Merzbow – Door Open at 8 AM

Masami Akita est un compositeur japonais né à Tokyo en 1956. Versé dans la musique expérimentale à la manière des Throbbing Gristle, il adopte le pseudonyme de Merzbow en référence à l’œuvre du dadaïste Kurt Schwitters, lequel a graduellement transformé sa maison en un moulage géant de plâtre et de collages dans les années 20… Paru en 1999 sur le label Alien8, Door Open at 8 AM propose 56 minutes… de bruit. Passée l’Intro et son groupe électrogène évoquant brièvement Neu!, on a l’impression d’être une fourmi à un millimètre d’un disque dur tournant à plein régime (Jimmy Elvins in Traffic) ; l’élan cosmique du titre éponyme se rapprochant de La Création du Monde, à condition d’oublier toute idée narrative… Les boucles arides de The Africa Brass me font penser aux sons que faisait un minitel au moment de la connexion, tandis que Metro and Bus transporte entre deux quartiers hostiles ; ce disque n’est pas electro mais plutôt électrique, l’écouter en entier est une épreuve infernale (et par là même remarquable), après laquelle même les Pléïades ressemblent à du Mozart.

Heligoland – Pitcher, Flask & Foxy Moxie

Producteur discret et claviériste sur les derniers albums de Talk Talk, Tim Friese-Greene est un chanteur et musicien britannique né à Leicester en 1955. Six ans après Laughing Stock, il poursuit sa carrière en solo sous le pseudonyme Heligoland, du nom d’un archipel allemand situé en mer du Nord… Paru en 2006, Pitcher, Flask & Foxy Moxie séduit sans chercher à faire le beau, habité au piano (Semantics Got Me Caned) ou indompté à la guitare (Black Girl), son harmonica sporadique évoquant le son de Talk Talk (Fruit, Clasp)… Avec les chœurs enfantins de Lee et Tracey Howton, Tim joue de la plupart des instruments entre folk et indie pop, sa voix rauque ou flûtée révélant un univers original bouclé avec maestria par She Walked with Me to the End of the Stars, où la guitare a les coudées franches et rappelle les ardeurs d’un Graham Coxon.

Shocking Blue – At Home

Formé à La Haye en 1967 par le guitariste et sitariste Robbie van Leeuwen, Shocking Blue est un groupe de blues rock à tendance psychédélique néerlandais. Rejoint l’année suivante par la chanteuse Mariska Veres, ils publient leur second album en 1969, At Home remarqué grâce au tube Venus que reprendront les Bananarama en 1986, la version originale étant de loin supérieure… Le piano blues et la basse au taquet font penser aux Doors (Boll Weevil, Love Machine), les tons hindous de l’instrumentale Acka Raga rappellent Ravi Shankar et la voix rebelle de Mariska fait chavirer avec I’m a Woman ; suivi de Poor Boy étagé en deux séquences renversantes et d’un Love Buzz aux accords qui claquent, où Robbie déchire au sitar et qui inspirera The Prodigy en 2004 sur le titre PhœnixHot Sand est torride et les percussions folk de Wild Wind évoquent PJ Harvey ; parce que les Shocking Blue font partie des vinyles que j’ai reçus à 12 ans avec mon premier tourne-disque, ces hippies hollandais auront toujours une place au chaud dans mon cœur, aux côtés de Pop Corn et de la Cinquième. « I need you like a desert needs rain… »

Jefferson Airplane – Surrealistic Pillow

Groupe américain précurseur du rock psychédélique, Jefferson Airplane voit le jour en 1965, dans la foulée des Doors et de Pink Floyd. Avec Marty Balin et Signe Anderson au chant, Paul Kantner et Jorma Kaukonen aux guitares et Bob Harvey à la basse, ils se font connaître dans les festivals de la côte ouest et publient leur second album en 1967, Surrealistic Pillow où Grace Slick a remplacé Anderson, dont la voix signe le tube Somebody to Love qui me fait penser à Mariska Veres car je l’ai découverte bien avant ; tandis que le chant de Comin’ Back to Me transporte vers la galaxie de Tom Rapp, à l’origine d’un autre groupe indispensable créé en 1965… My Best Friend foule la terre des Byrds et Today décolle vers les ambiances pastorales de David Crosby ; avant la paire gagnante Embryonic Journey et White Rabbit, qui se suivent et se complètent dans l’inconscient collectif, résumant ce disque entre envolées folk et ricochets rock.

Pink Floyd – The Division Bell

Quinze ans après The Wall et de multiples chamailleries au sein du groupe qui vont conduire au départ de Roger Waters et à la production de deux albums insipides, Pink Floyd revient avec The Division Bell où David Gilmour et Richard Wright assurent le chant, tandis que l’indéfectible Nick Mason campe derrière ses percussions… D’abord séduisante, l’ascension instrumentale de Cluster One devient suspecte au bout de trois minutes, s’étirant sans trop savoir où elle va. Le saxo sur Wearing the Inside out suscite un début d’intérêt, qui ne survit pas au chant compassé de Wright ; ce n’est guère mieux avec Gilmour sur Coming Back to Life, dont la voix suinte entre deux riffs laborieux. Il se rattrape in fine avec High Hopes et son clocher rural, ses paroles aigres-douces sur un lit de piano et de belles envolées à la guitare acoustique, mais c’est un peu court pour sauver l’album et puis on a l’impression d’écouter Gaudi d’Alan Parsons ; étrange renversement qui donne envie de se dire, à propos des Pink Floyd dans leur ensemble : Wish you were Here

Pink Floyd – The Wall

Paru en 1979, The Wall est un double concept album illustrant l’enfance difficile de Pink qui va peu à peu se réfugier derrière un mur, brique après brique s’isoler du monde après un détour par la gloire en devenant chanteur… Le son est rock et les chansons ciselées, la suite Goodbye Blue Sky, Empty Spaces et Young Lust est particulièrement forte, où le héros tente de noyer ses désillusions dans une existence futile. « And nothing is very much fun anymore… » Rappelant aussi bien les excès du monde musical dans Phantom of the Paradise que l’aliénation de Number 6 dans The Prisoner ; l’œuvre se termine sur une lueur d’espoir lorsque le mur est finalement détruit (Outside the Wall), après un procès surréaliste (The Trial) et d’autres morceaux inoubliables (Hey You, Is there Anybody out there?, Comfortably Numb)… The Wall sera adapté au cinéma par Alan Parker en 1982, où la performance de Bob Geldof est indissociable de séquences animées devenues célèbres, de la marche des marteaux au hachoir humain ; opéra rock inclassable et sans rival jusqu’en 2009, où à mes oreilles il sera détrôné par Controlling Crowds.

Pink Floyd – Animals

En 1977, tandis que les Sex Pistols font du bruit Pink Floyd publie un album autrement politique, inspiré du roman La ferme des animaux de George Orwell et où « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres… » La guitare bucolique de Pigs on the Wing accompagne un bref cours de philo sur la nécessité d’aimer, suivie d’un gros quart d’heure de Dogs blessés, hurlant le long d’une chanson fleuve dont l’atmosphère oppressante se déploie entre des silences pesants, une fausse tranquillité que l’on retrouvera sur The Wall… Avec Pigs le cochon grouine, l’intro est belle mais l’on passe ensuite à des chœurs dignes de BJH et il faut attendre Sheep pour le moment fascinant où à la fin de chaque strophe, la voix de Waters se prolonge  jusqu’à se fondre dans le prochain accord au synthé. On psalmodie au vocoder avant un final rock où des moutons samplés se plaignent dans la plaine, un climax désabusé évoquant ce que fera Archive vingt-cinq ans plus tard… Un peu trop bavard pour égaler la magie de Wish you were HereAnimals reste mémorable et me donne envie d’aboyer quand je regarde sa pochette, où un cochon est en train de s’envoler au-dessus d’une usine.

Pink Floyd – Wish you were Here

Deux ans après The Dark Side of the Moon, le neuvième album de Pink Floyd démarre avec un des plus beaux morceaux progressifs jamais composés (Shine on you Crazy Diamond Parts I-V). De synthés lents en solos de guitare installant une flamboyance enivrante, enchaînée avec Welcome to the Machine à broyer l’individu comme dans le Metropolis de Fritz Lang, où dans un bouillon infernal les guitares luttent contre le temps fracassant ; l’homme épuisé, impuissant à freiner la cadence invitant son fils à prendre la relève… Have a Cigar file la même métaphore avec son clavier à la Supertramp et ses riffs synchrones, son rythme jazzy vers le titre éponyme où des bribes radiophoniques précèdent un solo qui porte longtemps… Wish you were Here c’est aussi un hommage à Syd et à tous les fous du monde, les murés et les fragiles, les barrés dont le cœur et l’esprit fonctionnent autrement… L’album se termine avec les Parts VI-IX du premier morceau, joué du bout des doigts avant de s’enflammer dans un dernier tourbillon repoussant les limites de la perception, sur ce disque où le temps ne s’écoule pas comme d’habitude. « Remember when you were young, you shone like the sun. »

Pink Floyd – The Dark Side of the Moon

Après Back in Black et Thriller, le troisième disque le plus vendu au monde paraît en 1973, The Dark Side of the Moon grâce auquel Pink Floyd va éclipser les autres groupes de rock progressif… Concept album où les thèmes s’enchaînent de la vie à la mort, s’ouvrant avec un cœur qui bat (Speak to Me/Breathe), un cri d’extase et une guitare qui remplit l’espace d’espoirs, de mots doux avant On the Run spatialisé par Alan Parsons à la production, course effrénée dans un couloir où des rires moqueurs laissent place à un concert de réveils et de carillons (Time) ; le son est clair comme jamais et la batterie régale, les chœurs compatissent comme le temps s’écoule vers The Great Gig in the Sky, superbe impro de la choriste Clare Torry… Des pièces de monnaie et une caisse enregistreuse, une intro à la basse et un texte sur la société de consommation : Money entre en scène et rafle la mise, très surfaite avec son gentil solo de saxo ; je lui préfère de loin Brain Damage et son clin d’œil à l’ami Syd… Avec son célèbre prisme en pochette que l’on retrouve désormais sur des paires de baskets, on ne peut pas se tromper en écoutant ce disque, mais le meilleur reste à venir. « Money, it’s a hit… »

Pink Floyd – Obscured by Clouds

Septième album de Pink Floyd, Obscured by Clouds a été enregistré en deux semaines tandis que le groupe travaillait déjà à The Dark Side of the Moon ; afin d’illustrer le film La Vallée de Barbet Schroeder, où sont explorées des contrées primitives en vue de rejoindre une vallée idéale… On ajoute volontiers le titre éponyme aux instrumentales écoutables en boucle, ainsi que Mudmen pour ses solos langoureux ; et non des moindres Absolutely Curtains qui termine magistralement le disque, en s’ouvrant sur un crescendo de claviers et batterie pour soudain devenir un chant tribal extrait du film, les synthés s’effaçant progressivement… Ces bijoux mis à part, on a droit à des chansons qu’Alan Parsons aurait pu chanter aussi bien (Burning Bridges, Stay) voire mieux (The Gold it’s in the…, Free Four) ; pour un ensemble mollasson et qui ne réitère pas la belle ambiance de la bande originale de More, réalisée trois ans plus tôt pour le même Barbet Schroeder.