Goran Kajfes – Home

Né près de Stockholm en 1970, Goran Kajfes est un compositeur et interprète multi-instrumentiste de jazz suédois. Son père est pianiste et l’initie à la trompette, il étudie la musique classique avant de confirmer son intérêt pour le jazz, influencé par Duke Ellington et Charles Mingus… Paru en 2000 chez Kaza, son premier album Home dégage une ambiance tamisée où la trompette de CCL suit un rythme chaloupé, avant la basse ouatée de Princess of Krishnaswamy. Avec le sax ténor de Jonas Kullhammar, le festif Mesqualero fait penser à Fela Kuti ; puis Life Insurance se déploie sur 14 minutes éthérées rappelant les sonorités d’Eric Truffaz avant de dévier vers une jam digne de Herbie Hancock, avec Daniel Karlsson au piano Rhodes… En duo avec son père Davor au piano, Goran boucle ce disque riche en rebonds, bien balancé entre vivacité et contemplation.

Jean-Luc Ponty – Cosmic Messenger

Aluni en 1978, Cosmic Messenger démarre par le titre du même nom, ou l’harmonie parfaite entre le violon électrique et les claviers, pour un envol immédiat vers la planète en fusion de Ponty… La virtuosité de The Art of Happiness fait songer à Stanley Clarke et Don’t Let the World Pass you By rend optimiste avant de s’introvertir à la manière de John Surman avec I only Feel Good with You suivi d’Ethereal Mood et sa rythmique boisée, formant un triptyque harmonieux avec le morceau éponyme… Egocentric Molecules est glouton, qui démarre comme un essaim d’abeilles six ans avant l’interprétation du cosmos selon Parmegiani ; mais Ponty butine aussi du côté de Santana et Puppet’s Dance ou Fake Paradise éloignent cet opus de l’enchantement d’un Offramp, nous laissant suspendus dans l’espace comme sur le dessin de couverture signé Daved Levitan.

Jean-Luc Ponty – Enigmatic Ocean

Un an après Aurora, Ponty revient avec Enigmatic Ocean où l’on embarque dans le Trans-Love Express et son roulis électrique… Avec l’entrée des instruments comme de petites cascades, la batterie de Steve Smith qui claque et les rasades d’un violon qui vient d’être affûté, Mirage pourrait être la bande son d’un polar des années 80… Le titre éponyme se déploie en quatre parties où les solos se superposent, Allan Zavod creuse la gamme au synthé et la guitare rythmique de Daryl Stuermer semble parcourue de plus de dix doigts ; Ponty reprend la main et l’on reste en apnée le long des récifs coralliens vers The Struggle of the Turtle to the Sea, pièce maîtresse de 14 minutes où la basse gutturale de Ralphe Armstrong fait impression… Avec sa bonne bouille en couverture, Jean-Luc Ponty signe un disque ruisselant où l’on s’immerge sans grelotter, aux airs marins qui donnent envie de fureter du côté d’Eddy Louiss.

Jean-Luc Ponty – Aurora

Né en 1942 de père violoniste et de mère pianiste, Jean-Luc Ponty est un compositeur de jazz français. Admis au Conservatoire de Paris à 16 ans, il se passionne pour la musique de John Coltrane puis collabore avec Frank Zappa ou Serge Gainsbourg sur Histoire de Melody Nelson, signe chez Atlantic en 1975 et s’impose progressivement sur la scène jazz fusion. Paru l’année suivante, Aurora démarre avec son violon électrique reconnaissable entre tous, parsemant Is Once Enough? de notes accortes… Aurora raconte une histoire en deux parties où le clavier de Patrice Rushen est d’abord à l’unisson du violon ; ce dernier opérant ensuite un solo où guitare et piano prennent le large dans un groove rappelant Fat Albert Rotunda… On pense aussi au Mahavishnu Orchestra avec lequel Jean-Luc travaille alors depuis deux ans ; Waking Dream offrant une déambulation digestive au clair de lune, tamisée par la basse de Tom Fowler.

Stéphane Grappelli – Jazz Collection

Stéphane Grappelli est un violoniste et pianiste de jazz français né à Paris en 1908. Il fait son apprentissage comme musicien de rue puis accompagne les films muets au cinéma ; avant de créer le Quintette du Hot Club de France en 1934 aux côtés de Django Reinhardt. Collaborant avec Oscar Peterson ou Jean-Luc Ponty, son abondante discographie est élégamment résumée sur cette anthologie parue chez Jazz Collection, où accompagné pour l’essentiel des guitaristes Barney Kessel et Nini Rosso, de Mitchell Gaudry à la basse et Jean-Louis Viale à la batterie, l’archet de Grappelli sillonne l’histoire du jazz de More than you Know à It’s only Paper Moon, avec une reprise dégourdie de Tea for Two mais aussi des moments plus intimes, où le piano dialogue (Moonlight in Vermont, Tournesol) et se confie (Greensleeves) derrière un violon réservé. De la musique pour une nuit sans prise de tête, à alterner avec Sidney Bechet ou Eddy Louiss.

Natalia M. King – Furyandsound

Paru en 2003, ce second opus confirme la singularité de Natalia M. King, dont la liberté et l’aisance vocale me font penser à Amy Winehouse en moins lisse. D’une douceur affirmée, Grab a Hold prépare nos tripes pour un trip musical hors norme, les premiers frissons se faisant sentir avec Before et le violoncelle de Solange Minali-Bella, rehaussant la narration de fièvre et de coton particulière à Natalia. Déferlant par vagues, Fury and Sound hésite et repart de plus belle dans un mouvement fleuve comparable à Fontella Bass chantant Evolution ; guitares et sonneries incrustées ajoutant au tumulte enchaîné avec Love is où des arpèges soutiennent une ballade jazz folk… Dans la série berceuse enivrante, Dive surpasse No Surprises de Radiohead et Carry On donne envie d’en découdre, le luxuriant Come Rest invitant au repos de la guerrière après ces envolées d’or et de rage… Avec sa pochette à la fois photographiée par Maï Lucas, déchirée puis dessinée par Nicolas Nemiri, Furyandsound écrit tout attaché est un disque indomptable et torrentiel, à écouter avant de soulever une montagne.

Natalia M. King – Milagro

Née à Brooklyn en 1969, Natalia M. King est une chanteuse et musicienne de jazz blues américain. Choriste au collège, elle étudie un temps le Moyen Âge et enchaîne les petits boulots, donne ses premiers concerts à 24 ans aux côtés des Mojo Monks. En 1997, elle annonce la couleur avec As I am, un single autoproduit qui ne trouve pas son public, puis s’exile à Paris où elle enregistre Milagro en 2002… La guitare de Bliss fait penser à Michael Brook avant que la voix de Natalia ne s’installe, sinueuse et affinée par une batterie feutrée. Ça swingue en diable avec You are my Song ou The Edge, puis In the Inside se dévoile en 9 minutes surprenantes entre tonalités new wave et ruptures vocales, remontées rock vers l’intimiste Beautiful qui se transforme en impro blues tout en syncopes, dans un final où Natalia et ses guitares nous laissent étourdis après ces 69 minutes comme l’année de sa naissance, pour un premier album charnel et solaire.

Muddy Waters – Folk Singer

Muddy Waters est un guitariste et chanteur de blues américain né à Rolling Fork en 1913, deux ans après Robert Johnson. Élevé par sa  grand-mère, il chante à l’église et se paie une guitare à l’âge de 17 ans, après avoir vendu un cheval… Sa carrière démarre à Chicago dans les années 40, où il forme les Chicago Blues et signe sur le label Chess. Paru en 1964, son quatrième album Folk Singer est entièrement acoustique, qui nous plonge au cœur du blues en quelques accords et un friselis de batterie ; la voix charnelle de Waters faisant le reste… De My Home is in the Delta à Feel Like Going Home en passant par Long Distance, le son des instruments est d’une étonnante clarté, pour une sensation d’intimité particulière et les morceaux rajoutés en bonus sur le cd semblent de trop, où Muddy a rebranché sa guitare comme trois ans plus tard aux côtés de Bo Diddley, électrisant son spleen.

Pat Metheny – Still Life (Talking)

En 1987, Pat Metheny prend ses distances avec ECM et une certaine idée de l’improvisation, le label de Jan Garbarek étant connu pour imposer un temps de travail en studio limité, et publie son album Still Life (Talking) chez Geffen… Si la production s’en trouve étoffée, l’esprit reste intact avec Minuano où le chant se promène de haut en bas le long de la partition. So May it Secretly Begin et Last Train Home éblouissent par leur agilité, les airs latin jazz de (It’s Just) Talk n’apportent pas grand-chose mais les murmures chantés de Third Wind transportent à la manière d’Amir selon Henri Texier… On remonte à la surface avec le piano de Lyle Mays (In Her Family), entre cymbales inversées et enjolivements new age superfétatoires ; alors même s’il ne possède pas la magie naturelle d’Offramp, cet opus offre de bons moments de jazz fusion.

Pat Metheny – First Circle

Deux ans après Offramp, entre marche militaire et cirque fou Forward March entame ce quatrième album par une trompette dissonante et un orchestre désaccordé surprenants. Yolanda, You Learn enchaîne avec son tempo nerveux et ce chant vocalisant qui suit la mélodie comme dans une bulle de Gould ; suivi des neuf minutes de The First Circle où les à-coups de caisse claire rappellent Spirit of Eden, guitare et piano soutenant des clochettes aussi tendres que chez les Nits… On pense à Ponty sur If I Could dont les cordes avancent seules sur fond de barques synthétiques, comme on marche sur la plage au lever du jour ; puis End of the Game prend le temps de s’étendre et offre un panorama grandiose… Invité à chanter sur Más Allá, Pedro Aznar rompt un peu le charme et Praise boucle la fête avec des flûtes exagérées, mais les autres titres ouvrent bien des horizons et font de First Circle un disque candide et virtuose, quoique parfois coton.