Robert Johnson – The Complete Recordings

Robert Johnson est un guitariste et chanteur américain né en 1911 dans le Mississippi. Après une enfance erratique entre école buissonnière et champs de coton, Robert apprend l’harmonica puis la guitare ; se marie à 18 ans mais sa femme meurt en couches neuf mois plus tard… Préférant la musique à la vie paysanne, Johnson écume la scène locale et fait connaître sa voix haut perchée, son jeu se perfectionne et il enregistre entre 1936 et 1937 les 29 chansons qui deviendront son corpus définitif ; décédant l’année suivante dans de troubles circonstances, la légende évoquant un mari jaloux qui aurait empoisonné son whisky… Parue chez Columbia en 1990, cette intégrale qui regroupe toutes les prises alternatives laisse entendre une virtuosité brute de décoffrage, six cordes et une voix à l’unisson aussi évidentes que chez Brassens quinze ans plus tard… Le son qui craque sur Sweet Home Chicago, la voix qui grimpe dans les aigus comme Little Richards (I Believe I’ll Dust My Broom, Preaching Blues) ; les rythmes entraînants de I’m a Steady Rollin’ Man et Come on in my Kitchen : Johnson a inspiré Dylan et Hendrix mais on y pense aussi en écoutant la folk de Jansch ou le blues de Joplin, cette dernière appartenant tout comme lui au Club 27 dont il est devenu malgré lui le membre fondateur.

John McLaughlin, Paco de Lucia & Al Di Meola – Friday Night in San Francisco

Friday Night in San Francisco a été enregistré en public en 1981 par les guitaristes John McLaughlin, Paco de Lucia et Al Di Meola. Les seuls instruments sont leurs trois guitares acoustiques et l’on en prend plein les oreilles avec Mediterranean Sundance/Rio Ancho, où Al et Paco se livrent à un exercice de virtuosité sur des airs de flamenco enchaînés à toute allure… Les cordes de John et Al se frottent aux Short Tales of The Black Forest de Chick Corea, avec un clin d’œil à Mancini et des respirations où le public manifeste son adhésion. Fantasia Suite et Guardian Angel font entendre le trio simultanément, avec Paco à gauche, John au milieu et Al à droite pour de nouvelles prouesses déliées, où règne harmonie et goût du risque. Un trio au sommet de son art pour ce monument de l’histoire du jazz, qui est à la guitare ce que le Köln Concert est au piano.

Irma Thomas – Ruler of Hearts

Irma Thomas est une interprète de musique soul américaine née en Louisiane en 1941. Elle apprend à chanter à l’église et passe une audition à l’âge de 13 ans chez Specialty Records, se produit dans des groupes de rhythm’n blues et sort son premier single en 1959, Don’t Mess with my ManIt’s Raining et Ruler of my Heart suivent, présents parmi vingt autres titres sur cette anthologie parue chez Charly R&B en 1989 ; dont j’ai fait l’acquisition après avoir vu Down by Law de Jim Jarmusch, sous le charme de la scène où Roberto Benigni et Nicoletta Braschi dansent ensemble en écoutant It’s Raining, qui compte depuis parmi mes chansons romantiques préférées… Porté par la voix feutrée d’Irma, le chant est tantôt accompagnée de chœurs (It’s too Soon to Know, Gone) ou plus solitaire (Cry On, Your Love is True) ; entre Aretha Franklin et Amy Winehouse (Ruler of my Heart). Il y aussi des morceaux live rappelant Janis Joplin, en particulier Wish Someone Would Care qui termine ce disque aux couleurs jazz de la Nouvelle-Orléans. « Drip, drop… Drip, drop… »

Charles Mingus – Mingus Ah Um

Né en 1922 dans l’Arizona, Charlie Mingus est un compositeur de jazz américain. Inspiré par Duke Ellington, il apprend le piano puis la contrebasse, se produit aux côtés de Louis Armstrong et enregistre un premier album en 1954 chez Savoy Records, un label où figurent déjà Miles Davis et John Coltrane… Paru en 1959, Mingus Ah Um propose neuf titres où la contrebasse de Mingus et les saxophones de Booker Ervin et John Handy rivalisent de créativité, enjoués (Better Git It In Your Soul) ou langoureux comme dans un polar (Goodbye Pork Pie Hat) avec le piano de Horace Parlan ; sur le fil de l’impro (Bird Calls) et plein de lyrisme avec les Fables of Faubus, où les instruments dialoguent au gré des percussions de Dannie Richmond… Mingus Ah Um est un disque qui m’évoque Ornette Coleman et Stan Getz, entre bebop et jazz fusion pour un moment feutré.

Herbie Nichols – The Complete Blue Note Recordings

Herbie Nichols est un pianiste et compositeur de jazz américain né à New York en 1919. Il étudie d’abord la musique classique puis intègre des orchestres de jazz à Harlem ; admirateur de Thelonious Monk autant que de Bartók ou Chopin, il enregistre son premier album en 1955 chez Blue Note : The Prophetic Herbie Nichols (en deux volumes), suivi de Herbie Nichols Trio l’année suivante. En avance sur son temps et emporté par une leucémie à l’âge de 44 ans, ses compositions élégantes et complexes ne lui permettent pas d’être reconnu de son vivant, dont on retrouve une grande partie sur cette anthologie parue chez Blue Note et qui reprend les trois disques précités, agrémentés de nombreux inédits… Avec Art Blakey à la batterie, j’aime les accélérations impromptues de Step Tempest puis Dance Line m’évoque Duke Ellington ; parmi d’autres morceaux de haute volée (Hangover Triangle, Sunday Stroll) ou plein d’allant (Applejackin’). Le choix éditorial de faire suivre certains titres de leur version alternative est malhabile car il aurait été moins monotone de les découvrir en annexe ; mais c’est un moindre mal qui ne saurait gâcher notre plaisir de savourer le jeu rare et flegmatique de Herbie.

Stevie Wonder – Talking Book

Né dans le Michigan en 1950, Stevie Wonder est un chanteur et compositeur américain. Du rhythm’n blues à la soul en passant par le funk, sa musique appartient à tous ces genres mais son style et sa voix son inimitables, cultivés depuis l’enfance où il apprend le piano, l’harmonica et le chant… Il signe son premier disque à 12 ans, chez Motown où il se fait appeler « Little Stevie » et devient une vedette quelques années avant Michael Jackson. Une dizaine d’albums plus tard, il publie Talking Book en 1972 et utilise alors couramment les instruments qui font sa patte : You are the Sunshine of my Life et son piano Rhodes, le clavinet Hohner de Superstition ; sans oublier le super synthé TONTO qui occupait une pièce entière, précurseur de la musique électronique et mis en scène deux ans plus tard dans le film Phantom of the Paradise… Alors oui, Stevie c’est de l’easy listening et je vibre davantage lorsque c’est Herbie qui manie le Moog ; mais nos oreilles ont parfois besoin de miel et dans ces moments-là, Tuesday Heartbreak ou I Believe sont de sacrés baumes.

Mahavishnu Orchestra – Visions of the Emerald Beyond

Un an après Birds of Fire, McLaughlin remanie son groupe et recrute en particulier le violoniste Jean-Luc Ponty, qui avait joué quelques années plus tôt aux côté de Frank Zappa. Paru en 1975, Visions of the Emerald Beyond est le second album issu de cette nouvelle mouture, paré d’un chant aux accents hippies sur les deux premiers titres. Les accords folk de Pastoral sont plus inspirés que les saccades de Can’t Stand Your FunkFaith monte au ciel et fait penser à Enigmatic Ocean paru deux ans plus tard, recommandé pour découvrir le travail solo de Ponty… Earth Ship et son clavinet se pose en intermède vaporeux avant de conclure avec trois titres enchaînés de Pegasus à On the Way Home to Earth, imposants et dignes d’une montée de rock progressif, la guitare ayant l’air de saluer Mike Oldfield… Un disque témoin du jazz fusion, abordable et produit par Ken Scott auquel on doit aussi Crime of the Century publié l’année d’avant.

Mahavishnu Orchestra – Birds of Fire

En 1973, Mahavishnu Orchestra publie son second album Birds of Fire, qui débute avec le morceau éponyme et son violon cadencé sur une basse de velours, la guitare de McLaughlin empruntant illico des traverses fougueuses. L’orgue tempéré de Miles Beyond est dédié à Davis, puis les instruments se superposent finement (Thousand Island Park) avant d’attaquer la seconde partie qui rend ce disque si remarquable : Hope et One Word tout en crescendos capitonnés, avec un solo de batterie rappelant The Talking Drum joué la même année par le même Cobham ; suivis de la montée orientale au Sanctuary, un joyau absolu transcendé par le piano Rhodes de Jan Hammer… Le violon se fait brièvement folk sur Open Country Joy avant la sortie en grandes pompes de Resolution, dont la progression évoque Magma et où tous les musiciens font corps vers l’apothéose ; rendant cet album aussi passionnant que Head Hunters paru la même année.

Mahavishnu Orchestra – The Inner Mounting Flame

Créé à New York en 1971 par le guitariste John McLaughlin, Mahavishnu Orchestra est un groupe de jazz fusion américain. L’enfance de John est marquée par le jazz de Reinhardt et de Grappelli, il démarre une carrière solo en 1969 aux côtés de John Surman, enregistre une poignée albums avec le batteur Billy Cobham et le violoniste Jerry Goodman ; puis convie ces derniers à le rejoindre au sein du Mahavishnu, avec Rick Laird à la basse et Jan Hammer aux claviers… Paru en 1971, leur premier opus débute par une leçon de virtuosité (Meeting of the Spirits), le jeu s’apaisant en faveur d’un dialogue entre les cordes de Goodman et la guitare de McLaughlin (Dawn), suivi d’une escalade en règle avec Cobham aux baguettes et qui dépote encore mieux sur Vital Transformation… Mais cet orchestre surdoué excelle aussi dans le défrichage de terres intimistes, avec le feutré You Know, You Know qui a ma préférence sur cet album protéiforme, chargé d’adrénaline et dont je suggère de s’imprégner quelque temps avant de partir à l’assaut du légendaire Birds of Fire.

Otis Redding – The Definitive Collection

Otis Redding est un chanteur et guitariste américain né en 1941. Il est choriste à l’église où il apprend le piano et la guitare, prend des cours de batterie à l’âge de 10 ans puis accompagne des groupes de gospel. Il rejoint les Pinetoppers en 1958, une formation de blues dont le guitariste Johnny Jenkins fait sensation, publie son premier album six ans plus tard et se fait connaître avec les balades Pain in my Heart et These Arms of Mine, où sa voix de rogomme est aussi à l’aise pour faire fondre les cœurs que remuer les guiboles (Security), puis l’année suivante avec Mr. Pitiful… De My Girl à la reprise de Satisfaction, les succès s’enchaînent et l’on songe à la fougue de Little Richard ; ils figurent tous sur cette anthologie parue chez Warner en 1987 et qui se termine avec l’impérissable (Sittin’ on) The Dock of the Bay, bouclé trois jours avant l’accident d’avion qui interrompt sa carrière à seulement 26 ans… Ses mélodies de feu inspireront les Moody Blues et Janis Joplin ; les Bee Gees lui dédieront To Love Somebody, une chanson écrite à l’intention d’Otis qui avait prévu de l’enregistrer.