Blonde Redhead – La Mia Vita Violenta

Le second album de Blonde Redhead signifie « Ma Vie Violente » en italien. Dédié à Pier Paolo Pasolini, il a été entièrement produit par le groupe, qui se libère d’un fil à la patte en s’éloignant du style des Sonic Youth… Ça démarre avec I Still Get Rocks off, entre guitares balbutiantes et vocalises de Kazu Makino, comme un échauffement le temps que tout le monde s’accorde, retrouve l’inclassable terrain d’entente où deux voix se cherchent et se trouvent, se chassent et se perdent sur Jewel ; avec entre les deux l’éclat solitaire de I am There While you Choke on Me, le sitar réconciliant de l’Harmony, mais aussi ces morceaux où Amedeo chante sans Kazu, accompagné de son frère à la batterie, Simone Pace qui nous régale d’un long solo sur U.F.O. Fragile et bruyant, mesurant au moins 10 Feet High, ce second album est un monstre de douceur.

Blonde Redhead – In an Expression of the Inexpressible

Le quatrième album de Blonde Redhead marque le début d’une collaboration avec Guy Picciotto, producteur et membre du groupe Fugazi. À noter l’absence de guitare basse sur tout l’album, laissant le champ libre à la batterie de Simone Pace au sein d’espaces feutrés comme Luv Machine ; ou lui permettant de faire coucou à Serge Gainsbourg sur l’étonnant Missile, en imitant à deux endroits la partition du Requiem pour un Con. Ils enregistreront aussi une reprise de la chanson Slogan, sur une compilation parue la même année… Futurism vs. Passeism Part 2 est un autre morceau phare, avec ses paroles surréalistes récitées en français par Picciotto ; mais aussi et comme son nom l’indique, In an Expression of the Inexpressible tente de rendre compte de ce qui ne peut pas l’être. Le résultat met un certain nombre d’écoutes avant de flatter nos oreilles, mais lorsque l’on connaît bien leur œuvre, ce titre de 6 minutes fait partie des terres que l’on aime fouler… J’ai failli oublier la piste 2, intitulée 10 où les guitares de Kazu et d’Amedeo jouent avec nos nerfs dans un délicieux va-et-vient.

Blonde Redhead – Fake can be Just as Good

C’est avec cet album que j’ai découvert Blonde Redhead, l’année de sa sortie et grâce à l’excellent Puzzledoyster ; puis je ne m’y suis plus intéressé pendant dix ans, avant d’en tomber amoureux et d’acquérir tous leurs disques en quelques mois… Désormais affranchis du label de Steve Shelley, BRH passe chez Touch & Go où ils ne vont renoncer à rien, bien au contraire : la manière dont guitare et batterie échangent sur Symphony of Treble, ou les secousses de Water sont là pour nous rappeler qu’ils sont toujours bien ancrés dans le noise rock ; mais Fake can be Just as Good sait aussi se montrer plus pop, de la détresse progressivement hurlée d’Ego Manic Kid à la déroute pêchue de Bipolar, sans oublier le lancinant instrumental Futurism vs. Passeism, qui achève l’album sur un indice de la prochaine déflagration…

Blonde Redhead – Blonde Redhead

Blonde Redhead s’est formé en 1993 autour d’Amedeo et Simonce Pace, deux frères jumeaux italiens, et Kazu Makino, Japonaise alors étudiante en histoire de l’art. Leur nom est un hommage à une chanson du groupe no wave DNA. Ils signent leur premier album chez Smell Like Records, le label de Steve Shelley, batteur des Sonic Youth avec lesquels ils seront longtemps (et indûment) comparés ; chez 4AD depuis 2004, leur influence sur la scène indépendante n’est plus à démontrer… Inférieure à 30 minutes, la durée de l’album éponyme Blonde Redhead peut laisser croire à un galop d’essai hésitant, or c’est tout le contraire et I Don’t Want U installe d’entrée de jeu une ambiance singulière, où alternent des guitares neurasthéniques et le chant saturé d’Amedeo Pace, bientôt repris par la voix sans limites de Kazu Makino… Sciuri Sciura est une scie mélodieuse, entraînante avant que Snippet n’installe un peu plus cette griffe sonore qui va s’affiner à chaque album, dont nous venons d’avoir un bel échantillon et qui s’achève ici sur un Girl Boy apaisant.

The Black Heart Procession – Three

Créé à San Diego en 1997 par Pall Jenkins et Tobias Nathaniel, The Black Heart Procession est un groupe de rock indépendant publié sur le label Touch & Go, basé à Chicago et dont le catalogue a un temps hébergé Blonde Redhead. Intitulé Three, le troisième album des Black Heart Procession est nourri de cette nonchalance rampante qui les tire vers le post rock, doublée d’une mélancolie savante qui les empêche de s’y enfermer… L’essentiel de leur son repose sur la voix de Jenkins, accompagnée au piano ou à la guitare de Nathaniel, la batterie étant restreinte à quelques morceaux et déléguée à des invités… La procession nous accroche dès We Always Knew, le temps que résonne la triste guitare de Once Said at the Fires, vers I Know your Ways où le clavier et la voix se répondent sans illusion. Puis vient A Heart Like Mine et sa mélodie que l’on a déjà entendue quelque part, pause bienvenue avant un final millimétré, où The War is Over termine de nous fendre le cœur pour atteindre au grandiose avec On Ships of Gold… Au risque de déprimer les bienheureux, un tel climat pourrait redonner du baume aux esseulés.

The Besnard Lakes – are the Roaring Night

The Besnard Lakes est un groupe canadien formé en 2003, leur nom fait référence aux cent mille lacs de la province de Saskatchewan. C’est au blogueur Charlu que je dois la découverte de ce son emphatique, comme dans And this is What we Call Progress où soumise à un ciel de dépression, la voix de Jace Lasek change d’octave comme pour appeler les Beach Boys en renfort ; un climat particulier que l’on trouve aussi sur le popesque Albatross, lorsque son épouse Olga Goreas s’invite au chant. On sent bien la volonté d’installer une ambiance terrestre, dévastée à la manière de GY!BE ou A Silver Mount Zion ; mais il y a trop d’emprunts, un manque d’unité et ce côté clinquant qui les empêche de prétendre au rang de groupe post rock… Cela n’empêche pas de trouver fabuleux l’enchaînement de Light up the Night avec The Lonely Moan, ni d’apprécier le digipack en carton et son triptyque de paroles.

Beaver & Krause – In a Wild Sanctuary/Gandharva

Musicien de jazz américain, Paul Beaver est parmi les premiers à expérimenter le synthétiseur Moog. Il sera rejoint par Bernie Krause, guitariste et fondateur de la Wild Sanctuary, dédiée à l’enregistrement de sons naturels. En 1967, l’album The Nonesuch Guide to Electronic Music, marque les débuts du genre new age… Paru trois ans plus tard, In a Wild Sanctuary se compose d’une multitude de sons captés dans les rues de San Francisco, mais sans jamais sacrifier à la musicalité. Un album qui nous prend par la main dès Another Part of Time, le temps de nous acclimater à cette immersion en terre inconnue, de visiter un zoo entre hippies dans Walking Green Algae Blues, ou encore de frémir au cœur du vide sidéral de Spaced, à l’origine évidente de la signature sonore du célèbre logo THX. L’album Gandharva, ajouté sur le même cd, est tout aussi irréel. On y côtoie le lyrisme sur Walkin’, l’orgue et le saxo avec By your Grace, mais aussi une flûte céleste dans Bright Shadows. Le livret n’est pas avare de photos, et raconte en détail la genèse de ces deux disques d’exception.

The Alan Parsons Project – Eve

C’est Lucifer qui ouvre ce quatrième album, long chant instrumental où choristes et claviers s’échangent des mélodies, tandis que tambours et trompettes dialoguent dans le plus grand bruit. Un avant-goût de ce qui va suivre, où se succèdent un certain dramatisme dans I’d rather be a Man, un lyrisme dépourvu de brise avec You Won’t be There ou encore la tranche de pop bien torchée de Damned if I do. On oublie la seconde instrumentale, heureusement l’album se termine sur If I Could Change your Mind, un joyau interprété par Lesley Duncan. Le livret permet de suivre les paroles ; en couverture deux femmes portent la voilette, où leurs visages ressortent à la fois tristes et aguicheurs, ambigus comme ce disque optionnel dans le parcours d’Alan Parsons, que j’ai fini par racheter pour des raisons sentimentales.

Bed – New Lines

Des boucles de guitares s’enroulent autour d’arbres coupés depuis longtemps. Un chant pressé entonne un refrain diaphane, rejointe par une voix réverbérée et les cordes s’enhardissent. Duo avec chœur à suivre, puis les guitares se déchaînent et la batterie aussi. Ça c’est Newsprint et en couverture a été dressée une table sans nappe, où les convives s’observent dans des pauses sophistiquées, attendant d’être débités comme des troncs colorés. Voir la photo à l’intérieur du livret, foisonnant carnet de voyage… Trois ans après l’écrin Spacebox, Bed sort de son silence avec un bruit moins unifié. A New Start déploie avec entrain sa rythmique impeccable, c’est sur le plan vocal que persiste cet effet agaçant, comme s’il fallait soudain incarner la French Touch. Une fausse prise de risque qui fait désordre, et la chute dont veut nous convaincre Memories of You n’y changera rien… L’ornement a chassé la pureté ; tout est devenu si plaisant que pour la magie, on repassera.

Bark Psychosis – Codename: Dustsucker

Dix ans après Hex, les très attendus Bark Psychosis reviennent avec un album au titre alambiqué ; mais qu’importe le flacon quand on a la distillerie, et que Graham Sutton a eu la bonne idée d’inviter Lee Harris, percussionniste des Talk Talk. Plus ouvert au monde que son prédécesseur, Dustsucker n’en est pas moins capable d’avaler l’auditeur dans un torrent brûlant. Avec The Black Meat et ses accents cold wave nourris de cuivres, ou les voix troubles de Burning the City suivies de l’écho persistant d’INQB8TR, 400 Winters où vibraphone et piano font la course dans le noir ; on pense à Tortoise mais la couleur de cet album à écouter tard dans la nuit est unique, à distorsion invariable vers un verre de son alcool favori… Où tout semble en retrait, où les plans échappent, se cherchent et se fuient sans arrêt… Quant à Rose qui termine l’album, je connais peu de morceaux aussi abyssaux. Il n’est d’ailleurs pas possible de se coucher après ce disque, la seule chose à faire est de le repasser immédiatement. Ou bien Hex. Nuit blanche.