Carles Viarnès – Urban Tactus

Carles Viarnès est un compositeur né à Barcelone en 1975. Diplômé de l’école de musique classique de Montserrat, il joue du piano, du basson et du thérémine, puisant son inspiration entre Bach, Arvo Pärt mais aussi Esbjörn Svensson pour le supplément de liberté que permet le jazz…  J’ai découvert son premier album lors d’une visite chez le disquaire barcelonais Ultra-Local Records, Urban Tactus paru en 2012 chez Repetidor et qui s’ouvre le long des contrées dépouillées de Ut Queant Laxis, suivies de Deambulant et sa mélodie proche de Gonzales, formant une paire lancinante avec Ergo Prana… Les samples de Scam apportent une touche post rock façon Purr avant Balalaika et son étrange basson, Light Inside suggérant l’errance d’un canidé en forêt… On pense à Evening Star avec Au Revoir Theresa qui termine ce disque dont l’économie gestuelle évoque le trop rare AV 1, délicat et où le piano survole ça et là des mares electro ; vivement recommandé pour aborder l’automne.

O.rang – Fields and Waves

Trois ans après le bouillonnant Herd of Instinct, O.rang propose un album plus atmosphérique, proche des paysages de Jocelyn Pook avec Barren ou s’essayant à des envolées trip hop que ne renierait pas Massive Attack sur P.53, la voix de Lee Harris parcourue de samples urbains… L’esprit post rock de Talk Talk survit aimablement, en témoigne le chant de Paul Webb sur Jalap et sa basse sereine ; ou encore les balancements de Hoo avec Graham Sutton à la Crimson Guitar… Entre usines et champs cultivé, les plages désertes prises en photo dans un livret très soigné se parcourent avec curiosité, son montage de couverture laissant une drôle d’impression entre mer et montagne ; avant de découvrir un morceau caché à la fin de l’album, en seconde partie du titre éponyme et où résonne une guimbarde insolite.

O.rang – Herd of Instinct

Créé à Londres en 1992 par Paul Webb et Lee Harris, deux anciens membres de Talk Talk, O.rang est un groupe de musique ambient où infusent des sonorités world… Webb le bassiste avait mis les bouts dès 1988, après le virage historique de Spirit of Eden ; rejoint par le batteur Harris après l’apothéose de Laughing Stock et la dissolution voulue par Mark Hollis… Ce dernier n’est plus là mais sa méthode est restée : pour son premier album paru en 1994, O.rang a convié une douzaine de musiciens à des improvisations classiques à la flûte et au violoncelle, à l’orgue et aux trompettes ; avec des chants tribaux comme sur OrangBeth Gibbons seconde la voix de Paul Webb, le guitariste Graham Sutton figurant au nombre des invités… La torpeur de Mind on Pleasure évoque les dédales de Tago Mago et Anaon, The Oasis est truffé de concrétions à la façon de Parmegiani, avec à l’harmonica l’inimitable Mark Feltham pour un morceau prolongeant l’héritage de Talk Talk avec une verve que l’élégant Tim Friese-Greene ne fera qu’effleurer. Nahoojek Fogou boucle la transe entre les tams-tams et les chœurs envoûtés de Colette Meury sur ce disque baroque et nébuleux, superbe de tempête.

Sounds Orchestral – Cast Your Fate to the Wind

Créé en 1964 par le producteur John Schroeder et le pianiste Johnny Pearson, Sounds Orchestral est un groupe instrumental britannique à tendance easy listening ; dont la présence dans cette discothèque est due aux mystères de ma mémoire qui prétend que son titre éponyme est le premier morceau de musique dont elle se souvient, écrit cinq ans avant ma naissance mais qui devait figurer sur une compilation qu’écoutaient mes parents le dimanche après-midi… Something’s Coming égrène une contrebasse à la Brassens, suivi de Cast Your Fate to the Wind et son intro timide au piano, son violon inquiétant et sa batterie insouciante comme Popcorn… Avec un soupçon des Shadows (When Love has Gone) ou empruntant à Peterson (To Wendy with Love), entre Bilitis et la Ballade pour Adeline Sounds Orchestral mange à tous les râteliers ; mais si l’on enlève les chœurs, leur hommage à Scarlatti (Potion No. 9) pourrait faire penser à Gonzales ; et qui sait si St Germain n’a pas été sensible aux échanges toniques de While we Danced at the Mardi Gras ? Un disque réédité en 1995 chez Sequel Records, avec en couverture sa photo d’origine à la Hamilton.

Scorn – Zander

Scorn est un groupe de musique électronique britannique créé en 1991 par le batteur Mick Harris et le bassiste et chanteur Nic Bullen, précédemment membres du groupe de metal Napalm Death… Paru en 1997, leur sixième album Zander enchaîne 9 instrumentales downtempo entre les boucles boursouflées de Well Sorted et le tambourin compulsif de Strand, les soupirs industriels de Check the Sonic ou la scansion de 416 clôturant cette session ambient aussi studieuse que la Viral Sonata et Richard D. James réunis… Avec une basse pansue sur des motifs frisant l’atonalité, l’unité de Scorn rappelle Monolake mais s’avère moins passionnante que LFO, dont le savoir-défaire musical a mieux franchi les deux dernières décennies.

Paul D. Miller – Viral Sonata

Sous-titrée « An inventory of effects », la Viral Sonata de Paul D. Miller a été composée en 1997 à l’occasion de la Whitney Biennial de New York. On y entre comme dans une bonbonnière de boules de coton avec le Prologue du « Duchamp Effect » et sa mélodie voisine de Twin Peaks, enchaînée avec les arpèges au sitar d’Indra’s NetInvisual Ocean foule les terres de FSOL et Colophon carrillonne un peu comme Colleen ; entre temps on a tenté d’identifier Xenakis ou Russolo (cités dans le livret parmi les sources d’inspiration de l’auteur) le long de ces 15 morceaux illbient, truffés de collages et enchaînés avec la précision d’un DJ monomane… La performance est érudite mais pesante, plus terre à terre que The Orb’s Adventures Beyond The Ultraworld et moins aérienne que Music for Airports.

The KLF – Chill Out

Formé en 1987 par l’écossais Bill Drummond et le britannique James Francis Cauty, The KLF pour « Kopyright Liberation Front » est un groupe de musique électronique ambient et inclassable… Ils opèrent sous de nombreux pseudonymes, secouent le cocotier avec des remix non autorisés et publient leur œuvre maîtresse en 1990, Chill Out qui propose un périple sonore du Texas à la Louisiane… Artificiellement divisé en 14 pistes, ce concept album s’écoute comme un seul voyage de 45 minutes entre Brownsville et Beaumont en passant par Baton Rouge et Ricardo ; avec des traces de chemin de fer et des chants diphoniques mongols (khöömii), avec la voix d’Elvis Presley et des troupeaux de moutons, une guitare slide et des aboiements parmi les effluves de synthétiseurs lancinants… Les samples font songer à f#a#∞ ou encore au premier album de The Orb paru l’année suivante, ces comparaisons échouant à rendre compte des sensations d’apesanteur, de rêverie vertigineuse traversant ce disque inépuisable et unique entre tous, référence absolue du genre ambient.

Jocelyn Pook – Flood

Jocelyn Pook est une compositrice britannique née en 1960. Elle étudie le violon et le piano, sort diplômée de la Guildhall School et collabore avec Laurie Anderson ou Ryuchi Sakamoto. Paru en 1997, son premier album Deluge dépeint des paysages entre mythes et légendes, liturgiques avec Requiem Aeternam et Blow the Wind où elle chante aux côtés de Mélanie Pappenheim ; en français dans le texte avec Kelsey Michael sur La Blanche Traversée tandis que l’on vibre aux percussions de Goya’s Nightmare… Révélée par Stanley Kubrick qui entend sa musique au moment où il réalise Eyes Wide Shut, elle modifie plusieurs morceaux et refait paraître le tout sur un nouvel album deux ans plus tard, Flood intégrant trois titres que les cinéphiles n’ont pas oublié, de Masked Ball à Migrations en passant par Forever Without End… Incantatoire et mystérieux, voilà un disque entêtant entre Lerchenmusik et The Endless String.

Mike Oldfield – Ommadawn

Troisième album studio de Mike Oldfield, Ommadawn paraît en 1975. Avec ses flûtes irlandaises et ses chœurs éthérés, la première partie semble revenir sur les terres d’Hergest Ridge lorsqu’au milieu des guitares surgit un rythme tribal suivi d’une improvisation de la fidèle Clodagh Simonds ; parmi d’autres enchaînements raffinés jusqu’au climax… La forêt s’épaissit en seconde partie, où les cordes sont prises dans un essaim de claviers avant un grand coup de vent dans la prairie ; Paddy Moloney s’invite à la cornemuse et le pique-nique se prolonge, Leslie Penning sort sa flûte et Mike demande si quelqu’un sait où sont les verres à whisky… Celtique et ambient comme une version champêtre de Rubycon sorti la même année, Ommadawn est mon album préféré ; d’une courte tête devant le revanchard Amarok, collage culotté de 60 minutes écrit par Oldfield en 1990 pour protester contre le désinvestissement de Virgin à l’égard de sa musique.

Mike Oldfield – The Orchestral Tubular Bells

Enregistrée en 1974, la version symphonique des Tubular Bells a été dirigée par David Bedford et interprétée par le Royal Philharmonic Orchestra, Mike interprétant certains passages à la guitare. De la montée en puissance des cordes en première partie au lent déploiement des flûtes dans la seconde, avec un final étincelant et qui nous épargne la cocasse énonciation du « maître de cérémonie » de 1972, la richesse des instruments classiques se prête très bien aux variations de la musique de Mike Oldfield… C’est avec cet album que j’ai découvert son œuvre et je continue de le situer à proximité des Planètes, un univers à part entière est déployé et le petit jeu de la comparaison avec l’original disparaît bientôt ; aussi et malgré l’opportunisme éhonté d’un tel exercice discographique, j’admets que c’est vers cette seconde version que j’ai tendance à revenir…