Laurie Anderson – Life on a String

Six ans après les paysages désabusés de Bright Red, où Anderson tissait déjà la métaphore du funambule, ce cinquième enregistrement studio déroule le fil d’une vie posée sur une corde. Une référence au violon, son instrument de prédilection avec lequel elle se met en scène au long de l’élégant livret accompagnant cette édition digipack, marquant son arrivée sur le label Nonesuch. Il faut l’entendre en solo sur Here with You, et plus loin se laisser submerger par la pluie de Washington Street. La production est sans faille, Laurie étant à nouveau très entourée, et si l’unité se ressent d’un tel patchwork, il constitue une bonne introduction à son univers, résumé en quelques vignettes pouvant varier d’une rythmique à la manière de Björk sur My Compensation, à la suite orchestrale déployée pour Dark Angel, par un Van Dyke Parks toujours aussi baroque.

Laurie Anderson – Strange Angels

Sur son troisième album, Laurie Anderson chante de plus en plus, et c’est dommage. D’accord, j’exagère mais au moment d’évoquer ce disque, je peine à lui trouver des atomes crochus. Pourtant, si c’était un simple bouche-trou avant Bright Red, il aurait depuis longtemps giclé de mes rayonnages… Certes, dans Coolsville on comprend qu’elle a pris des cours de chant au point de repousser la sortie de l’album de plusieurs mois, mais était-ce bien raisonnable ? Ce qu’elle a fait avec Big Science est tellement prodigieux ! La barre est haute, on a compris que c’était mon favori, allez on se sent tout de même bien sur cet album, Beautiful Red Dress sortant du lot avec ses propos militants, aux accents féministes et dont on peut saisir la subtilité grâce au livret, où comme à l’accoutumée les textes sont fidèlement restitués.

Laurie Anderson – Bright Red

Avec ce quatrième disque, Laurie Anderson renoue dès Speechless avec la veine expérimentale de Big Science. Dans Bright Red c’est un dialogue avec Arto Lindsay, où les mots se succèdent d’une bouche à l’autre jusqu’à former du sens, et dans cette saynète comme dans World Without End ou Tightrope, se détache une tendance assez sombre autour de la fatalité, du temps qui passe, un léger cafard que l’on perçoit aussi à travers la musique de Brian Eno, qui a produit cet album en y ajoutant sa touche ambiante. A noter la présence du partenaire de toujours, Lou Reed, sur le titre In our Sleep où l’on s’échange la même histoire monocorde, strophe après strophe sur fond de tambourin. Enfin, dans Same Time Tomorrow, Laurie évoque la répétition des jours en prenant à témoin l’afficheur digital de son lecteur vidéo, affichant un improbable midi permanent, clignotant en rouge vif comme cela se produisait sur ce type d’appareil lorsque l’heure n’était pas réglée.

Amon Düül II – Yeti

Après trois ans de création débridée, certains membres d’Amon Düul se sont orientés vers une musique plus structurée, laissant les autres à leurs improvisations sous champignon. La scission est consommée, Yeti est le second album d’Amon Düül II, duquel se dégage une énergie jamais démentie, où rivalisent violon et guitares à douze cordes, orgue et flûtes, tambourins. Cerberus est vertigineux, sur Archangels Thunderbird la voix de Renate Knaup fait penser à Nico, Eye-Shaking King nous perdant dans ses incantations diaboliques… Un disque que l’on peut scinder en deux parties, d’une durée telle qu’il tenait à l’origine sur deux vinyles ; la progression réverbérée du morceau-titre renvoie à Can mais aussi aux Pink Floyd des débuts, Sandoz in the Rain se voulant un hymne à la firme qui découvrit le LSD en 1938. La réédition est un superbe digipack à trois volets, contenant un cd en vinyl replica et des photos de Wolfgang Krischke, ancien membre du groupe mort par hypothermie suite à l’absorption de drogue. Il figure également sur la couverture, incarnant la « Faucheuse » dans un collage hommage réalisé par Falk Rogner, l’organiste du groupe.

Laurie Anderson – Mister Heartbreak

Entourée de William S. Burroughs, dont on entend la voix sur le dernier morceau, mais aussi de Peter Gabriel, qui chante en duo sur Excellent Birds deux ans avant de produire sa propre version sur l’album So, sans oublier Adrian Belew, guitariste des King Crimson, Laurie Anderson propose à nouveau une suite de titres tantôt récités tantôt chantés ; mais si l’on est bien dans son univers particulier, je suis resté sur ma faim avec l’histoire de ce Sharkey, alias Mister Heartbeak… La chanson Langue d’Amour est surprenante, qui décrit le langage de l’amour par le truchement d’un serpent muni de pattes ; mais j’avoue avoir surtout retenu, pour cette année 1984, le fait que ce soit la voix de Laurie Anderson qui figure sur plusieurs titres du Zoolook de Jean-Michel Jarre, un des artistes dont je ne loupais aucun vinyle quand j’avais 15 ans…

Laurie Anderson – Big Science

Laurie Anderson est née en 1947 dans l’Illinois. Ses premières expérimentations incluent une symphonie pour klaxons puis le concert itinérant Duets on Ice, où elle joue du violon en portant des patins à glace eux-mêmes figés dans un bloc de glace, la performance s’achevant lorsque la glace a fondu. Big Science est un assemblage de morceaux fascinants, où sa voix chantée autant que parlée, avec ou sans filtre nous tient des propos décalés, poétiques et l’on est ravi d’avoir un livret garni de paroles, pour en saisir toute la portée. Ainsi, dans From the Air le capitaine d’un avion s’adresse à ses passagers, et l’on comprend bientôt que sa voix est un message enregistré, suggérant à tout le monde de sauter de l’appareil. Le ton est donné : dans Big Science on nous indique notre chemin en décrivant un itinéraire le long de bâtiments et de routes restant à construire ; Sweaters est un inventaire de désamour sur fond de cornemuse, tandis que Walking & Falling nous donne la définition de la marche… C’est sublime de part en part, à l’exception d’Example #22 où j’en profite toujours pour ouvrir les yeux.

Amon Düül – Paradieswärts Düül

Amon Düül est une formation musicale et artistique à l’origine du krautrock, genre contestataire créée en Allemagne en 1967, privilégiant l’expérimentation au moment où arrivent les premiers instruments électroniques. Paru sur label Ohr, auquel on doit aussi les débuts de Tangerine Dream, Paradieswärts Düül est le dernier disque de la première incarnation d’Amon Düül. Les compositions ont fait l’objet d’une élaboration évidente, les guitares folk de Love is Peace me plongeant à chaque fois au cœur d’un vaste champ imaginaire, investi à l’occasion d’un concert hippie ; de ces chansons sans fin qui emportent loin et longtemps, comme les dix-huit minutes du célèbre Revelation, à la fin de l’album Da Capo du groupe américain Love. Le reste est à l’avenant, l’inédit Eternal Flow étant particulièrement planant, juste après qu’un festival de bongos nous ait comblés sur Paramechanische Welt. Le livret s’ouvre sur une photo de groupe très flower power, complétée par des dessins ésotériques.

American Football – American Football

Fondé par le chanteur et guitariste Mike Kinsella et le batteur Steve Lamos, American Football est le groupe d’un seul album, portant son nom et publié en 1999 sur le label américain Polyvinyl. Le son indie de guitares qui prennent leur temps, où se pose une voix sobre, bien détachée, tiens ! une autre guitare s’ajoute à la première en créant un léger décalage, la batterie se recoiffe et le dialogue est engagé entre les instruments ; on n’est pas dans le jazz mais cet esprit-là y ressemble, de ce point de vue l’écoute de Honestly ? est inépuisable, ou encore des 8 minutes de Stay Home. Les solos sont par ailleurs nombreux, aux cordes et parfois à la trompette, du cousu main pour aérer des textes intimistes qui ont valu au groupe d’être assimilé au genre emo, dont il est difficile de donner une définition depuis que l’univers de la mode s’en est mêlé. Je préfère les associer au post rock, en soulignant que leur jeu tranquillement élaboré mais sans surcharge, associé à un vrai penchant pour la mélodie, les rend particulièrement accessibles. American Football s’écoute tard dans la nuit, seul au lit même s’il y a quelqu’un à côté.

Allinson/Brown – AV 1

AV 1 est un projet audiovisuel conçu par l’ingénieur du son Phil Brown, connu pour avoir produit les derniers albums de Talk Talk, et illustrant une installation vidéo de l’artiste Dave Allinson, dont on découvre le travail à travers les images présentes dans le livret et sur la couverture, photographiée par Gary Moody. AV 1 est une œuvre difficile à décrire, à écouter aussi diront certains, mettons qu’il faut un minimum de réceptivité lorsque l’on rencontre une musique non identifiée, silencieuse à l’extrême, où l’eau s’écoule et les flûtes traînent, ralenties au-delà de l’inquiétude… On pense à un Brian Eno sans le côté ludique, et bien sûr à l’album éponyme de Mark Hollis, mais aussi à l’univers abyssal de Murcof. Et si les quatre titres d’AV 1 sont indissociables, c’est le Piano de Mark Hollis qui nous embarque le plus loin, à en suffoquer entre les notes freinées, distillées comme si elles étaient comptées, disposées devant lui dans une petite coupelle à extraire du son, note à note du bout des doigts. Un morceau infini, entre tristesse et élévation.

The Alan Parsons Project – Stereotomy

Avant-dernier effort de l’Alan Parsons Project, Stereotomy est un assemblage de morceaux disparates, où l’on peine à retrouver la magie de leurs meilleurs albums. Je l’ai toutefois racheté sur un coup de tête, et aussi pour boucler la boucle, ému tout de même de retrouver deux morceaux qui m’avaient marqué : Beaujolais et Where’s the Walrus ? Le premier évoque les déboires d’un quidam ayant trop bu, cocasse et trépidant, le second est une instrumentale de plus de sept minutes, très enlevée entre guitares, saxophone et nappes sonores. Hormis ces deux perles et le trop court Chinese Whispers, cette stéréotomie laisse un peu de marbre l’auditeur qui pensait trouver un album riche en expérimentations, bluffé comme je l’avais été par la couverture chatoyante de fractales.