Jean-Louis Aubert ‘n’ Ko – Plâtre et Ciment

Jean-Louis Aubert est né dans l’Ain en 1955. Il forme son premier groupe à 15 ans, avec ses copains Louis Bertignac et Olivier Caudron. Cinq ans plus tard, il rencontre Richard Kolinka et forment Sémolina, dont l’unique 45 tours ne rencontre pas le succès. Fin 1976, Kolinka propose à Aubert, à Bertignac et à Corine Marienneau de monter un nouveau groupe. Téléphone est né, avec le succès qu’on lui connaît mais qui ne durera guère, car ils se séparent après cinq albums studio… En 1987, avant d’entamer une véritable carrière solo, Jean-Louis sort un album de transition, un hybride où « ‘n’ Ko » signale la présence de l’acolyte des débuts, et qui fait partie de mes murs car chaque chanson est aussi efficace qu’un chantier qui avance, brique après brique depuis l’énergisant Plâtre et Ciment, vers Les plages pour un grand moment d’émotion prolongé par Chaque pas, puis deux chansons d’amour précédant Juste une Illusion, rien à voir avec le groupe Imagination mais plutôt une lente déroute… Voilà un album aux contours flous, où cette voix qui parfois chevrote nous balade sur les sentiers inépuisés de l’enfance.

Louis Arti – De Bilit à Tête de Pluie

Louis Arti est né en Algérie en 1944. Il autoproduit son premier disque en 1978, Lothringen, puis signe en 1983 chez Epic CBS, grâce au flair de Frank Thomas. Il est également peintre, écrivain et s’investit quotidiennement dans la vie associative de sa région d’accueil, la Lorraine… Un soir de 1999, j’écoute distraitement France Inter lorsqu’une chanson troue la nuit, c’est Tête de Pluie et l’univers de Louis Arti vient d’entrer chez moi, sans crier gare comme dans les rencontres qui comptent. Bilit enchaîne et le mal est fait, une voix, une poésie à ciel ouvert qui va me hanter jusqu’à ce que je mette la main sur cette anthologie comprenant l’intégralité de ses trois premiers albums, gorgés de grâce et de feu dans des textes où se mêlent la révolte, le vécu et la dérision. Car si l’âme de son travail est souvent torturée, Louis Arti s’ouvre au monde avec une force qui remue longtemps. J’avais vu son spectacle Tête de Pluie, en l’an 2000 à Bobigny, où il se souvient des années d’errance et partage avec son public les rencontres qui vont l’aider à devenir ce poète, ce conteur, ce chanteur unique.

Arno – A Poil Commercial

Né à Ostende en 1949, Arno Hintjens chante aussi bien en français qu’en anglais et en néerlandais. Le public français le découvre en 1990, grâce à quatre chansons sur la bande originale du film Merci la Vie de Bertrand Blier. Connu pour son éclectisme musical, sa forte présence sur scène et son franc-parler, Arno est fantastique et le proclame d’emblée sur son huitième album solo, précisant que « nothing is real » avant de nous entraîner dans son lit, où cette fois il s’endort seul car « love is a big joke » dans ce second morceau electro, arrangé par l’élégant Craig Armstrong. Accordéon et guitare cohabitent sur Oh La La La, la ronde est gaie jusqu’à Mon Anniversaire qui fiche le cafard ; mieux vaut aller se saouler la gueule sous le balcon de Marie-Christine, dans une reprise de Nougaro plus vraie que nature. Tout l’album s’égrène ainsi, entre humour pince-sans-rire et envolées d’écorché, sur des ballades pêchues où l’on est à la fois fou et triste. À osciller ainsi entre le besoin d’être aimé et une affirmation de soi sans partage, c’est un peu nous-même qu’Arno met à poil.

Dick Annegarn – Adieu Verdure

Si j’ai bien compté, Adieu verdure est le quatorzième album du grand Hollandais, plutôt pas mal pour quelqu’un qui se serait battu contre des moulins à vent. Sorti chez Tôt ou tard, qui lui fait confiance depuis Approche-toi, cet album semble sorti de la même marmite, avec à nouveau Mondino à la photo, l’absence de verdure étant illustrée par des tons ocres et de carton. Un livret épais et sensuel, dans une édition digipack ficelée comme un petit paquet que l’on s’offre à soi-même, pour retrouver les mots graves et délirants de ce sorcier du verbe, aux ressources intarissables. Rhapsode est un duo ciselé avec Matthieu Boogaerts, Que toi désarticule l’autre, Boileau expose en fanfare la vanité humaine, Gisèle nous met en boîte et sur La Limonade, Dick entreprend une comptine un rien funèbre, tout en jouant de l’harmonium. Entre dérision et espièglerie, il n’y a jamais d’artifice. Juste du feu.

Dick Annegarn – Bruxelles…

Dick Annegarn est né aux Pays-Bas en 1952, qu’il quitte pour la Belgique à l’âge de 6 ans. Guitariste autodidacte, il se fait connaître à 20 ans, après son passage au Petit Conservatoire de Mireille. Les succès s’enchaînent, de Bruxelles à Ubu, mais le chanteur ne supporte pas la pression de l’industrie musicale, et préfère vivre sur une péniche en banlieue parisienne. Cette anthologie regroupe quasiment l’intégralité de ses quatre premiers albums, à savoir Sacré Géranium, Polymorphose, Mireille et Anticyclone. Autant dire que l’on a là une mine d’or, les premiers disques d’Annegarn n’ayant que brièvement été disponibles en cd. Car au-delà des succès que l’on est ravi d’avoir en passant, de Bébé Éléphant à Nicotine Queen, cette première période regorge de titres bouleversants, de la tristesse de L’institutrice à la solitude du promeneur de Coutances, du vertige de la Frizoschenie au merle Albert qui chantait faux, jusqu’à la rencontre surréaliste avec un Friedrich Nietzsche en marcheur fourbu, dans L’Homme de l’Aube. Tout Dick Annegarn est là, en seulement trois ans d’écriture. Chapeau l’artiste.

Dick Annegarn – Approche-Toi

C’est avec ce disque que j’ai découvert Dick Annegarn, l’année de sa sortie et grâce à FIP dont c’était l’un des chouchous, ceci quasiment en même temps que Joseph Racaille, un autre artiste résolument hors norme, et que la radio la plus célèbre pour son sens de l’enchaînement avait coutume de passer aussi. On y retrouve, comme dans les Chansons Fleuves, une prédilection pour la nature et l’eau, la contemplation du monde dans Il pleut ou Crépuscule, mais aussi une attention marquée vers le genre humain, avec cet hymne au poète hongrois Attila Jószef, avant de redevenir plus désinvolte dans Tu mènes ta Vie, que Dick entonne comme s’il était lui-même une trompette de jazz. Par ailleurs on boit, on médite, on désespère et enfin, on existe à cent à l’heure avec ce chanteur qui poète sans souci de faire dérailler la rime. Côté livret, les photos de Jean-Baptiste Mondino proposent un lyrisme de jardin public, entre une mise en abîme optimiste, et ça il fallait le faire, un camouflage aux herbes et des cygnes intempestifs.

Dick Annegarn – Chansons Fleuves

Douze ans après avoir claqué la porte lors d’une conférence de presse à l’Olympia, où il lit un pamphlet intitulé La rock-industrie et moi, Dick Annegarn revient sur le devant de la scène grâce au label Nocturne et ces Chansons Fleuves que l’on écoute d’une oreille attentionnée. Où la guitare suit les pleurs du Saule accompagnée par l’accordéon de Richard Galliano, où un duo sax et piano nous conte le parcours d’un Oiseau, où des chœurs s’invitent et nous proposent, avec Pangée, de revivre la formation de la Terre. Et pour terminer, une reprise saisissante de L’Éclusier de Jacques Brel. En clair : eau et poésie à tous les étages, comme le suggère le dessin en couverture de Loris Kalafat, incrusté dans une photo de Renzo Tentoni. Et si les textes sont servis par une voix paisible, on apprécie de pouvoir les relire à discrétion, grâce au livret.

Au(x) Suivant(s)

Vingt ans après la mort de Jacques Brel, douze artistes se sont essayés au genre périlleux de l’album hommage. Douze personnalités de la chanson française, dont la diversité assumée fait la force de cet album, car nul n’a cherché à imiter le maître ou plutôt si, mais ceux-là font partie des mauvais titres et nous leur faisons une fleur en ne les citant pas… Du Tango Funèbre éreinté par Bashung à La la la mâchouillé par Arno, notre ivrogne préféré talonné par un Dick Annegarn bredouillant de sincérité sur Jef ; jusqu’à l’incarnation monumentale de Ces gens-là par Noir Désir, le point culminant de l’album, ces réappropriations des chansons les plus émouvantes de Brel laissent une trace vraiment nouvelle ; crûment lyrique avec Zebda reprenant Jaurès, désenchantée sur la litanie d’Au suivant dans la bouche de M, d’une sensualité à couper au couteau Sur la Place avec Arthur H. Un disque décomplexé, présenté dans une édition digipack soignée que Brel n’aurait sans doute pas désavoué.

Dominique A – Auguri

Paru en 2001, le cinquième opus de Dominique A marque le retour à la mélodie et aux guitares acoustiques. Deux ans ont passé depuis l’infranchissable Remué, et l’homme semble apaisé, enclin à de plus simples envolées, nous brossant sans complexes des contrées méditerranéennes, de l’espagnole Antonia aux Enfants du Pirée, chantés en son temps par Dalida. Il n’a toutefois rien perdu de sa verve et les plus belles chansons restent composées par ses soins, Nous reviendrons et plus encore En secret, dans laquelle il admet, magnifique, que « c’est dur en crachant d’éteindre un feu ». Son art consommé du morceau qui fait mouche, enjoué et désabusé ensemble, me fait penser à Jacques Dutronc. Le livret montre des photos de mer et de plages signées Richard Dumas ; les paroles sont reproduites lisiblement, comme il se doit chez un chanteur qui ne redoute pas d’être compris.

Dominique A – Remué

Paru en 1999 ce quatrième album s’ouvre d’une façon peu banale, avec Comment certains vivent dont les premières secondes sont délibérément étouffées, brutes de décoffrage pour soudain faire entrer une voix entière, débitant des phrases qui parlent à chacun. Le fond est sale et on va s’y baigner ensemble, semble indiquer Dominique A soutenu par des guitares saturées, lentes et insidieuses, traînant à leur suite ses textes les plus noirs. J’ai eu l’occasion de le voir en concert, cette année-là à Paris, dans une petite salle où il se tenait immobile devant son public, à scander ces mots assommants, comme une thérapie de groupe dénuée de perspective. L’édition digipack ne dépareille pas, exit la touche sensuelle de Françoiz Breut, Olivier Dangla a photographié une étendue rocailleuse truffée de formes géométriques, laissant sur la pochette un manque dans le motif. Une absence, un trou.