Mark Hollis – Mark Hollis

Né à Londres en 1955, Mark Hollis est un auteur compositeur interprète britannique. Chanteur et guide spirituel de Talk Talk dont les deux derniers albums continuent d’enchanter les mélomanes, leur radicalité entraînant la dissolution du groupe en 1991 ; au contraire de Lee Harris et Paul Webb qui s’en vont fonder O.Rang, Hollis quitte la scène jusqu’en 1998 où lié par contrat avec Polydor, il publie son unique album solo… Intitulée The Colour of Spring, la première chanson est un clin d’œil à l’album qui a entamé le virage vers l’immortalité du groupe, précédée à la seconde près du même blanc inaugurant Laughing Stock… Le ton est donné et les tamis de Watershed évoquent Spirit of Eden avant l’inspiration plus personnelle d’Inside Looking Out et son piano diaphane ; de la clarinette au basson la palette est bien là, qui se dévoile sur A Life et The Daily Planet ; aussi ne boudons pas notre plaisir car même si le diamant a déjà révélé son plus bel éclat sept ans plus tôt, ces nouvelles facettes restent précieuses. « Happiness is easy » me dis-je avant de me coucher à une heure indue, porté par la grâce d’un génie discret.

Minutemen – Double Nickels on the Dime

Créé en 1980 à San Pedro par Mike Watt à la basse et au chant, Georges Hurley à la batterie et Dennes Boon au chant et à la guitare, Minutemen est un groupe de punk expérimental américain. Boon et Watt se connaissent depuis l’adolescence, qui font leurs armes au sein de différents groupes avant de diffuser leur premier ep Paranoid Time… Paru en 1983, leur troisième album Double Nickels on the Dime résume leur style inclassable mêlant funk et jazz, déclamations folk à la Captain Beefheart (My Heart and the Real World) ou échappées instrumentales évoquant Donovan (Cohesion). D’une durée moyenne inférieure à 2 minutes, les 43 morceaux de ce double vinyle (réédité en 1987 sur cd chez SST) s’écoutent sans s’étendre tout en dégageant une grande cohérence, avec It’s Expected I’m Gone ou Toadies qui ont sept ans d’avance sur Good Morning, Captain et l’on pense aux White Stripes avec #1 Hit Song et Corona ; les Minutemen sont new wave (The World According to Nouns) ou rebelles comme John Lydon (Shit From an Old Notebook), ils sont éphémères aussi car la machine s’arrête en 1985 lorsque Boon est tué dans un accident à l’âge de 27 ans, alors en tournée aux côtés de R.E.M.

Liars – They Threw us All in a Trench and Stuck a Monument on Top

Formé en 2000 à Brooklyn, Liars est un groupe de musique post punk américain. Aux cotés du guitariste Aaron Hemphill et du batteur Julian Gross, Angus Andrew chante comme Devo (Tumbling Walls Buried…) et vocifère avec la ferveur de Yeah Yeah Yeahs (Mr. Your On Fire Mr.) sur ce premier album paru en 2001, dont la première partie est entraînante jusqu’à This Dust Makes that Mud, monstre de 30 minutes aux accents new wave évoquant dEUS dans un crescendo endiablé, contagieux jusqu’à la huitième minute où se produit un événement inouï. Jamais entendu. Littéralement le temps se fige, la même boucle de 3 secondes se répétant à l’infini ! D’abord amusé notre cerveau s’interroge, s’indigne et l’envie nous prend de quitter la salle comme devant un film de Noe ; alors fermer les yeux, oublier l’horloge et s’abandonner à l’inédit. Découvrir de grandes cachettes, prisonnier de spirales nées d’une idée plus radicale que Lucier et moins variée que Riley… S’étonner d’être resté jusqu’au bout, convaincu que ces 22 minutes n’étaient pas identiques ; entre songe et mensonge vouloir à la fois en finir et que ça ne s’arrête jamais.

Robert Wyatt – Dondestan (revisited)

Six ans après Old Rottenhat, Robert Wyatt revient avec son cinquième album Dondestan « revisité » en 1998 avec l’aide de Phil Manzanera, expliquant dans le livret qu’il était insatisfait de la production originale. Le mixage a certes gagné en clarté mais pour qui connaissait par cœur la première version, ces changements sont clinquants sur Costa et surfaits sur Shrinkrap dont la force initiale a beaucoup perdu… Avec son dessin naïf en couverture, signé de la fidèle Alfie qui a aussi écrit la moitié des titres, l’album reste bourré d’intentions politiques (N.I.O., Dondestan, Left on Man) et poétiques (Sign of the Wind, Catholic Architecture) ; avec en queue de cortège un Lisp Service mis en musique par le camarade Hopper… Un an avant cette revisitation, Wyatt a publié Shleep où lissages et ornements se sont encore amplifiés, et que j’ai petit à petit oublié d’écouter.

Robert Wyatt – Old Rottenhat/Work in Progress

En 1985, Robert Wyatt signe Old Rottenhat, un album engagé qui démarre avec Alliance, chanson bouleversante et désenchantée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. The United States of Amnesia n’est pas plus tendre et East Timor prend au ventre, le melodica de l’instrumentale Speechless arrivant comme un poumon avant The Age of Self et The British Road, autres monstres à écouter dans le noir avec Gharbzadegi et le tendre clin d’œil P.L.A… Nourri de références politiques, cet album d’une grande unité s’apprécie aussi en toute indépendance, où Wyatt excelle aux percussions comme aux claviers, facteur lyrique distribuant son timbre reconnaissable entre tous, tel un Roger Hodgson avec la gravité en plus… Un album indispensable et qui tutoie Rock Bottom, étrangement compilé en 1993 sous le titre Mid-Eighties sur lequel figurent 2 inédits et les 6 titres de l’ep Work in Progress, dont on retiendra la mélancolique Te Recuerdo Amanda, en espagnol dans le texte ainsi que la reprise de Biko, sans oublier le tourment rural qui perdure un certain temps après avoir écouté l’indescriptible Pigs… « How can I rise if you don’t fall ? »

Robert Wyatt – Ruth is Stranger than Richard

Après l’illustre Rock Bottom produit par Nick Mason, en 1975 Robert Wyatt publie son troisième opus Ruth is Stranger than Richard. Le cd commence par la face consacrée à « Richard », où Wyatt échauffe sa voix de tuyau sur Muddy Mouse et perfectionne ses aboiements jazzy avec Muddy Mouth ; nous entraîne dans des Solar Flares où chant et piano sont à l’unisson, une cloche de vache faisant office de métronome mélancolique… La pompe est funèbre avec 5 Black Notes and 1 White Note, comme chez Bregovic avec des cuivres ralentis et la contribution de Brian Eno ; Soup Song appartient à « Ruth » et s’avère badine, suivie de l’instrumentale Sonia et son saxo alto, sa clarinette et un bouquet de trompettes pétulant qui avec Solar Flares en font le morceau phare. La reprise de Song for Che de Charlie Haden termine sur une touche sombre tandis que nos pas écrasent les feuilles mortes, à la sortie de cet album excentrique et disparate.

Robert Wyatt – Rock Bottom

Né à Bristol en 1945, Robert Wyatt est un musicien et chanteur britannique de rock psychédélique. Il débute sa carrière au sein de Soft Machine puis forme Matching Mole (prononcer « Machine Molle »), le temps de deux albums avant qu’un accident ne le rende paraplégique en 1973… Si sa carrière solo a démarré dès The End of an Ear (composé en 1970 et plus ardu que THRaKaTTaK), c’est avec Rock Bottom que Wyatt renaîtra quatre ans plus tard… Percussions et piano sont sages, les mots se changent en vocalises (Sea Song) vers une cymbale effleurée, une ligne de basse jazzy puis la voix protéiforme d’un Wyatt étranger aux soucis du monde (A Last Straw)… Le saxo s’égosille sur la paire Alifib-Alife, comptine surréaliste aux synthés anxiogènes lorsque sa femme Alfreda Benge prend part au récit, présente tout au long du disque dont elle a signé les illustrations… Il y a aussi les deux parties de Little Red Riding Hood où trompettes et rythmes, chant partent à l’envers, une fanfare où l’on piaille avant la guitare de Mike Oldfield invité à une vraie transe rock… Meilleur album de son auteur, entre extase et douleur Rock Bottom fait grimper au rideau. « Not nit not nit no not, nit nit folly bololey. »

Mike Oldfield – Hergest Ridge

Après avoir tranquillement marqué le début des années 70 et assis la réputation de Virgin avec Tubular Bells, Mike Oldfield revient deux ans plus tard avec Hergest Ridge, du nom de la colline près de laquelle il s’est réfugié dans une maison de campagne après le succès de son premier opus… On y retrouve ses instruments favoris et sa manière de les étager, déroulant une symphonie pastorale où les guitares respirent (Part One), rejointes par une chorale et quelques glockenspiels… La chanteuse irlandaise Clodagh Simonds entonne un dialecte obscur en seconde partie, bientôt éclipsé par un déluge d’accords flamboyants où les guitares surnagent comme des loups baladeurs ; dont la durée et l’atmosphère qui s’en dégage apportent à cet album une touche hardie. Aspirant au calme, Oldfield s’est finalement lâché et même si son rock progressif n’atteint pas au grandiose d’un Christian Vander, ses escapades réservent de jolies surprises.

Spirit of Talk Talk

Vingt ans après Laughing Stock, ce double cd publié chez Fierce Panda prouve qu’il est possible de chanter Talk Talk à la place de Talk Talk… Signée du fidèle James Marsh, la pochette met immédiatement en confiance. Il n’y a pas non plus de seconds couteaux de la pop au générique, mais plutôt d’humbles aficionados réunis le temps de cet hommage à l’œuvre de Mark Hollis, où les surprises s’enchaînent à commencer par une reprise viscérale de Wealth par The Lone Wolf… Recoil dépouille Dum Dum Girl, ses cordes évoquant Björk ; puis transcende Inheritance dans une version ambient à la manière de Sylvain Chauveau… Préparé comme chez Pierre Bastien, le piano de Duncan Sheik dégrippe Life’s What you Make it dans un étonnant duo avec Rachael Yamagata ; folk à l’étouffée et sens de la rupture étant au rendez-vous de Give it up (King Creosote) ou The Rainbow (Zelienople). Côté inédit, Jack Northover fait mouche avec son bluesy Question Mark ; l’écrin se refermant en silence avec Taphead (The Acorn)… 30 morceaux revisitant l’histoire de Talk Talk sans effets de manche, dont la  sincérité rappelle Jacno Future paru un an plus tôt.

Soft Machine – Third

Le troisième album de Soft Machine paraît en 1970, double vinyle où chaque face comprenait un morceau de 19 minutes. Facelift captive avec le saxophone du nouveau venu Elton Dean, qui flirte d’abord avec 21st Century Schizoid Man avant d’évoluer vers un ballet de flûtes suggérant un Nick Drake qui aurait pris ses vitamines. Emmitouflé dans un couloir d’orgue hammond, Slightly all the Time prolonge le voyage dans une linéarité d’abord digne de Steve Reich, suivie de coulées mélancoliques où le saxo de Dean et la basse de Hopper rivalisent de repartie ; c’est mon titre préféré et il est enchaîné à Moon in June où l’on se souvient que Wyatt sait aussi chanter, très à l’aise dans ces vrilles n’appartenant qu’à lui… Moins copieux qu’un bon disque de krautrock, cet opus au son un peu crade acompagnera à merveille une sieste dominicale ; l’instrumentale jazz Out-Bloody-Rageous bouclant le quatre heures cosmique.