Erik Truffaz – In Between

Onze ans après Bending New Corners et une dizaine d’autres albums (j’ai un temps possédé l’exotique Mantis), Truffaz est de retour avec In Between où Benoît Corboz est aux claviers tandis que Giuliani et Erbetta sont fidèles aux postes de bassiste et batteur. Nonchalant à l’orgue Hammond, le titre éponyme agit tel un « tranquillise-tout » comme dirait Isabelle Adjani, de même avec Les gens du voyage où le piano délicat soutient une trompette bohème… Invitée délicieuse, Sophie Hunger imprime sa sensualité farouche sur Let Me Go! et Dirge emprunté à Bob Dylan ; j’aime également les rythmes new wave de Mechanic Cosmetic mais le morceau phare s’intitule The Secret of the Dead Sea, démarrant à la façon d’un hymne digne d’Explosions in The Sky et dont les mouvements se déplient au gré du courant ; un bateau prenant le large et où « la lenteur prend tout son sens », précise Truffaz dans le livret à propos de ce disque tendre et bienveillant, opportun pour tout oublier.

Erik Truffaz – Bending New Corners

Erik Truffaz est un trompettiste et compositeur de jazz français né en Suisse en 1960. Passionné de musique dès le plus jeune âge, il est marqué par l’album Kind of Blue et crée son propre groupe trente ans plus tard, avec entre autres Marc Erbetta aux percussions et Marcello Giuliani à la basse. Assimilé au new urban (abrégé nu) jazz, son style mêlant electro et hip hop m’évoque The Cinematic Orchestra, il s’autorise tous les mélanges et collabore avec Pierre Henry, Christophe ou encore Murcof… Paru en 1999, son quatrième opus Bending New Corners regorge de créativité avec Arroyo, véritable signature sonore où la trompette exaltée flotte sur les réverbérations d’un clavier Rhodes… More et Less jouent avec nos nerfs comme avant le dénouement d’une série noire, tenus en respect par la batterie suprême d’Erbetta avant la descente aux abysses de Minaret… Invité sur Sweet Mercy ou Friendly Fire, le rappeur Nya apporte une touche moelleuse entre Archive et Red Snapper sur ce disque abordable, novateur il y a vingt ans et aujourd’hui indémodable.

Eddie Roberts – Roughneck

Eddie Roberts est un guitariste et compositeur de jazz né au Pays de Galles en 1971. Il apprend le piano mais s’intéresse plutôt à la guitare en écoutant les disques de son frère aîné, de Hendrix à Black Sabbath… En 1999, il se produit à Leeds au sein du groupe de jazz fusion The New Mastersounds ; cinq ans plus tard il entame une carrière solo et signe l’album Roughneck chez One Note. Qui démarre avec un titre éponyme dont le groove m’évoque Rose Rouge et se poursuit avec des effusions funk riches en trompette et percussions (Diggin’ Deeper, Costa del Soul) ; avant le piano peinard d’Every Goodbye… Le rythme mêlé de samples d’Eazin’ Down a l’air inspiré par Mr. Scruff avec lequel Eddie a collaboré en 2003, précédant les riffs addictifs de New Life… Avec sur la pochette une guitare en noir et blanc qui me fait penser à la photo que j’avais prise de ma basse au temps où j’en jouais, le swing jazz dub de Roughneck s’écoute très bien entre Carnet de Routes et In Between.

Sarah Vaughan – Sarah Vaughan

Sarah Vaughan est une chanteuse de jazz américaine né en 1924 à Newark. Elle apprend l’orgue et le chant à l’église, remporte le concours du Théâtre Apollo à Harlem puis est engagée dans des orchestres de big band aux côtés de Charlie Parker… Paru en 1954, cet album éponyme sous-titré Sarah and Clifford  a été enregistré aux côtés du trompettiste Clifford Brown, huit inédits complétant les neuf morceaux originaux sur cette réédition cd où l’on s’éprend aussitôt du timbre de Sarah, sa maîtrise vocale lui permettant toutes les audaces… Reine du bebop (Shulie a Bop, Lullaby of Birdland) et des envolées romantiques (Lover Man, Body and Soul, April in Paris) ; émouvante dans la dissonance (If I Knew Then) ou plongeant dans les graves comme sur September Song écrit par Kurt Weil, avec la flûte angélique de Herbie Mann… He’s My Guy résonne avec My Man de Billie Holiday mais aussi I gotta Guy de Ella Fitzgerald sur ce disque virtuose et candide, pour un coup de blues réussi.

Romane – French Guitar

Plus connu sous le nom de Romane, Patrick Leguidecoq est un guitariste de jazz né à Paris en 1959. Il fréquente le milieu manouche vers l’âge de 12 ans, apprend la guitare et prend part aux groupes Django Vision puis Paris Swing Orchestra, obtient le prix du jazz Sidney Bechet en 1997 avant de former le Romane Acoustic Quintet, auquel nous devons ce disque paru en 2005 chez Iris Music… Dans son élément avec Django dont on sent la patte dès le premier morceau (French Guitar) puis plus loin avec la reprise de Billet Doux, Romane brode avec bonheur autour de Piaf (L’Hymne à l’Amour) et Trenet (Ménilmontant) ; ses doigts dégainant aussi vite que la contrebasse de Pascal Berne sur l’éclatant Swing & Wesson… L’âme flâne avec Paris Première et For Wes est sublimé par le piano de Christophe Cravéro sur ce disque aux sonorités subtiles, en compagnie des frères Fanto et Yayo, petits cousins de Reinhardt. À écouter sans craindre d’élargir son horizon, entre le Général Alcazar et Chilly Gonzales.

Joëlle Léandre – Urban Bass

Joëlle Léandre est une compositrice et contrebassiste française née en 1951 à Aix-en-Provence. Lauréate du Conservatoire de Paris, elle a travaillé avec John Cage et collaboré à plus de cent disques et performances pour le théâtre et la danse… Paru en 1990 sur le label L’empreinte Digitale, Urban Bass réjouit par une originalité ne se souciant pas d’étiquettes. Après des glissandos étoffés où l’archet attendrit nos oreilles, l’Ouverture emprunte une voie tortueuse où résonnent des boyaux ; suivie du Témoignage de Joëlle vocalisant entre des percussions molletonnées… Taxi est un bijou d’improvisation, cadavre exquis relatant la rencontre d’une contrebassiste et d’un chauffeur de taxi ; le duo Séraphine assenant des saillies inquiétantes avec Sylvie Altenburger à l’alto… Je n’oublie pas Cri où se succèdent sifflements et façons de saluer, rappelant All the Love de Kate Bush au sortir de ce disque poétique et incarné, entre la sobriété de Pauline Oliveros et l’audace de Liesa Van der Aa. « Qu’est-ce que c’est votre truc ? Les taxis c’est pour les personnes… »

Thelonious Monk – Brilliant Corners/Thelonious Himself/Monk’s Music

Thelonious Monk est un pianiste et compositeur de jazz américain né à Rocky Mount en 1917. Sa famille déménage à New York où il apprend le piano à l’âge de 11 ans, étudie Liszt et Chopin puis s’essaie à l’harmonium de l’église, se produit dans les clubs locaux dès 1937… Quatre ans plus tard, il est pianiste à Harlem, là ou se produit Charlie Parker et l’on découvre son talent pour le bebop et l’improvisation, mais le public est frileux et Monk ne rencontre qu’un succès d’estime jusqu’en 1957 où paraît Brilliant Corners, qui contient cinq morceaux de longue durée dont quatre ont été écrits par Thelonious, pianiste fébrile aux côtés des saxophonistes Sonny Rollins et Ernie Henry, avec la participation de Paul Chambers sur Bemsha Swing… Il y a aussi les 13 minutes de Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are, captivantes et où le quintette se met au diapason du clavier de Monk ; suivi des albums Thelonious Himself et Monk’s Music sur ce double cd paru en 2009 chez Delta, où l’on retrouve ‘Round Midnight et Monk’s Mood avec John Coltrane, ou encore Epistrophy et le retour complice des saxos… Mingus et Lloyd sont les deux Charles auxquels je pense lorsque j’écoute ces trois disques revitalisants, généralement d’affilée.

Nina Simone – Wild is the Wind

Nina Simone est une chanteuse, compositrice et pianiste de jazz américaine née en Caroline du Nord en 1933. Elle s’implique très jeune dans la chorale de son église, apprend le piano et découvre la musique de Bach, donne un premier récital à l’âge de 12 ans… Dix ans plus tard, elle chante Porgy and Bess dans les clubs de Philadelphie, puis à New York où elle affirme son jazz vocal et publie un album en 1958, dont le premier morceau Mood Indigo est signé Duke Ellington… Huit ans plus tard, son sixième opus Wild is the Wind met en jambes avec I Love Your Lovin’ Ways et ses chœurs rhythm’n blues, suivi de Four Women où s’accompagnant d’un piano métronomique, Nina dénonce les préjugés liés à sa couleur de peau. Lilac Wine rend tout chose et permet de diluer les saignements du cœur (Break Down and Let it all Out, If I Should Lose You) avant la voix grave et lascive de Wild is the Wind sur cet album balancé entre blues, jazz et gospel ; qui laisse en héritage une musique dont se sont réclamées Lana del Rey, Elizabeth Fraser ou Amy Winehouse. « I love your lovin’ ways, yes I do… »

John Surman – Private City

John Surman est un compositeur et saxophoniste anglais né à Tavistock en 1944. Il fait ses armes avec John McLaughlin puis forme le groupe de jazz The Trio, publie un premier album éponyme en 1969 avant d’affirmer son style en 1972 avec Westering Home, un album où il joue de tous les instruments en utilisant le procédé de l’overdubbing, à l’instar de Sidney Bechet ou Miles Davis avant lui… Paru chez ECM en 1987, Private City procède de la même manière et l’on y entend John simultanément aux saxos, à la clarinette et au synthé ; envoûtant d’emblée avec Portrait of a Romantic qui compte parmi mes morceaux de jazz contemporain préférés. On Hubbard’s Hill est plus dépouillé, où les instruments échangent comme des oiseaux avant les manœuvres feutrées de Levitation ou l’errance urbaine de Roundelay… La promenade se termine sur les accords mystérieux de The Wizard’s Song, laissant l’auditeur satisfait et son imaginaire longtemps stimulé par ces sonorités immatérielles.

Django Reinhardt – 100 Ans de Jazz

Né en Belgique en 1910, Django Reinhardt est un guitariste français à l’origine du jazz manouche, un style de musique combinant jazz et folklore gitan popularisé avec Stéphane Grappelli en 1934, qualifié par ce dernier de « jazz sans tambour ni trompette. » Django voyage en roulotte avant de s’installer à Paris à l’adolescence, où il apprend le banjo grâce à son oncle, puis le violon et enfin la guitare qui deviendra son instrument de prédilection en dépit d’un incendie qui mutile sa main gauche à l’âge de 18 ans ; à la suite duquel il va développer une technique de jeu particulière qui sera admirée par Jimi Hendrix… Parue en 1992, cette anthologie présente des enregistrements réalisés à Rome en 1949 et 1950 aux côtés d’Alf Masselier à la contrebasse ou de Grappelli au violon, le célèbre Minor Swing ouvrant le bal avec un swing à tomber de sa chaise ; suivi de Nuages où les cordes de Django sont accompagnées d’une impalpable clarinette, tandis que September Song me fait penser aux Shadows… Que l’on tape du pied avec le traditionnel Russian Songs Medley ou que l’on flâne avec Improvisation sur Tchaïkovsky, la griserie est garantie avec ces 36 morceaux hors du temps.