Shels – Sea of the Dying Dhow

Fondé à Londres en 2003 par le chanteur et guitariste Medhi Safa et le batteur Tim Harriman, Shels est un groupe de post rock britannique à tendance gros son saturé, post-metal disent certains amateurs d’étiquettes. Paru en 2007 avec le renfort de quatre guitaristes (Simon & Phil Maine, Green & Red Dave), leur premier album Sea of the Dying Dhow dérive le long d’une mer épaisse à dominante instrumentale… The Conference of the Bird assure une mise à l’eau progressive, suivie d’Indian 1 où claquent les percussions avant la longue escalade de The White Umbrella. Le morceau éponyme impressionne avec sa mélodie dérivant vers l’ivresse, suivie d’une frénésie d’accords martelés dans un dialogue avec la batterie et les guitares… Plus tranquilles, The Killing Tent et Return to Gulu équilibrent ce disque hybride entre les drones de Earth et la clarté de Symphony X ; où sans atteindre la brillance de Maserati, Shels nous éclaire de sa vision du post-rock.

Sonic Youth – Daydream Nation

Formé à New York, Sonic Youth est un groupe de rock associé au mouvement no wave. Après avoir bourlingué chacun de son côté, Thurston Moore, Lee Ranaldo et Kim Gordon se retrouvent en 1981, tous trois chanteurs et guitaristes. Paru sept ans plus tard, leur cinquième album Daydream Nation consacre leur méthode faite de voix atones et de guitares désaccordées, saturées et enchevêtrées… Avec Steve Shelley à la batterie, Silver Rocket fait penser à Nirvana et les étendues new wave de The Sprawl et Cross the Breeze me séduisent, mais c’est aussi parce que Kim chante un peu comme Nico… Invité sur Providence, le piano de Mike Watt des Minutemen est magnifique ; j’ai plus de mal avec les trop bruyants Erik’s Trip, Rain King ou encore cette Trilogy qui a oublié de s’arrêter ; préférant rêver aux côtés de Blonde Redhead, ou pour une vraie révolution sonore My Bloody Valentine.

Slint – Spiderland

Le guitariste David Pajo, le chanteur Brian McMahan, le bassiste Ethan Buckler et le batteur Britt Walford forment Slint en 1986. Quatre ans après un premier album enregistré en 1987 (Tweez), ils publient Spiderland considéré parmi les disques fondateurs du post rock américain… Avec Todd Brashear à la basse, des guitares incisives et une voix le plus souvent parlée, sans mélodie mémorisable, les titres s’enchaînent dans une ardente litanie ; ainsi la narration de Don Aman évoque GYBE! en moins sombre, où les guitares soudain saturent comme chez Mogwai… Avec sa progression en dents de scie et ses ruptures en sourdine, sa basse rugueuse, Washer est mon morceau préféré ; sans doute parce qu’il me fait penser à Laughing Stock… À trop s’imbiber d’éther, l’instrumentale For Dinner a failli m’endormir avant les riffs de Good Morning Captain, bouclant cet opus ravageur quoique moins abyssal que Tortoise dont le premier album paraîtra trois ans plus tard.

Supertramp – Famous Last Words

Trois chansons m’empêchent de faire l’impasse sur le dernier album digne du nom de Supertramp. It’s Raining Again et son couple saxo-piano qui a marqué 1983 et m’a fait découvrir le groupe, où la pluie noie le cœur avant la prochaine éclaircie ; C’est le Bon pour sa ritournelle idéaliste sur fond quasi-folk à la guitare 12 cordes ; et la ravageuse Don’t Leave Me Now, qui boucle l’album sur une mélancolie durable, correspondant en outre à un souvenir personnel au sujet duquel je pourrais écrire un roman… Ces trois titres de Hodgson mis à part, Know Who you are est un slow poignant et l’amour de Davies porté à Bonnie a du chien ; en revanche Waiting so Long est aussi laborieux qu’un solo de Gilmour sur The Division Bell… Album évoquant la fragilité des rapports humains, Famous Last Words précède le départ de Roger pour une aventure solitaire sans magie, signant la mort spirituelle du groupe et je préfère me rappeler le jour où mon meilleur ami m’a prêté ce disque qu’il possédait en vinyle ; nous avions 15 ans et tandis que je me demandais ce que je foutais sur cette planète, lui jouait du piano comme Chopin.

Supertramp – Paris

Enregistré au Pavillon de Paris fin 1979 lors du « Breakfast Tour », ce double album live reprend quinze titres des quatre derniers albums de Supertramp, et un inédit anecdotique (You Started Laughing). Les classiques sont là (School, The Logical Song, Dreamer, Bloody Well Right, A Soapbox Opera…) et juste avant Breakfast in America, Roger Hodgson s’adresse au public en français, détaillant son déjeuner entre « mousseline, spaghettis et beaucoup de vin ! » Il dit aussi son plaisir de revenir sur scène à Paris, évoquant avec ironie le souvenir de leur premier concert au Bataclan quatre ans plus tôt, où il n’y avait que 200 spectateurs… From Now On et Rudy sortent du lot, ainsi que Crime of the Century et son saxo définitif ; la prise de son permet une bonne immersion mais l’ensemble est plutôt casanier, et ces 90 minutes n’ont pas le tempérament d’un concert des Nits ou de Bauhaus.

Supertramp – Breakfast in America

Paru en 1979, le sixième opus de Supertramp enchaîne dix chansons à peu près parfaites. Aussi peu rock progressif que Thriller, on peut tout de même parler d’un concept album autour de la société américaine, avec sa pochette où la serveuse d’un dining incarne la statue de la Liberté… Le piano vient de loin sur Gone Hollywood, la batterie sculpte une allée pour le saxo de Halliwell et tout est prêt pour The Logical Song où sont récités les souvenirs d’internat de Hodgson, aussi désenchantés que la musique est optimiste… Davies chante sur Goodbye Stranger ou l’histoire d’une séparation avec sifflets, basse au taquet et des chœurs enjoués comme les Beach Boys ; Roger rêve du grand départ même si sa petite amie n’y survivrait pas (Breakfast in America), en quête d’une nouvelle résidence intérieure sur Take the Long Way Home, superbe à l’harmonica avant le saxo plaintif de Casual Conversations… Le synthé brumeux de Child of Vision envahit la plaine où le Wurlitzer s’impose avec la même personnalité que l’orgue des Doors, un solo de deux minutes éteignant ce disque à l’ambivalence contagieuse et au son magnifique, festival pour le cœur et les entrailles.

Supertramp – Even in the Quietest Moments…

Even in the Quietest Moments… a été enregistré aux États-Unis en 1977. Après Give a Little Bit, un appel à l’amour ouvertement inspiré par les BeatlesLover Boy traîne la patte et l’on est mieux touché avec le titre éponyme, qui s’insinue par paliers où les voix se superposent à des mots répétés comme une prière… Downstream nous promène en bateau le long d’une rivière de piano, signée et interprétée par un émouvant Rick Davies ; lequel refuse ensuite de se conformer à la réalité sur le séduisant From Now On. « Guess I’ll always have to be living in a fantasy… » Privé de l’identité sonore du piano Wurlitzer, ce cinquième album laisse une impression de remplissage renforcée par le morceau final, Fool’s Overture qui ne tient pas la distance malgré une entame qui le fait flirter un instant avec l’immatérialité de Yes… On apprécie le retour des paroles dans le livret, et la mise en abîme sur cette photo où un membre du groupe porte la couverture du précédent album sur son tee shirt.

Supertramp – Crisis? What Crisis?

Crisis? What Crisis? est le quatrième album de Supertramp. Paru en 1975, il est dominé par le chant de Roger Hodgson, le saxophone de John Helliwell s’immiscant lui aussi plus souvent. Une flopée de guitares anime Sister Moonshine et A Soapbox Opera est émaillé de samples atmosphériques, sa mélodie servie par un orchestre symphonique… Another Man’s Woman est mon morceau préféré, qui démarre comme un rock poussif avant de filer vers une progression jazzy où piano et guitares étanchent leur soif de liberté, rejoints par un saxo furtif achevant de transcender une chanson sur l’inconstance… Le vague à l’âme de Just a Normal Day précède The Meaning où tel un leitmotiv mordant, la question qui tue est répétée plus de vingt fois ; le doute étreignant aussi la fin de l’album avec Two of Us, de ces slows dont les rois de la douce amertume ont le secret… Bavard par endroits (Lady Swingue, Poor Boy), cet opus charrie son lot d’émotions, le parasol jaune sur sa pochette décalée rappelant celui de Neil Young.

Supertramp – Crime of the Century

Supertramp c’est avant tout la voix de Roger Hodgson, dont l’ardeur indéfinissable traverse chaque chanson sur un fil tendu entre les nuages. Co-fondateur du groupe en 1969, à Londres aux côtés du clavier et chanteur Rick Davies, il est également pianiste, guitariste et rencontrent le succès avec leur troisième album Crime of the Century, paru cinq ans plus tard chez A&M… Dans la cour de récré de School, piano et guitare vont crescendo comme sur un manège proche d’Another Brick in the Wall… Chers à Supertramp, les thèmes de l’aliénation et de l’innocence perdue sont déclinés dans Hide in your Shell ; Asylum égrenant le point de vue du fou qui est aussi le clown, l’idiot qui fait peut-être semblant… On sonne à la porte de Dreamer, un tube associé à sa cadence au piano électrique Wurlitzer ; c’est Rick Davies qui interprète le titre éponyme clôturant l’album, dans une veine progressive drapée de cordes. Entre rock rauque et pop au cordeau, tout Supertramp est en germe sur cet album équilibré.

Stereolab – Transient Random-Noise Bursts with Announcements

Formé à Londres en 1990, Stereolab est un groupe de musique indépendante franco-britannique. Le chanteur et guitariste Tim Gane rencontre la chanteuse et claviériste Lætitia Sadier en 1985, rejoints en 1993 par la guitariste Mary Hansen et le batteur Andy Ramsay. Paru la même année, leur second album Transient Random-Noise Bursts with Announcements captive par son mélange de synthés vintage, de rythmes répétitifs chers à Jaki Liebezeit et de paroles nébuleuses tantôt chantées en français… Our Trinitone Blast part en vrille pour le meilleur, vers le point d’orgue de l’album Pack Yr Romantic Mind, combinant couches mélodiques et crescendo de guitares évoquant Beach HouseGolden Ball nous fait le coup du vinyle qui saute, mais n’est pas Tortoise qui veut ; les 18 minutes de Jenny Ondioline constituant l’autre pierre angulaire de ce disque entre lyrisme et capharnaüm, même si l’on se demande tout de même s’il ne vaudrait pas mieux écouter Deluxe… Plutôt shoegaze que post rock, loin du génie tourmenté de Blonde Redhead mais avec des relents de krautrock, Stereolab se digère sans causer de fièvre.