The Pale Fountains – Longshot for your Love

En 1980 à Liverpool, un an avant Imagine de John Lennon, The Pale Fountains voit le jour autour du chanteur et guitariste Mick Head, du bassiste Chris McCaffery, du batteur Thomas Whelan et du trompettiste Andy Diagram… Avec leur pop élégante entre deux chaises où seraient assis Harry Nilsson et Everything but the Girl, ils trouvent une oreille attentive aux Disques du Crépuscule, un label belge qui a également permis de découvrir Josef K et Tuxedomoon… Parue en 1998, cette anthologie regroupe leurs classiques de Just a Girl à Something on my Mind ; mais aussi Longshot for your Love où la trompinette de Diagram apporte la touche caractéristique du groupe, prolongeant la voix gironde de Mick Head avec un parfum d’éternité m’évoquant Dream a Little Dream of Me… Une ambiance feutrée et des refrains que l’on oublie pas, The Pale Fountains fait du bien.

Sons of the Desert – Cannibal Hood, Carnival Hat

J’ai découvert les Sons of the Desert à la Petite France de Strasbourg, c’était en 1993 le jour de la fête de la Musique. Où j’ai été conquis par la voix dorée de Tracey Booth également en charge du bodhrán, ce tambourin typique de la musique irlandaise et que l’on frappe avec un petit bâton ; faisant ici office de section rythmique aux côtés de la contrebasse de Stephen Harrison. Le groupe s’est rencontré dans le métro londonien avant de se faire une réputation sur scène grâce à une palette d’instruments allant de la mandoline au banjo (Ewan Shields), du violon au saxo (Joseph Doherty) et à la guitare (Johnny Nolan)… Paru en 1992, leur premier album Cannibal Hood, Carnival Hat propose 13 titres chantés par Tracey côté cristallin (Treacle) et Ewan pour le grenu (Gramasols), ses hurlements outrés me rappelant Arkelion, un autre groupe dont j’ai eu vent au pays des cigognes… C’est country (Rover) et folklorique (Bit of a Stew), féérique (Nightmare Snack) ; ça n’a pas voulu choisir entre Dexys et les Dubliners, alors même si on n’est pas chez Sinead ou Clannad, il est doux de réécouter ces attachants touche-à-tout.

Sufjan Stevens – Illinois

Sufjan Stevens est un chanteur et compositeur multi-instrumentiste américain né en 1975. Appliqué à l’école, il apprend le hautbois et la guitare, le banjo dont il joue majoritairement et publie son premier album à 25 ans ; mais c’est avec Michigan que sa carrière décolle trois ans plus tard, un album dédié à sa région natale initiant le projet « Fifty States » où Sufjan devait composer un album pour chaque état américain ; mais il s’est arrêté au bout de 4 % du job, s’étant pris pour Dieu un peu vite et déclarant que « c’était une blague… » Illinois paraît en 2005, disque d’une rare sophistication relatant des faits historiques ou anecdotiques liés à cette région. Ça commence comme Patrick Watson (Concerning the UFO Sighting…) et se termine à la manière de Steve Reich (Out of Egypt…), entre les deux ce sont 70 minutes de musique de chambre mêlant pop et classique, chapelets d’arpèges chargés de louanges ; c’est méritoire et j’aimerais aimer ça mais quelque chose ne passe pas, comme un bol de céréales quand il n’y a pas assez de lait.

Reservoir Dogs

En 1992, cinq ans avant Jackie Brown le premier film de Quentin Tarantino était accompagné d’une bande originale décapante. Elle se compose de huit chansons datées seventies, du groovy Little Green Bag de George Baker à Joe Tex et I Gotcha, le groupe Bedlam ayant droit à deux titres avec Magic Carpet Ride et Harvest Moon… J’aime la soul virile de Blue Swede (Hooked on a Feeling), un groupe suédois qui a connu une seconde jeunesse grâce à Reservoir Dogs ; mais c’est Stuck in the Middle with You des Stealers Wheel qui décroche la madeleine du morceau-collé-au-film, où l’on revoit aussitôt les pas de danse de « Mister Blonde » autour de sa victime… Coconut de Nilsson termine d’illustrer cette œuvre déjantée, à revivre en accéléré grâce à ce disque où figurent de courts extraits de dialogues entre les chansons ; tandis que la voix du DJ entendu au début du film intervient parfois pour annoncer un morceau, en direct du « K-Billy’s Super Sounds of the Seventies. »

The Nits – Angst

Cinq ans après le captivant Malpensa, les Nits proposent un album où la splendeur des mots le dispute au génie musical. Affranchi de ses influences passées, le trio fait preuve d’une maîtrise inédite le long de ces dix vignettes évoquant le quotidien de l’après-guerre… Une grand-mère tricote au coin du feu, le monde change et la peur est là (Yellow Socks & Angst) ; la vie éclôt et se fane dans Flowershop et ses effets évanescents comme en 2043… On a perdu la fréquence sur Radio Orange, la guitare est pudique et les accords clairsemés, les soldats sont là… La rivière de Two Sisters est en chocolat, pétrifiante avec ses percussions retenues rappelant Dust on the Window ; arrivent les trombes d’eau de Pockets of Rain, chef-d’œuvre miniature où l’on traverse les états humains sur un tempo éblouissant… Glissant et délicat, Breitner on a Kreidler visualise des photos et This Mortal Coil n’est pas loin du piano fugace de Zündapp Nach Oberheim, pour un retour tout en douceur après le plaisir d’avoir écouté un disque incroyable. Des bruissements et des collages, du jazz et de la réserve, Angst est inévitable et dose idéalement les ingrédients qui font la trempe des Nits depuis Tent.

The Nits – Malpensa

Unies comme les roues du tricycle, les têtes pensantes de la pop qui se mérite font un retour remarquable en 2012 avec un album hors mesure, broderie raffinée dont les détails se révèlent au fil des écoutes… Love-Locks énumère les portes de Paris, où l’on se fait tout petit pour marcher le long d’une main, d’un coude, d’une épaule. Funambule entre deux gratte-ciel, Man on a Wire surmonte sa peur du vide comme on tutoie la liberté quand on est un Bird on a Wire… S’abandonner à l’autre dans Blue Things ou se souvenir de Berlin en 1963 (Schwebebahn), éviter se retourner dans les méandres du Minus Second Floor qui démarre comme Walking with Maria et se termine avec les violons de Villa Homesick ; céder au fluide brûlant des Big Black Boats puis sombrer dans la désinvolture de Thing Thing dont les quatre notes de piano rappellent L’irréel ; sans oublier Bad Government and its Effects on Town and Country, allégorie du désenchantement inspirée des fresques d’Ambrogio Lorenzetti et attisé par la trompette de l’artiste hip hop Kyteman… Sombre et délicat, ni serein ni inquiet mais riche en prouesses, Malpensa tient ses promesses.

The Nits – Strawberry Wood

Après les cascades de mots constatées sur Doing the Dishes, en 2009 les Nits reviennent à plus de concision et concoctent douze ballades plutôt pépères… Le temps d’évoquer des traces de sang au café Hawelka de Vienne, nous voilà pris dans les voix mêlées de The Hours, où la vie s’écoule lentement quand est petit et rapidement quand on a grandi ; la douceur des claviers s’enchaînant avec Distance où nos souvenirs se perdent sur un chemin faussement paisible… Il est l’heure de couper le cordon avec Departure, petite merveille tout en pointillés, dont on s’éloigne sur la pointe des pieds à côté d’un orgue cotonneux. Les fantômes de Tannenbaum donnent la parole à un sapin de Noël, puis Bad Dream condense insolemment une nuit de mauvais rêves… L’édition digipack est brillante avec sa couverture signée Riemke Kuijpers, la femme de Henk et comme à l’accoutumée, le livret permet d’apprécier la beauté des textes chantés sur ce disque molletonné, entre la candeur de New Flat et l’élégance de Ting.

The Nits – Doing the Dishes

« Moi jamais content rester même chose », l’incipit de ce poème de Jean Tardieu s’applique bien aux Nits dont chaque nouvel album ne ressemble pas aux précédents. Trois ans ont passé depuis Les Nuits, Henk a enregistré un disque de chansons de Leonard Cohen avec l’Avalanche Quartet et s’en revient d’humeur folâtre sur ce disque où cohabitent country et rock’n roll, avec un soupçon de punk… Après la revue des morts menée tambour battant (No Man’s Land), une mélodie enlevée se demande où sont les fleurs (The Flowers). Intermède folk surgi de nulle part, In Dutch Fields comprime un poème de John McCrae ; on fait la vaisselle avec Mrs. Sunlight et un banjo, puis I’m a Fly expose les différents états d’une mouche… Moon Dog électrise sans qu’il y soit forcément question de Moondog, et Yesterday imite les Dead Kennedys le temps d’une fable autour d’un voleur qui part en vrille, à la façon d’un sketch des Monty Python. Entre les deux se situe Heart ou le secret d’une chanson simple, avec son piano enchanté et un étonnant Stips à la voix ; sans oublier la mélopée Grr… to You, égrenée comme une chanson de Low sur ce disque caméléon.

The Nits – Les Nuits

Paru en 2005, le quinzième album studio des Nits est à la fois affecté et brutal, un écrin complexe où les émotions n’ont pas vocation à être égalisées. Réduits à leur trio d’origine, Henk, Rob et Robert invitent les cordes du Mondrian Quartet et entament Les Nuits en français. Avec The Rising Sun et sa voix flûtée empruntée à Mercury Rev, un couple se regarde changer à travers les couleurs d’un coucher de soleil ; puis l’on visite The Eiffel Tower, magnifique avec sa guitare electro-acoustique qui nous transporte au Père Lachaise, où l’on s’attarde chez Jim et Frédéric… The Long Song est un slow où l’on s’étreint jusqu’au bout, suivi d’une trilogie glaçante (Launderette, Pizzeria, Key Shop) où Henk relate l’assassinat du réalisateur Theo Van Gogh survenu près de chez lui… La fanfare à la Bregovic de The Red Dog est bavarde et The Wind-Up Bird a dû croiser le merle des BeatlesThe Hole ose le coup du cœur troué, son solo atteignant parfaitement sa cible. On termine avec une rencontre belle à pleurer entre un livreur de lait et une cuisinière (The Milkman), la vie reprend ses droits et si ce disque n’est pas insubmersible, il fend haut la main les vagues de la soupe pop habituelle.

The Nits – 1974

Si Wool a fait la preuve que les Nits pouvaient se passer de Robert Jan Stips, on se réjouit de son retour pour leurs trente ans de carrière sur 1974, un album pop discrètement gonflé à l’electro… With Used Furniture we Make a Tree est une proposition écolo à laquelle on adhère, avant de rembobiner notre vie en Suisse sous les décharges de synthés d’Aquarium. Les accords entraînants de Chain of Ifs décortiquent la chaîne des possibles, puis Doppelganger illustre la gaie dualité sur fond de banjo… Sous une brume new wave rappelant WorkCanigo est ambigu car on y entend « Can I Go », mais c’est aussi une fameuse montagne que j’ai eu l’occasion d’escalader ; le trekking se prolongeant à hauteur de lapin avec les accords ambient de Savoy… La tranche de spleen Espresso Girl consacre un couplet à The Cure, puis l’on joue à se faire peur avec Rumspringa qui signifie « rite de passage » en alsacien… Deux titres abusent de l’auto-tune, un artifice sonore dont la voix de Henk n’a nul besoin ; sans être un casse-briques ce disque anniversaire s’écoute avec plaisir, la fête étant complétée par un DVD qui remonte le temps à travers six extraits de concerts entre 1982 et 2000.