Dick Annegarn – Approche-Toi

C’est avec ce disque que j’ai découvert Dick Annegarn, l’année de sa sortie et grâce à FIP dont c’était l’un des chouchous, ceci quasiment en même temps que Joseph Racaille, un autre artiste résolument hors norme, et que la radio la plus célèbre pour son sens de l’enchaînement avait coutume de passer aussi. On y retrouve, comme dans les Chansons Fleuves, une prédilection pour la nature et l’eau, la contemplation du monde dans Il pleut ou Crépuscule, mais aussi une attention marquée vers le genre humain, avec cet hymne au poète hongrois Attila Jószef, avant de redevenir plus désinvolte dans Tu mènes ta Vie, que Dick entonne comme s’il était lui-même une trompette de jazz. Par ailleurs on boit, on médite, on désespère et enfin, on existe à cent à l’heure avec ce chanteur qui poète sans souci de faire dérailler la rime. Côté livret, les photos de Jean-Baptiste Mondino proposent un lyrisme de jardin public, entre une mise en abîme optimiste, et ça il fallait le faire, un camouflage aux herbes et des cygnes intempestifs.

Dick Annegarn – Chansons Fleuves

Douze ans après avoir claqué la porte lors d’une conférence de presse à l’Olympia, où il lit un pamphlet intitulé La rock-industrie et moi, Dick Annegarn revient sur le devant de la scène grâce au label Nocturne et ces Chansons Fleuves que l’on écoute d’une oreille attentionnée. Où la guitare suit les pleurs du Saule accompagnée par l’accordéon de Richard Galliano, où un duo sax et piano nous conte le parcours d’un Oiseau, où des chœurs s’invitent et nous proposent, avec Pangée, de revivre la formation de la Terre. Et pour terminer, une reprise saisissante de L’Éclusier de Jacques Brel. En clair : eau et poésie à tous les étages, comme le suggère le dessin en couverture de Loris Kalafat, incrusté dans une photo de Renzo Tentoni. Et si les textes sont servis par une voix paisible, on apprécie de pouvoir les relire à discrétion, grâce au livret.

Au(x) Suivant(s)

Vingt ans après la mort de Jacques Brel, douze artistes se sont essayés au genre périlleux de l’album hommage. Douze personnalités de la chanson française, dont la diversité assumée fait la force de cet album, car nul n’a cherché à imiter le maître ou plutôt si, mais ceux-là font partie des mauvais titres et nous leur faisons une fleur en ne les citant pas… Du Tango Funèbre éreinté par Bashung à La la la mâchouillé par Arno, notre ivrogne préféré talonné par un Dick Annegarn bredouillant de sincérité sur Jef ; jusqu’à l’incarnation monumentale de Ces gens-là par Noir Désir, le point culminant de l’album, ces réappropriations des chansons les plus émouvantes de Brel laissent une trace vraiment nouvelle ; crûment lyrique avec Zebda reprenant Jaurès, désenchantée sur la litanie d’Au suivant dans la bouche de M, d’une sensualité à couper au couteau Sur la Place avec Arthur H. Un disque décomplexé, présenté dans une édition digipack soignée que Brel n’aurait sans doute pas désavoué.

Dominique A – Auguri

Paru en 2001, le cinquième opus de Dominique A marque le retour à la mélodie et aux guitares acoustiques. Deux ans ont passé depuis l’infranchissable Remué, et l’homme semble apaisé, enclin à de plus simples envolées, nous brossant sans complexes des contrées méditerranéennes, de l’espagnole Antonia aux Enfants du Pirée, chantés en son temps par Dalida. Il n’a toutefois rien perdu de sa verve et les plus belles chansons restent composées par ses soins, Nous reviendrons et plus encore En secret, dans laquelle il admet, magnifique, que « c’est dur en crachant d’éteindre un feu ». Son art consommé du morceau qui fait mouche, enjoué et désabusé ensemble, me fait penser à Jacques Dutronc. Le livret montre des photos de mer et de plages signées Richard Dumas ; les paroles sont reproduites lisiblement, comme il se doit chez un chanteur qui ne redoute pas d’être compris.

Dominique A – Remué

Paru en 1999 ce quatrième album s’ouvre d’une façon peu banale, avec Comment certains vivent dont les premières secondes sont délibérément étouffées, brutes de décoffrage pour soudain faire entrer une voix entière, débitant des phrases qui parlent à chacun. Le fond est sale et on va s’y baigner ensemble, semble indiquer Dominique A soutenu par des guitares saturées, lentes et insidieuses, traînant à leur suite ses textes les plus noirs. J’ai eu l’occasion de le voir en concert, cette année-là à Paris, dans une petite salle où il se tenait immobile devant son public, à scander ces mots assommants, comme une thérapie de groupe dénuée de perspective. L’édition digipack ne dépareille pas, exit la touche sensuelle de Françoiz Breut, Olivier Dangla a photographié une étendue rocailleuse truffée de formes géométriques, laissant sur la pochette un manque dans le motif. Une absence, un trou.

Dominique A – Si je Connais Harry

La boîte à rythmes est toujours analogique et les claviers en bon plastique, voilà pour les ingrédients communs entre La Fossette et Si je Connais Harry. Pour ce qui change un peu, il y a la présence marquée des guitares et côté voix, Dominique A semble plus assuré. Car c’est bien au niveau du chant que se situe la vraie surprise de ce second album, l’artiste ayant convié sa compagne du moment, Françoiz Breut (nommée alors « Brrr »), à le rejoindre sur trois morceaux, ainsi qu’à dessiner et à concevoir le livret. Un sentiment d’inachevé poursuit cet album, de morceaux mis bout à bout sans l’unité magique du premier, comme si Dominique s’essayait à plusieurs styles. Les textes sont inégaux, parfois bavards, mais il faut dire que La Fossette avait placé d’emblée la barre très haut.

Dominique A – La Mémoire Neuve

Françoiz et Dominique remettent le couvert sur ce troisième album joliment arrangé, un peu trop léché mais qui lui a enfin valu la reconnaissance de la profession, grâce au consensuel Twenty-Two Bar que l’on entendait excessivement à la radio, au détriment de titres plus intéressants comme Le Travail ou La Vie Rend Modeste. Le sombre morceau Retour au Calme, refermant son précédent album Si je connais Harry, laissait présager quelque chose d’énorme, mais il va falloir patienter encore quatre ans avant de voir ce vœu réalisé, avec le joyau que sera Remué. Cette Mémoire Neuve était sans doute nécessaire à l’artiste afin de s’imposer pour de bon, conquérir un auditoire plus vaste avant de le chambouler à nouveau, mais cette fois sans rigoler… Françoiz signe l’artwork du livret, nous offrant deux photos rares et une note d’hôtel.

Dominique A – La Fossette

Né à Provins en 1968, Dominique A monte son premier groupe à 17 ans, et le baptise John Merrick en hommage à Elephant Man, le film de David Lynch. La Fossette est son premier album officiel, si l’on excepte Un disque sourd, une maquette autoproduite et qui le fera repérer par Bernard Lenoir. J’ai 24 ans lorsque ce disque débarque dans mon appartement, et j’en tombe aussitôt amoureux car il suffit d’une écoute pour ne jamais oublier Le courage des oiseaux, Mes lapins ou Passé l’hiver… La progression des morceaux permet à l’oreille de s’adapter au style inouï de ce disque minimaliste, que l’on imagine réalisé dans une chambre d’étudiant avec un magnéto quatre pistes et un clavier Casio, où une rythmique enfantine accompagne la voix fluette, lointaine d’un Dominique A qui n’aurait pas envie de chanter plus fort. Il en résulte treize morceaux ciselés à la manière de petites bombes sur le point d’exploser si l’on écoute les mots, le verbe murmuré. Une innocence et une fraîcheur assumées, illustrées aussi à l’intérieur du livret, où deux dessins d’enfant tiennent une large place.