Spirit of Talk Talk

Vingt ans après Laughing Stock, ce double cd publié chez Fierce Panda prouve qu’il est possible de chanter Talk Talk à la place de Talk Talk… Signée du fidèle James Marsh, la pochette met immédiatement en confiance. Il n’y a pas non plus de seconds couteaux de la pop au générique, mais plutôt d’humbles aficionados réunis le temps de cet hommage à l’œuvre de Mark Hollis, où les surprises s’enchaînent à commencer par une reprise viscérale de Wealth par The Lone Wolf… Recoil dépouille Dum Dum Girl, ses cordes évoquant Björk ; puis transcende Inheritance dans une version ambient à la manière de Sylvain Chauveau… Préparé comme chez Pierre Bastien, le piano de Duncan Sheik dégrippe Life’s What you Make it dans un étonnant duo avec Rachael Yamagata ; folk à l’étouffée et sens de la rupture étant au rendez-vous de Give it up (King Creosote) ou The Rainbow (Zelienople). Côté inédit, Jack Northover fait mouche avec son bluesy Question Mark ; l’écrin se refermant en silence avec Taphead (The Acorn)… 30 morceaux revisitant l’histoire de Talk Talk sans effets de manche, dont la  sincérité rappelle Jacno Future paru un an plus tôt.

Soft Machine – Third

Le troisième album de Soft Machine paraît en 1970, double vinyle où chaque face comprenait un morceau de 19 minutes. Facelift captive avec le saxophone du nouveau venu Elton Dean, qui flirte d’abord avec 21st Century Schizoid Man avant d’évoluer vers un ballet de flûtes suggérant un Nick Drake qui aurait pris ses vitamines. Emmitouflé dans un couloir d’orgue hammond, Slightly all the Time prolonge le voyage dans une linéarité d’abord digne de Steve Reich, suivie de coulées mélancoliques où le saxo de Dean et la basse de Hopper rivalisent de repartie ; c’est mon titre préféré et il est enchaîné à Moon in June où l’on se souvient que Wyatt sait aussi chanter, très à l’aise dans ces vrilles n’appartenant qu’à lui… Moins copieux qu’un bon disque de krautrock, cet opus au son un peu crade acompagnera à merveille une sieste dominicale ; l’instrumentale jazz Out-Bloody-Rageous bouclant le quatre heures cosmique.

Soft Machine – The Soft Machine/Volume Two

En 1966 à Canterbury, le chanteur et batteur Robert Wyatt s’entoure de Mike Ratledge aux claviers, Daevid Allen à la guitare et Kevin Ayers à la basse pour former l’un des groupes fondateurs du rock psychédélique britannique. Ils ont alors déjà travaillé avec Hugh Hopper et croisé la route de Terry Riley, se nomment Soft Machine en hommage à un roman de William Burroughs et publient leur premier album éponyme en 1968 ; océan de collages où certains titres jazzent mieux que d’autres, ainsi So Boot if at All et A Certain Kind où Wyatt déploie sa célèbre voix flûtée, rappelant les Silver Apples avec Lullabye Letter… Musicalement voisin, Volume Two voit le jour en 1969, les deux opus ayant été réunis sur un seul cd en 1989 ; où l’orgue hammond de Hibou, Anemone and Bear tutoie Zappa après avoir récité l’alphabet… Le délirant Dada Was Here fait songer à Yolanda et la batterie de 10:30 Returns to the Bedroom referme en furie ces trente morceaux plus farouches que les Pink Floyd à leurs débuts.

Love – Da Capo

Love est un groupe de rock psychédélique américain, formé en 1965 par le chanteur et guitariste Arthur Lee et le guitariste Bryan MacLean. Paru deux ans plus tard, Da Capo rappelle brièvement Astronomy Domine (Stephanie Knows Who), puis l’on y sème des graines de pavot (Orange Skies) et j’ai retrouvé l’esprit des Monks avec Seven & Seven is ; avant d’être conquis par le fringant She Comes in Colors… Love n’a peut-être pas le charisme de Jefferson Airplane, mais peu de groupes avant lui ont eu l’idée de réserver toute une face de vinyle à un titre, Revelation rappelant les excès de Jim Morrison côté chant, et pour les échappées d’harmonica puis de batterie le disque éponyme de Blind Faith, paru en 1969 et que j’aime coupler avec Da Capo afin de confectionner une paire idéale, un nid musical où roucouler.

Merzbow – Door Open at 8 AM

Masami Akita est un compositeur japonais né à Tokyo en 1956. Versé dans la musique expérimentale à la manière des Throbbing Gristle, il adopte le pseudonyme de Merzbow en référence à l’œuvre du dadaïste Kurt Schwitters, lequel a graduellement transformé sa maison en un moulage géant de plâtre et de collages dans les années 20… Paru en 1999 sur le label Alien8, Door Open at 8 AM propose 56 minutes… de bruit. Passée l’Intro et son groupe électrogène évoquant brièvement Neu!, on a l’impression d’être une fourmi à un millimètre d’un disque dur tournant à plein régime (Jimmy Elvins in Traffic) ; l’élan cosmique du titre éponyme se rapprochant de La Création du Monde, à condition d’oublier toute idée narrative… Les boucles arides de The Africa Brass me font penser aux sons que faisait un minitel au moment de la connexion, tandis que Metro and Bus transporte entre deux quartiers hostiles ; ce disque n’est pas electro mais plutôt électrique, l’écouter en entier est une épreuve infernale (et par là même remarquable), après laquelle même les Pléïades ressemblent à du Mozart.

Heligoland – Pitcher, Flask & Foxy Moxie

Producteur discret et claviériste sur les derniers albums de Talk Talk, Tim Friese-Greene est un chanteur et musicien britannique né à Leicester en 1955. Six ans après Laughing Stock, il poursuit sa carrière en solo sous le pseudonyme Heligoland, du nom d’un archipel allemand situé en mer du Nord… Paru en 2006, Pitcher, Flask & Foxy Moxie séduit sans chercher à faire le beau, habité au piano (Semantics Got Me Caned) ou indompté à la guitare (Black Girl), son harmonica sporadique évoquant le son de Talk Talk (Fruit, Clasp)… Avec les chœurs enfantins de Lee et Tracey Howton, Tim joue de la plupart des instruments entre folk et indie pop, sa voix rauque ou flûtée révélant un univers original bouclé avec maestria par She Walked with Me to the End of the Stars, où la guitare a les coudées franches et rappelle les ardeurs d’un Graham Coxon.

Shocking Blue – At Home

Formé à La Haye en 1967 par le guitariste et sitariste Robbie van Leeuwen, Shocking Blue est un groupe de blues rock à tendance psychédélique néerlandais. Rejoint l’année suivante par la chanteuse Mariska Veres, ils publient leur second album en 1969, At Home remarqué grâce au tube Venus que reprendront les Bananarama en 1986, la version originale étant de loin supérieure… Le piano blues et la basse au taquet font penser aux Doors (Boll Weevil, Love Machine), les tons hindous de l’instrumentale Acka Raga rappellent Ravi Shankar et la voix rebelle de Mariska fait chavirer avec I’m a Woman ; suivi de Poor Boy étagé en deux séquences renversantes et d’un Love Buzz aux accords qui claquent, où Robbie déchire au sitar et qui inspirera The Prodigy en 2004 sur le titre PhœnixHot Sand est torride et les percussions folk de Wild Wind évoquent PJ Harvey ; parce que les Shocking Blue font partie des vinyles que j’ai reçus à 12 ans avec mon premier tourne-disque, ces hippies hollandais auront toujours une place au chaud dans mon cœur, aux côtés de Pop Corn et de la Cinquième. « I need you like a desert needs rain… »

Jefferson Airplane – Surrealistic Pillow

Groupe américain précurseur du rock psychédélique, Jefferson Airplane voit le jour en 1965, dans la foulée des Doors et de Pink Floyd. Avec Marty Balin et Signe Anderson au chant, Paul Kantner et Jorma Kaukonen aux guitares et Bob Harvey à la basse, ils se font connaître dans les festivals de la côte ouest et publient leur second album en 1967, Surrealistic Pillow où Grace Slick a remplacé Anderson, dont la voix signe le tube Somebody to Love qui me fait penser à Mariska Veres car je l’ai découverte bien avant ; tandis que le chant de Comin’ Back to Me transporte vers la galaxie de Tom Rapp, à l’origine d’un autre groupe indispensable créé en 1965… My Best Friend foule la terre des Byrds et Today décolle vers les ambiances pastorales de David Crosby ; avant la paire gagnante Embryonic Journey et White Rabbit, qui se suivent et se complètent dans l’inconscient collectif, résumant ce disque entre envolées folk et ricochets rock.

Pink Floyd – The Division Bell

Quinze ans après The Wall et de multiples chamailleries au sein du groupe qui vont conduire au départ de Roger Waters et à la production de deux albums insipides, Pink Floyd revient avec The Division Bell où David Gilmour et Richard Wright assurent le chant, tandis que l’indéfectible Nick Mason campe derrière ses percussions… D’abord séduisante, l’ascension instrumentale de Cluster One devient suspecte au bout de trois minutes, s’étirant sans trop savoir où elle va. Le saxo sur Wearing the Inside out suscite un début d’intérêt, qui ne survit pas au chant compassé de Wright ; ce n’est guère mieux avec Gilmour sur Coming Back to Life, dont la voix suinte entre deux riffs laborieux. Il se rattrape in fine avec High Hopes et son clocher rural, ses paroles aigres-douces sur un lit de piano et de belles envolées à la guitare acoustique, mais c’est un peu court pour sauver l’album et puis on a l’impression d’écouter Gaudi d’Alan Parsons ; étrange renversement qui donne envie de se dire, à propos des Pink Floyd dans leur ensemble : Wish you were Here

Pink Floyd – The Wall

Paru en 1979, The Wall est un double concept album illustrant l’enfance difficile de Pink qui va peu à peu se réfugier derrière un mur, brique après brique s’isoler du monde après un détour par la gloire en devenant chanteur… Le son est rock et les chansons ciselées, la suite Goodbye Blue Sky, Empty Spaces et Young Lust est particulièrement forte, où le héros tente de noyer ses désillusions dans une existence futile. « And nothing is very much fun anymore… » Rappelant aussi bien les excès du monde musical dans Phantom of the Paradise que l’aliénation de Number 6 dans The Prisoner ; l’œuvre se termine sur une lueur d’espoir lorsque le mur est finalement détruit (Outside the Wall), après un procès surréaliste (The Trial) et d’autres morceaux inoubliables (Hey You, Is there Anybody out there?, Comfortably Numb)… The Wall sera adapté au cinéma par Alan Parker en 1982, où la performance de Bob Geldof est indissociable de séquences animées devenues célèbres, de la marche des marteaux au hachoir humain ; opéra rock inclassable et sans rival jusqu’en 2009, où à mes oreilles il sera détrôné par Controlling Crowds.