Herbie Nichols – The Complete Blue Note Recordings

Herbie Nichols est un pianiste et compositeur de jazz américain né à New York en 1919. Il étudie d’abord la musique classique puis intègre des orchestres de jazz à Harlem ; admirateur de Thelonious Monk autant que de Bartók ou Chopin, il enregistre son premier album en 1955 chez Blue Note : The Prophetic Herbie Nichols (en deux volumes), suivi de Herbie Nichols Trio l’année suivante. En avance sur son temps et emporté par une leucémie à l’âge de 44 ans, ses compositions élégantes et complexes ne lui permettent pas d’être reconnu de son vivant, dont on retrouve une grande partie sur cette anthologie parue chez Blue Note et qui reprend les trois disques précités, agrémentés de nombreux inédits… Avec Art Blakey à la batterie, j’aime les accélérations impromptues de Step Tempest puis Dance Line m’évoque Duke Ellington ; parmi d’autres morceaux de haute volée (Hangover Triangle, Sunday Stroll) ou plein d’allant (Applejackin’). Le choix éditorial de faire suivre certains titres de leur version alternative est malhabile car il aurait été moins monotone de les découvrir en annexe ; mais c’est un moindre mal qui ne saurait gâcher notre plaisir de savourer le jeu rare et flegmatique, délié de Herbie.

Stevie Wonder – Talking Book

Né dans le Michigan en 1950, Stevie Wonder est un chanteur et compositeur américain. Du rhythm’n blues à la soul en passant par le funk, sa musique appartient à tous ces genres mais son style et sa voix son inimitables, cultivés depuis l’enfance où il apprend le piano, l’harmonica et le chant… Il signe son premier disque à 12 ans, chez Motown où il se fait appeler « Little Stevie » et devient une vedette quelques années avant Michael Jackson. Une dizaine d’albums plus tard, il publie Talking Book en 1972 et utilise alors couramment les instruments qui font sa patte : You are the Sunshine of my Life et son piano Rhodes, le clavinet Hohner de Superstition ; sans oublier le super synthé TONTO qui occupait une pièce entière, précurseur de la musique électronique et mis en scène deux ans plus tard dans le film Phantom of the Paradise… Alors oui, Stevie c’est de l’easy listening et je vibre davantage lorsque c’est Herbie qui manie le Moog ; mais nos oreilles ont parfois besoin de miel et dans ces moments-là, Tuesday Heartbreak ou I Believe sont de sacrés baumes.

Mahavishnu Orchestra – Visions of the Emerald Beyond

Un an après Birds of Fire, McLaughlin remanie son groupe et recrute en particulier le violoniste Jean-Luc Ponty, qui avait joué quelques années plus tôt aux côté de Frank Zappa. Paru en 1975, Visions of the Emerald Beyond est le second album issu de cette nouvelle mouture, paré d’un chant aux accents hippies sur les deux premiers titres. Les accords folk de Pastoral sont plus inspirés que les saccades de Can’t Stand Your FunkFaith monte au ciel et fait penser à Enigmatic Ocean paru deux ans plus tard, recommandé pour découvrir le travail solo de Ponty… Earth Ship et son clavinet se pose en intermède vaporeux avant de conclure avec trois titres enchaînés de Pegasus à On the Way Home to Earth, imposants et dignes d’une montée de rock progressif, la guitare ayant l’air de saluer Mike Oldfield… Un disque témoin du jazz fusion, abordable et produit par Ken Scott auquel on doit aussi Crime of the Century publié l’année d’avant.

Mahavishnu Orchestra – Birds of Fire

En 1973, Mahavishnu Orchestra publie son second album Birds of Fire, qui débute avec le morceau éponyme et son violon cadencé sur une basse de velours, la guitare de McLaughlin empruntant illico des traverses fougueuses. L’orgue tempéré de Miles Beyond est dédié à Davis, puis les instruments se superposent finement (Thousand Island Park) avant d’attaquer la seconde partie qui rend ce disque si remarquable : Hope et One Word tout en crescendos capitonnés, avec un solo de batterie rappelant The Talking Drum joué la même année par le même Cobham ; suivis de la montée orientale au Sanctuary, un joyau absolu transcendé par le piano Rhodes de Jan Hammer… Le violon se fait brièvement folk sur Open Country Joy avant la sortie en grandes pompes de Resolution, dont la progression évoque Magma et où tous les musiciens font corps vers l’apothéose ; rendant cet album aussi passionnant que Head Hunters paru la même année.

Mahavishnu Orchestra – The Inner Mounting Flame

Créé à New York en 1971 par le guitariste John McLaughlin, Mahavishnu Orchestra est un groupe de jazz fusion américain. L’enfance de John est marquée par le jazz de Reinhardt et de Grappelli, il démarre une carrière solo en 1969 aux côtés de John Surman, enregistre une poignée albums avec le batteur Billy Cobham et le violoniste Jerry Goodman ; puis convie ces derniers à le rejoindre au sein du Mahavishnu, avec Rick Laird à la basse et Jan Hammer aux claviers… Paru en 1971, leur premier opus débute par une leçon de virtuosité (Meeting of the Spirits), le jeu s’apaisant en faveur d’un dialogue entre les cordes de Goodman et la guitare de McLaughlin (Dawn), suivi d’une escalade en règle avec Cobham aux baguettes et qui dépote encore mieux sur Vital Transformation… Mais cet orchestre surdoué excelle aussi dans le défrichage de terres intimistes, avec le feutré You Know, You Know qui a ma préférence sur cet album protéiforme, chargé d’adrénaline et dont je suggère de s’imprégner quelque temps avant de partir à l’assaut du légendaire Birds of Fire.

Otis Redding – The Definitive Collection

Otis Redding est un chanteur et guitariste américain né en 1941. Il est choriste à l’église où il apprend le piano et la guitare, prend des cours de batterie à l’âge de 10 ans puis accompagne des groupes de gospel. Il rejoint les Pinetoppers en 1958, une formation de blues dont le guitariste Johnny Jenkins fait sensation, publie son premier album six ans plus tard et se fait connaître avec les balades Pain in my Heart et These Arms of Mine, où sa voix de rogomme est aussi à l’aise pour faire fondre les cœurs que remuer les guiboles (Security), puis l’année suivante avec Mr. Pitiful… De My Girl à la reprise de Satisfaction, les succès s’enchaînent et l’on songe à la fougue de Little Richard ; ils figurent tous sur cette anthologie parue chez Warner en 1987 et qui se termine avec l’impérissable (Sittin’ on) The Dock of the Bay, bouclé trois jours avant l’accident d’avion qui interrompt sa carrière à seulement 26 ans… Ses mélodies de feu inspireront les Moody Blues et Janis Joplin ; les Bee Gees lui dédieront To Love Somebody, une chanson écrite à l’intention d’Otis qui avait prévu de l’enregistrer.

Isaac Hayes – Shaft

Né en 1942 dans le Tennessee, Isaac Hayes est un chanteur et compositeur américain de musique soul et rhythm’n blues. Il apprend le piano puis le saxophone, joue dans les bars de Memphis puis aux côtés d’Otis Redding ; signe un contrat sur le label Stax qui publie son premier album en 1967…  La bande originale du film Shaft (Les Nuits rouges de Harlem) est son œuvre maîtresse, parue quatre ans plus tard sous la forme d’un double vinyle et qui démarre avec le fameux Theme et ses poussées de trompettes, les cordes funky introduisant tout en velours le personnage de John Shaft, détective privé vivant à Harlem… L’ambiance est au polar avec les congas de Gary Jones sur Walk from Regio’s, avant le xylophone jazzy d’Ellie’s Love Theme ; le gimmick du Cafe Regio’s me rappelle les séries télévisées des années 70 mais aussi la bande originale de Coffy, tandis que l’orgue du No Name Bar pourrait illustrer un épisode de Twin Peaks… Et même si les 19 minutes de Do Your Thing n’atteignent pas la démesure de Do What You Like écrite deux ans plus tôt, on y improvise avec la même soif de liberté.

Goran Kajfes – Home

Né près de Stockholm en 1970, Goran Kajfes est un compositeur et interprète multi-instrumentiste de jazz suédois. Son père est pianiste et l’initie à la trompette, il étudie la musique classique avant de confirmer son intérêt pour le jazz, influencé par Duke Ellington et Charles Mingus… Paru en 2000 chez Kaza, son premier album Home dégage une ambiance tamisée où la trompette de CCL suit un rythme chaloupé, avant la basse ouatée de Princess of Krishnaswamy. Avec le sax ténor de Jonas Kullhammar, le festif Mesqualero fait penser à Fela Kuti ; puis Life Insurance se déploie sur 14 minutes éthérées rappelant les sonorités d’Eric Truffaz avant de dévier vers une jam digne de Herbie Hancock, avec Daniel Karlsson au piano Rhodes… En duo avec son père Davor au piano, Goran boucle ce disque riche en rebonds, bien balancé entre vivacité et contemplation.

Jean-Luc Ponty – Cosmic Messenger

Aluni en 1978, Cosmic Messenger démarre par le titre du même nom, ou l’harmonie parfaite entre le violon électrique et les claviers, pour un envol immédiat vers la planète en fusion de Ponty… La virtuosité de The Art of Happiness fait songer à Stanley Clarke et Don’t Let the World Pass you By rend optimiste avant de s’introvertir à la manière de John Surman avec I only Feel Good with You suivi d’Ethereal Mood et sa rythmique boisée, formant un triptyque harmonieux avec le morceau éponyme… Egocentric Molecules est glouton, qui démarre comme un essaim d’abeilles six ans avant l’interprétation du cosmos selon Parmegiani ; mais Ponty butine aussi du côté de Santana et Puppet’s Dance ou Fake Paradise éloignent cet opus de l’enchantement d’un Offramp, nous laissant suspendus dans l’espace comme sur le dessin de couverture signé Daved Levitan.

Jean-Luc Ponty – Enigmatic Ocean

Un an après Aurora, Ponty revient avec Enigmatic Ocean où l’on embarque dans le Trans-Love Express et son roulis électrique… Avec l’entrée des instruments comme de petites cascades, la batterie de Steve Smith qui claque et les rasades d’un violon qui vient d’être affûté, Mirage pourrait être la bande son d’un polar des années 80… Le titre éponyme se déploie en quatre parties où les solos se superposent, Allan Zavod creuse la gamme au synthé et la guitare rythmique de Daryl Stuermer semble parcourue de plus de dix doigts ; Ponty reprend la main et l’on reste en apnée le long des récifs coralliens vers The Struggle of the Turtle to the Sea, pièce maîtresse de 14 minutes où la basse gutturale de Ralphe Armstrong fait impression… Avec sa bonne bouille en couverture, Jean-Luc Ponty signe un disque ruisselant où l’on s’immerge sans grelotter, aux airs marins qui donnent envie de fureter du côté d’Eddy Louiss.