Tortoise – Beacons of Ancestorship

Après TNT, les Chicagoans publient Standards et It’s All Around You, deux albums appuyés, bavards et que j’ai retirés de ma discothèque car je les écoutais sans plaisir… Il en est tout autrement avec Beacons of Ancestorship, en 2009 où Tortoise retrouve le goût des surprises, avec les percussions en vedette de High Class Slim Came Floatin’ in ou les guitares épaissies de Prepare Your Coffin ; les méchants synthés de Northern Something et les cordes lustrées du trépidant GigantesPenumbra fait coucou à Daft Punk et De Chelly lorgne du côté de Neu!, avant de conclure avec Charteroak Foundation dont la mélodie s’installe progressivement, sa batterie millimétrée qui condense en 5 minutes l’esprit de ce sixième album plein d’ardeur, atmosphérique et entreprenant.

Tortoise – TNT

Paru en 1998, le troisième album de Tortoise s’ouvre sur des notes jazzy et une cool trompette, le tempo de Swung From the Gutters clairsemé de bris avant Ten-Day Interval et son marimba comme si Steve Reich était invité, rejoint par un basson et des carillons en apesanteur… Les samples d’enfants et le melodica suivi à la trace par les guitares d’I Set my Face to the Hillside apaise notre passé ; précédant la transe circulaire de Four-Day Interval, céleste dont les percussions font penser à The Rhythm of the Heat… Avec la participation de David Pajo à la guitare et un petit orchestre de chambre, Tortoise continue d’affiner son style entre groove et ambient, electro plus un doigt de musique classique ; même si l’on regrette que l’esprit créatif de Millions Now Living Will Never Die se soit un peu tari.

Tortoise – Millions Now Living Will Never Die

Avec son second album, Tortoise passe directement la cinquième et nous entraîne tambour battant sur un chemin nouveau. Paru en 1996, Millions Now Living Will Never Die s’ouvre avec les 21 minutes de Djed, un morceau d’anthologie où se succèdent des séquences à l’orgue et à la basse, en sourdine ou harmonieuses, au tambourin jusqu’à un creux ; à mi-parcours où tout s’arrête à l’exception d’un vibraphone survivant jusqu’à l’incroyable maelström, le passage dans une autre dimension et la fin des haricots, de la musique que l’on croyait écouter… Un choc remarquable et qui surprend comme dans un train sous un tunnel sans lumière, pour une arrivée presque tranquille dans une ruelle ambient, éclairée à la bougie… Les autres titres sont plus badins et teintés de jazz (Glass Museum) ou de guitares minimalistes (A Survey) ; la porosité de Dear Grandma and Grandpa résonnant comme un inédit des Boards of Canada… Défricheur et radical, un tel opus doit s’écouter bien entouré ; par exemple entre Lizard et Laughing Stock.

Tortoise – Tortoise

Tortoise est un groupe de post rock américain formé à Chicago en 1990 par le bassiste Doug McCombs et le claviériste John Herndon qui fut un temps batteur de The For Carnation. Rejoints par John McEntire aux claviers,  Ken Brown à la basse et Dan Bitney aux percussions, ils publient leur premier album éponyme en 1994 chez Thrill Jockey… Une cadence jazz et des ruptures slap (Magnet Pulls Through), une batterie très en avant et un melodica, des murmures en sourdine (Night Air) laissent place à un vibraphone nerveux (Ry Cooder) ; Tin Cans & Twine démarre comme un morceau de PiL avec son duo de deux guitares basses et une batterie discrète, puis Onions Wrapped in Rubber cumule frottements et note qui s’étend, vrilles et échos dans l’esprit de Tangerine Dream ; pour terminer avec le swinguant Cornpone Brunch et sa désuète intro au vocoder façon Kraftwerk… Entre rythmes qui virevoltent et un goût très sûr pour la mélodie, Tortoise a réussi son entrée dans la niche alors émergente du post rock.

My Bloody Valentine – Loveless

Formé à Dublin en 1984, My Bloody Valentine est un groupe expérimental irlandais associé au genre du shoegaze. Né de la rencontre entre le guitariste Kevin Shields et le batteur Colm Ó Cíosóig six ans plus tôt, ils débutent dans le punk rock, partent en tournée puis se stabilisent à Londres aux côtés de la chanteuse Bilinda Butcher et de la bassiste Debbie Googe… Paru en 1991, leur second album Loveless inflige un mélange de berceuses et de bruit ; moins accueillant que Victorialand et plus touffu que Tarot Sport… Les distorsions d’I Only Said me font penser à Jenny Ondioline et la coulée sirupeuse de Loomer ressemble à de la cold wave avec le nez bouché ; Blown a Wish rayant le cerveau comme un vinyle passé au ralenti et légèrement décentré, en toute amitié… Moins sexy que Blonde Redhead, Loveless est claustrophobe et difforme. Cauchemar à tiroirs comptant parmi les albums préférés de Robert Smith, à dose modérée c’est un labyrinthe où l’on aime à se perdre.

Mark Hollis – Mark Hollis

Né à Londres en 1955, Mark Hollis est un auteur compositeur interprète britannique. Chanteur et guide spirituel de Talk Talk dont les deux derniers albums continuent d’enchanter les mélomanes, leur radicalité entraînant la dissolution du groupe en 1991 ; au contraire de Lee Harris et Paul Webb qui s’en vont fonder O.Rang, Hollis quitte la scène jusqu’en 1998 où lié par contrat avec Polydor, il publie son unique album solo… Intitulée The Colour of Spring, la première chanson est un clin d’œil à l’album qui a entamé le virage vers l’immortalité du groupe, précédée à la seconde près du même blanc inaugurant Laughing Stock… Le ton est donné et les tamis de Watershed évoquent Spirit of Eden avant l’inspiration plus personnelle d’Inside Looking Out et son piano diaphane ; de la clarinette au basson la palette est bien là, qui se dévoile sur A Life et The Daily Planet ; aussi ne boudons pas notre plaisir car même si le diamant a déjà révélé son plus bel éclat sept ans plus tôt, ces nouvelles facettes restent précieuses. « Happiness is easy » me dis-je avant de me coucher à une heure indue, porté par la grâce d’un génie discret.

Minutemen – Double Nickels on the Dime

Créé en 1980 à San Pedro par Mike Watt à la basse et au chant, Georges Hurley à la batterie et Dennes Boon au chant et à la guitare, Minutemen est un groupe de punk expérimental américain. Boon et Watt se connaissent depuis l’adolescence, qui font leurs armes au sein de différents groupes avant de diffuser leur premier ep Paranoid Time… Paru en 1983, leur troisième album Double Nickels on the Dime résume leur style inclassable mêlant funk et jazz, déclamations folk à la Captain Beefheart (My Heart and the Real World) ou échappées instrumentales évoquant Donovan (Cohesion). D’une durée moyenne inférieure à 2 minutes, les 43 morceaux de ce double vinyle (réédité en 1987 sur cd chez SST) s’écoutent sans s’étendre tout en dégageant une grande cohérence, avec It’s Expected I’m Gone ou Toadies qui ont sept ans d’avance sur Good Morning, Captain et l’on pense aux White Stripes avec #1 Hit Song et Corona ; les Minutemen sont new wave (The World According to Nouns) ou rebelles comme John Lydon (Shit From an Old Notebook), ils sont éphémères aussi car la machine s’arrête en 1985 lorsque Boon est tué dans un accident à l’âge de 27 ans, alors en tournée aux côtés de R.E.M.

Liars – They Threw us All in a Trench and Stuck a Monument on Top

Formé en 2000 à Brooklyn, Liars est un groupe de musique post punk américain. Aux cotés du guitariste Aaron Hemphill et du batteur Julian Gross, Angus Andrew chante comme Devo (Tumbling Walls Buried…) et vocifère avec la ferveur de Yeah Yeah Yeahs (Mr. Your On Fire Mr.) sur ce premier album paru en 2001, dont la première partie est entraînante jusqu’à This Dust Makes that Mud, monstre de 30 minutes aux accents new wave évoquant dEUS dans un crescendo endiablé, contagieux jusqu’à la huitième minute où se produit un événement inouï. Jamais entendu. Littéralement le temps se fige, la même boucle de 3 secondes se répétant à l’infini ! D’abord amusé notre cerveau s’interroge, s’indigne et l’envie nous prend de quitter la salle comme devant un film de Noe ; alors fermer les yeux, oublier l’horloge et s’abandonner à l’inédit. Découvrir de grandes cachettes, prisonnier de spirales nées d’une idée plus radicale que Lucier et moins variée que Riley… S’étonner d’être resté jusqu’au bout, convaincu que ces 22 minutes n’étaient pas identiques ; entre songe et mensonge vouloir à la fois en finir et que ça ne s’arrête jamais.

Robert Wyatt – Dondestan (revisited)

Six ans après Old Rottenhat, Robert Wyatt revient avec son cinquième album Dondestan « revisité » en 1998 avec l’aide de Phil Manzanera, expliquant dans le livret qu’il était insatisfait de la production originale. Le mixage a certes gagné en clarté mais pour qui connaissait par cœur la première version, ces changements sont clinquants sur Costa et surfaits sur Shrinkrap dont la force initiale a beaucoup perdu… Avec son dessin naïf en couverture, signé de la fidèle Alfie qui a aussi écrit la moitié des titres, l’album reste bourré d’intentions politiques (N.I.O., Dondestan, Left on Man) et poétiques (Sign of the Wind, Catholic Architecture) ; avec en queue de cortège un Lisp Service mis en musique par le camarade Hopper… Un an avant cette revisitation, Wyatt a publié Shleep où lissages et ornements se sont encore amplifiés, et que j’ai petit à petit oublié d’écouter.

Robert Wyatt – Old Rottenhat/Work in Progress

En 1985, Robert Wyatt signe Old Rottenhat, un album engagé qui démarre avec Alliance, chanson bouleversante et désenchantée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. The United States of Amnesia n’est pas plus tendre et East Timor prend au ventre, le melodica de l’instrumentale Speechless arrivant comme un poumon avant The Age of Self et The British Road, autres monstres à écouter dans le noir avec Gharbzadegi et le tendre clin d’œil P.L.A… Nourri de références politiques, cet album d’une grande unité s’apprécie aussi en toute indépendance, où Wyatt excelle aux percussions comme aux claviers, facteur lyrique distribuant son timbre reconnaissable entre tous, tel un Roger Hodgson avec la gravité en plus… Un album indispensable et qui tutoie Rock Bottom, étrangement compilé en 1993 sous le titre Mid-Eighties sur lequel figurent 2 inédits et les 6 titres de l’ep Work in Progress, dont on retiendra la mélancolique Te Recuerdo Amanda, en espagnol dans le texte ainsi que la reprise de Biko, sans oublier le tourment rural qui perdure un certain temps après avoir écouté l’indescriptible Pigs… « How can I rise if you don’t fall ? »