Nina Simone – Wild is the Wind

Nina Simone est une chanteuse, compositrice et pianiste de jazz américaine née en Caroline du Nord en 1933. Elle s’implique très jeune dans la chorale de son église, apprend le piano et découvre la musique de Bach, donne un premier récital à l’âge de 12 ans… Dix ans plus tard, elle chante Porgy and Bess dans les clubs de Philadelphie, puis à New York où elle affirme son jazz vocal et publie un album en 1958, dont le premier morceau Mood Indigo est signé Duke Ellington… Huit ans plus tard, son sixième opus Wild is the Wind met en jambes avec I Love Your Lovin’ Ways et ses chœurs rhythm’n blues, suivi de Four Women où s’accompagnant d’un piano métronomique, Nina dénonce les préjugés liés à sa couleur de peau. Lilac Wine rend tout chose et permet de diluer les saignements du cœur (Break Down and Let it all Out, If I Should Lose You) avant la voix grave et lascive de Wild is the Wind sur cet album balancé entre blues, jazz et gospel ; qui laisse en héritage une musique dont se sont réclamées Lana del Rey, Elizabeth Fraser ou Amy Winehouse. « I love your lovin’ ways, yes I do… »

John Surman – Private City

John Surman est un compositeur et saxophoniste anglais né à Tavistock en 1944. Il fait ses armes avec John McLaughlin puis forme le groupe de jazz The Trio, publie un premier album éponyme en 1969 avant d’affirmer son style en 1972 avec Westering Home, un album où il joue de tous les instruments en utilisant le procédé de l’overdubbing, à l’instar de Sidney Bechet ou Miles Davis avant lui… Paru chez ECM en 1987, Private City procède de la même manière et l’on y entend John simultanément aux saxos, à la clarinette et au synthé ; envoûtant d’emblée avec Portrait of a Romantic qui compte parmi mes morceaux de jazz contemporain préférés. On Hubbard’s Hill est plus dépouillé, où les instruments échangent comme des oiseaux avant les manœuvres feutrées de Levitation ou l’errance urbaine de Roundelay… La promenade se termine sur les accords mystérieux de The Wizard’s Song, laissant l’auditeur satisfait et son imaginaire longtemps stimulé par ces sonorités immatérielles.

Django Reinhardt – 100 Ans de Jazz

Né en Belgique en 1910, Django Reinhardt est un guitariste français à l’origine du jazz manouche, un style de musique combinant jazz et folklore gitan popularisé avec Stéphane Grappelli en 1934, qualifié par ce dernier de « jazz sans tambour ni trompette. » Django voyage en roulotte avant de s’installer à Paris à l’adolescence, où il apprend le banjo grâce à son oncle, puis le violon et enfin la guitare qui deviendra son instrument de prédilection en dépit d’un incendie qui mutile sa main gauche à l’âge de 18 ans ; à la suite duquel il va développer une technique de jeu particulière qui sera admirée par Jimi Hendrix… Parue en 1992, cette anthologie présente des enregistrements réalisés à Rome en 1949 et 1950 aux côtés d’Alf Masselier à la contrebasse ou de Grappelli au violon, le célèbre Minor Swing ouvrant le bal avec un swing à tomber de sa chaise ; suivi de Nuages où les cordes de Django sont accompagnées d’une impalpable clarinette, tandis que September Song me fait penser aux Shadows… Que l’on tape du pied avec le traditionnel Russian Songs Medley ou que l’on flâne avec Improvisation sur Tchaïkovsky, la griserie est garantie avec ces 36 morceaux hors du temps.

Billie Holiday – L’Art Vocal vol. 1

Née à Philadelphie en 1915, Billie Holiday est une chanteuse de blues américaine. Privée d’enfance entre un père absent et une mère qui se prostitue, elle découvre les disques de Louis Armstrong et tente de se frayer un chemin dans le milieu musical, chante dans les clubs où elle est repérée par un producteur de Columbia qui lui permet d’enregistrer son premier disque à l’âge de 18 ans… Les succès s’enchaînent, les mauvaises rencontres aussi et Billie devient dépendante à la drogue et à l’alcool ; elle se produit aux côtés des plus grands d’Oscar Peterson à Miles Davis mais ravagée par les excès, décède prématurément à 44 ans… Admirée par Sinatra et figure de proue du jazz vocal à l’égal d’Ella Fitzgerald ou Nina Simone, son timbre swinguant relègue les autres instruments au rang de figurants ; comme en témoigne cette anthologie parue en 1990 sous l’égide de la Fondation France Telecom, où l’on retrouve 22 titres habités par la mélancolie (The Mood that I’m In, Carelessly, My Man, Strange Fruit) ; avec le sublime You Go to my Head qui me fait songer à Lilac Wine.

Robert Johnson – The Complete Recordings

Robert Johnson est un guitariste et chanteur américain né en 1911 dans le Mississippi. Après une enfance erratique entre école buissonnière et champs de coton, Robert apprend l’harmonica puis la guitare ; se marie à 18 ans mais sa femme meurt en couches neuf mois plus tard… Préférant la musique à la vie paysanne, Johnson écume la scène locale et fait connaître sa voix haut perchée, son jeu se perfectionne et il enregistre entre 1936 et 1937 les 29 chansons qui deviendront son corpus définitif ; décédant l’année suivante dans de troubles circonstances, la légende évoquant un mari jaloux qui aurait empoisonné son whisky… Parue chez Columbia en 1990, cette intégrale qui regroupe toutes les prises alternatives laisse entendre une virtuosité brute de décoffrage, six cordes et une voix à l’unisson aussi évidentes que chez Brassens quinze ans plus tard… Le son qui craque sur Sweet Home Chicago, la voix qui grimpe dans les aigus comme Little Richards (I Believe I’ll Dust My Broom, Preaching Blues) ; les rythmes entraînants de I’m a Steady Rollin’ Man et Come on in my Kitchen : Johnson a inspiré Dylan et Hendrix mais on y pense aussi en écoutant la folk de Jansch ou le blues de Joplin, cette dernière appartenant tout comme lui au Club 27 dont il est devenu malgré lui le membre fondateur.

John McLaughlin, Paco de Lucia & Al Di Meola – Friday Night in San Francisco

Friday Night in San Francisco a été enregistré en public en 1981 par les guitaristes John McLaughlin, Paco de Lucia et Al Di Meola. Les seuls instruments sont leurs trois guitares acoustiques et l’on en prend plein les oreilles avec Mediterranean Sundance/Rio Ancho, où Al et Paco se livrent à un exercice de virtuosité sur des airs de flamenco enchaînés à toute allure… Les cordes de John et Al se frottent aux Short Tales of The Black Forest de Chick Corea, avec un clin d’œil à Mancini et des respirations où le public manifeste son adhésion. Fantasia Suite et Guardian Angel font entendre le trio simultanément, avec Paco à gauche, John au milieu et Al à droite pour de nouvelles prouesses déliées, où règne harmonie et goût du risque. Un trio au sommet de son art pour ce monument de l’histoire du jazz, qui est à la guitare ce que le Köln Concert est au piano.

Irma Thomas – Ruler of Hearts

Irma Thomas est une interprète de musique soul américaine née en Louisiane en 1941. Elle apprend à chanter à l’église et passe une audition à l’âge de 13 ans chez Specialty Records, se produit dans des groupes de rhythm’n blues et sort son premier single en 1959, Don’t Mess with my ManIt’s Raining et Ruler of my Heart suivent, présents parmi vingt autres titres sur cette anthologie parue chez Charly R&B en 1989 ; dont j’ai fait l’acquisition après avoir vu Down by Law de Jim Jarmusch, sous le charme de la scène où Roberto Benigni et Nicoletta Braschi dansent ensemble en écoutant It’s Raining, qui compte depuis parmi mes chansons romantiques préférées… Porté par la voix feutrée d’Irma, le chant est tantôt accompagnée de chœurs (It’s too Soon to Know, Gone) ou plus solitaire (Cry On, Your Love is True) ; entre Aretha Franklin et Amy Winehouse (Ruler of my Heart). Il y aussi des morceaux live rappelant Janis Joplin, en particulier Wish Someone Would Care qui termine ce disque aux couleurs jazz de la Nouvelle-Orléans. « Drip, drop… Drip, drop… »

Charles Mingus – Mingus Ah Um

Né en 1922 dans l’Arizona, Charlie Mingus est un compositeur de jazz américain. Inspiré par Duke Ellington, il apprend le piano puis la contrebasse, se produit aux côtés de Louis Armstrong et enregistre un premier album en 1954 chez Savoy Records, un label où figurent déjà Miles Davis et John Coltrane… Paru en 1959, Mingus Ah Um propose neuf titres où la contrebasse de Mingus et les saxophones de Booker Ervin et John Handy rivalisent de créativité, enjoués (Better Git It In Your Soul) ou langoureux comme dans un polar (Goodbye Pork Pie Hat) avec le piano de Horace Parlan ; sur le fil de l’impro (Bird Calls) et plein de lyrisme avec les Fables of Faubus, où les instruments dialoguent au gré des percussions de Dannie Richmond… Mingus Ah Um est un disque qui m’évoque Ornette Coleman et Stan Getz, entre bebop et jazz fusion pour un moment feutré.

Herbie Nichols – The Complete Blue Note Recordings

Herbie Nichols est un pianiste et compositeur de jazz américain né à New York en 1919. Il étudie d’abord la musique classique puis intègre des orchestres de jazz à Harlem ; admirateur de Thelonious Monk autant que de Bartók ou Chopin, il enregistre son premier album en 1955 chez Blue Note : The Prophetic Herbie Nichols (en deux volumes), suivi de Herbie Nichols Trio l’année suivante. En avance sur son temps et emporté par une leucémie à l’âge de 44 ans, ses compositions élégantes et complexes ne lui permettent pas d’être reconnu de son vivant, dont on retrouve une grande partie sur cette anthologie parue chez Blue Note et qui reprend les trois disques précités, agrémentés de nombreux inédits… Avec Art Blakey à la batterie, j’aime les accélérations impromptues de Step Tempest puis Dance Line m’évoque Duke Ellington ; parmi d’autres morceaux de haute volée (Hangover Triangle, Sunday Stroll) ou plein d’allant (Applejackin’). Le choix éditorial de faire suivre certains titres de leur version alternative est malhabile car il aurait été moins monotone de les découvrir en annexe ; mais c’est un moindre mal qui ne saurait gâcher notre plaisir de savourer le jeu rare et flegmatique de Herbie.

Stevie Wonder – Talking Book

Né dans le Michigan en 1950, Stevie Wonder est un chanteur et compositeur américain. Du rhythm’n blues à la soul en passant par le funk, sa musique appartient à tous ces genres mais son style et sa voix son inimitables, cultivés depuis l’enfance où il apprend le piano, l’harmonica et le chant… Il signe son premier disque à 12 ans, chez Motown où il se fait appeler « Little Stevie » et devient une vedette quelques années avant Michael Jackson. Une dizaine d’albums plus tard, il publie Talking Book en 1972 et utilise alors couramment les instruments qui font sa patte : You are the Sunshine of my Life et son piano Rhodes, le clavinet Hohner de Superstition ; sans oublier le super synthé TONTO qui occupait une pièce entière, précurseur de la musique électronique et mis en scène deux ans plus tard dans le film Phantom of the Paradise… Alors oui, Stevie c’est de l’easy listening et je vibre davantage lorsque c’est Herbie qui manie le Moog ; mais nos oreilles ont parfois besoin de miel et dans ces moments-là, Tuesday Heartbreak ou I Believe sont de sacrés baumes.