavy Petting… Avec les claviers acidulés de Tobs (Clawing Its Way Back) et quelques pics sensationnels (Disco Gardens de Micky Globe ou 3a admirablement enchaîné avec Grilling the Cheese de Cursor Miner), la richesse de cet opus n’est pas sans évoquer la compilation …and Darkness Came. Deux heures et demie de musique généreuse et variée, aux accents downtempo parfaits pour calibrer ses oreilles avant d’embarquer vers la planète Eno.

Susumu Yokota – Grinning Cat

Treize ans après la mise en Image de ses premiers paysages miniatures, Yokota est de retour avec treize contrées brouillardeuses servies dans un digipack au graphisme épuré, orné d’un rond décentré comme une lune à la nuit tombée… Avec le piano en pâte à modeler principale, la mesure du temps y est à nouveau enrichie, tamisée lorsque des boucles douces évoquent un Steve Reich au ralenti (I Imagine), de même avec Lapis Lazuli où des maillets se posent sous nos pieds tandis que l’on grimpe un escalier tapissé de moquette trip hop… King Dragonfly s’échappe sur un coussin d’air et les samples de harpe de Sleepy Eye prolongent le rêve vers le réveille-matin de Love Bird. Entre temps, perdu parmi trompettes, flûtes et tam-tam Fearful Dream ne nous a pas fait peur ; les murmures « chabadabada » de Tears of a Poet étant plus captivants… Rêveries garanties sur cet album méditatif et minimaliste, Grinning Cat ou le sourire d’un chat repu.

Susumu Yokota – Image 1983-1998

Susumu Yokota est un compositeur japonais né en 1960. Il cultive un goût pour les expériences sonores à forte émotion ajoutée, de préférence avec trois bouts de ficelle et dès les premières secondes (Kaiten Mokuba) sa musique nous entraîne sur des chemins de traverse, entre l’atmosphère des premiers films de David Lynch et le dépouillement (Tayutafu) d’un opus de Labradford, non sans résonances avec Ned Rifle (Wani Natte)… Ses orgues dissonnent et ses cordes se frôlent, ses synthés ralentis à l’extrême (Sakashima) sont post rock avant l’heure et les assemblages de Morino Gadukan illustrent ce film dont nous sommes le héros ; il y a de la place pour se sentir exister sur ces piécettes associées à la musique ambient, parfois ornées d’arpèges vocaux où le temps s’étire (Kawano Hotorino Kinoshitade)… Piano et guitares se répondent sur cet cd miroir où quinze ans séparent la première partie de la seconde, avec en couverture une photo prise par Yokota qui était également plasticien, comme on le voit sur un poster joint à ce disque paru en 1998.

The Other People Place – Lifestyles of the Laptop Café

The Other People Place est le nom d’un projet musical concocté en 2001 par le producteur américain James Stinson et le musicien Gerald Donald, tous deux nés à Detroit et plus connus sous le nom de leur duo Drexciya… Avec huit titres qui prennent le temps de distiller leurs humeurs downtempo, Lifestyles of the Laptop Café maintient la tête de l’auditeur dans un bain réfrigéré, plongé dans la matrice d’un monde désenchanté. Les rythmes viennent d’une boîte et les synthés s’éreintent en se cognant aux angles, tout est enchaîné sur cet album moutonneux et presque sans paroles, comme si on mélangeait lentement dans un mixer la musique de Tycho et de Sasha… J’aime la lueur d’espoir de Let Me Be Me et son credo répété à l’envi, les gémissements d’Eye Contact ou la fausse bonne humeur de You Said You Want Me ; avec sur la pochette une mise en abîme dans l’écran d’un ordinateur où l’on voit l’image d’un téléviseur cathodique, ce disque sans lendemain dispense une bonne tranche de glace.

Jean-Michel Jarre – Oxygène 14-20

40 ans après Oxygène et 19 ans après Oxygène 7-13, Jean-Michel Jarre nous invite au troisième volet de son œuvre phare, qui devrait s’intituler Oxygène 14-20 et non « Oxygène 3 » ; une bourde sans doute liée à des considérations marketing mais l’on aurait espéré davantage d’intégrité de la part d’un des plus gros vendeurs de disques en France… Après une déambulation sur clavier tendre (Part 14), le Lyonnais revient aux vagues oxygénées (Part 15) et s’égare dans des bruissements (Part 16) vers l’incontournable 45 tours (Part 17), qui passe plutôt bien mais n’inondera pas les ondes comme l’avait fait Oxygène 4 avec Jean-Lou Lafont… Part 18 ne parvient pas aux talons d’Eno et il faut attendre la fin de l’album pour être vraiment rivé, Part 19 faisant écho à Oxygène 7 avec une pointe subliminale de Jacno Future (Alex Beaupain), enchaînée avec une mémorable Part 20 où la scène s’assombrit sur des orgues désaccordées, en écho à Oxygène 3… Il y a 19 ans le bond était saisissant, ici l’exercice est agréable sans apporter l’amplitude attendue d’une trilogie.

Jean-Michel Jarre – The Heart of Noise

Il en invite d’autres et il remet ça, un an après The Time Machine, Jarre aligne 18 nouveaux duos electro, démontrant avec une certaine insistance sa capacité à se mettre au goût du jour… Aux côtés de Rone, le morceau éponyme est tonique et condense une recette désormais bien rodée, la trance optimiste de Primal Scream fonctionne sur As One et les collages chers à The Orb ne sont pas trahis sur Switch on Leon ; Siriusmo servant un Circus acide et original… Côté déceptions, les Pet Shop boys abusent du vocoder et Gary Numan est en service minimum, Yello ne s’est pas foulé et Christophe a préféré chanter en anglais pour ses retrouvailles avec l’auteur des Mots Bleus… Exit est musicalement fracassant, mais la façon dont a été mis en scène le discours d’Edward Snowden est navrante, Jarre s’étant pris pour Robin Rimbaud… Avec son titre et ses gros sabots (Art of Noise a sans doute décliné l’invitation), son rabat prévu pour accueillir le précédent volume (au cas où on aurait oublié de l’acheter) et quelques ratés qui font tache, une impression de remplissage domine ce second volume.