Jeanne Moreau – J’ai la Mémoire qui Flanche

Née à Paris en 1928, Jeanne Moreau est une actrice et chanteuse française. Elle prend des cours de théâtre en cachette de ses parents, entre au Conservatoire à 19 ans et décroche ses premiers rôles sur scène, puis au cinéma avec Ascenseur pour l’Echafaud en 1958 ; ou encore Jules et Jim de Truffaut quatre ans plus tard, dont elle interprète la bande originale avec le compositeur Serge Rezvani qui écrira bientôt ses plus belles chansons, réunies sur ce cd paru en 1987 grâce au producteur Jacques Canetti… Comptines douces-amères (J’ai la Mémoire qui Flanche, Rien n’Arrive Plus, Tout Morose) et textes enlevés (La Vie s’envole) ; chansons d’amour (Moi Je Préfère, Des Mots de Rien) et histoires courtes (L’Horloger) composent ce disque pétillant, papillonnant et à réserver aux soirées en bonne compagnie, devant un feu de cheminée avec Françoise Hardy à la guitare et Boris Vian au pianocktail.

Les Rita Mitsouko – La Femme Trombone

Paru en 2002, La Femme Trombone est le sixième album des Rita Mitsouko. Après avoir parcouru la gamme des sentiments avec Marc et Robert, le binôme signe un opus poivré et bien balancé, avec la complicité d’Iso Diop à l’orgue et aux aux percussions programmées… La fertilité est au cœur de la rencontre du Titron, aqueuse ainsi que de Tous Mes Voeux ; l’amour est en crise avec Tu me Manques et son clavier comme Yazoo, ses mots de glace contre la tiédeur ; Ce Sale Ton qui persiste et l’on veut croire à la venue de Sacha, où l’on ne sait pas trop si le désir émane « d’une maman ou d’une putain », la question parcourant plusieurs chansons et que Ringer pose sans ambages sur Vieux Rodéo… Un disque aux accents féministes où la liberté réside à l’intérieur de soi (Evasion) ; l’avant-dernier car Fred trépasse en 2007, mettant un terme prématuré à ce duo doué.

Les Rita Mitsouko – Marc et Robert

En 1988 et après avoir assis leur popularité avec les tubes présents sur The No Comprendo (Les Histoires d’A., Andy, C’est comme ça), Catherine et Fred reviennent avec Marc et Robert où les textes surréalistes de Hip Kit plongent dans un bain poétique à la Bashung, prolongé avec Smog où Chichin est au chant… Une mélancolie poignante traverse Mandolino City avant l’approche du Petit Train et sa mélodie badine mais tenace, ses paroles évoquant l’holocauste et Ringer de se révéler en filigrane… Tongue Dance et Singing in the Shower apportent une touche de légèreté ; avant Petite Fille Princesse où le contraste entre la musique et les paroles suscite à nouveau l’émoi. Avec Toni Visconti au saxo et un piano jazz, Harpie & Harpo mêle vocalises bilingues et devinettes festives comme Putas’ Fever paru l’année suivante, que j’écoutais en boucle sur l’autre face de la K7 où j’avais enregistré ce disque… Les cordes d’Ailleurs me remuent et même si Live in Las Vegas boucle cet album en queue de poisson, cela ne m’empêche pas de le considérer comme le meilleur des Rita Mitsouko ; au son clair, ample et qui laisse toujours au chant la place qui lui revient. « Ailleurs, jusqu’à ce que la lune tombe… »

Les Rita Mitsouko – Rita Mitsouko

Catherine Ringer aime Brassens et le Velvet Underground, chante et joue de la flûte depuis toute petite ; Fred Chichin n’est pas doué à l’école mais connaît Hendrix sur le bout de doigts, évolue dans des groupes punk à la fin des années 70 ; ils se rencontrent lors d’une comédie musicale et forment les Rita Mitsouko, un duo de pop français qui va marquer les décennies suivantes… Leur premier album éponyme paraît en 1984 chez Virgin, Catherine est au chant et aux claviers, Fred à la guitare et l’alchimie opère aussitôt (Restez avec Moi), les accents de la Jalousie amplifiés par des mots carrés avant que La Fille Venue du Froid ne se livre avec nonchalance, une boîte à rythmes à la Dominique A se chargeant de lier le tout… Il y a aussi Marcia Baïla qui les a révélés l’été suivant, en hommage à leur amie chorégraphe Marcia Moretto, et la mémorable pulsation synthpop d’Amnésie… Parmi les inédits proposés sur l’édition cd, on retrouve leur premier 45 tours Minuit Dansant, plutôt anecdotique tandis que les synthés d’Aïe (Kriptonite Miss Spleïn) sont plus accrocheurs, qui me donnent envie d’aller faire un tour du côté d’Alambic/Sortie-Sud paru la même année.

Axelle Red – À tâtons

Au rayon des disques que j’écoute en cachette (à côté de Joe Dassin ou Daniel Bélanger), j’appelle la douce Fabienne Demal. Née en Belgique en 1968 et plus connue sous le nom d’Axelle Red, cette chanteuse francophone publie son premier 45 tours à l’âge de 14 ans ; suivi d’un album en 1993 et qui la fait connaître au-delà du plat pays… Enregistré à Memphis en 1996, son second opus À tâtons transforme l’essai, concentré de sensualité pop et qui la consacre jusqu’en France. C’est après avoir vu Le Cousin d’Alain Corneau que je suis tombé sous le charme, sa chanson poignard À Quoi ça Sert ouvrant le film avec une intensité rarement vue au cinéma… Sincère quand elle évoque l’enfance (C’était) et faussement oisive quand elle voit passer la vie sur une terrasse (Mon Café) ; tendre ou nostalgique (Rien que d’y Penser) Axelle touche avec sa voix feutrée entre arrangements jazz et funk. Un albums qui me fait penser à Cargo Lady et se termine par un duo avec Isaac Hayes, caché une minute après le dernier morceau.

Albert Marcœur – (m, a, r, et cœur comme cœur)

Paru en 1998, le septième album de Marcœur consacre sa singularité à travers 12 chansons malicieuses et inspirées. Quatorze ans apres Celui où y’a Joseph, Albert a dit à ses amis de la fanfare de rester à la maison pour concocter ce disque plus personnel, qui démarre sur un son funk et un chronomètre (Cérémonie d’Ouverture) annonçant le top départ… Entre inventaire oulipien et jeux de mots à la Philippe Delevingne, Que D’eau ! s’écoule sur un synthé rafraîchissant ; dans le même esprit, le Dijonnais part du quotidien pour aboutir à la plus belle Déclaration Officielle suivie d’une instrumentale romantique (Une, Deux, Trois Flûtes) ; puis se montre taquin avec C’est pas l’Moment, en duo avec Elise Caron et dans la veine de Joseph RacailleAu Stade, un père parle avec son fils sur un air cafardeux à la guitare électrique ; c’est un morceau fascinant, épuisant alors pour récupérer on écoutera Le Sport de Jacno… La Cérémonie de Clôture boucle ce décathlon sur l’éternelle question des poils pubiens, avec sur le podium un Albert Marcœur champion incontesté de ces petits-riens qu’il semble avoir tapé lui-même à la machine à écrire, dans un livret stylé sur papier gaufré.

Albert Marcœur – Albert Marcœur/Album à Colorier/Armes et Cycles/Celui où y’a Joseph

Né à Dijon en 1947, Albert Marcœur est un chanteur et compositeur français. Il étudie la clarinette au conservatoire, rejoint les Lake’s Men, un groupe local avant de devenir musicien de studio, écrit dans son coin et publie un premier album éponyme en 1974. Trois autres suivront jusqu’en 1984, regroupés en 1989 sur ce double cd paru chez Baillemont ; où l’on retrouve la poésie de ce conteur sans pareil pour mettre en musique l’insignifiant : de l’art de prendre son temps (C’est Raté, c’est Raté) à celui de planter un clou (Tu Tapes Trop Fort) ; mais aussi comment ne pas éviter Monsieur Lépousse ou réussir une sortie aux toilettes (Le Fugitif), boire correctement un Jus d’Abricot (fait maison) ou encore faciliter la tâche à La Dame qui s’est Assise à Côté de Moi… Puis Albert perd son ticket de métro (Con que J’étais) et se sent seul (Que le Temps est Long, Qu’est ce que tu as?), prend le train où les instruments d’une fanfare miment le bruit de la Micheline ; avant les chœurs et les éclats de voix, la dictée à la craie de Mon Père avait un P’tit Champ d’Pommes et qui me fait penser à Battiato… Il faut être attentif aux textes de ce fou gentil, présents dans le livret et à cajoler autant qu’Annegarn et Paravel.

Edith Piaf – 25è Anniversaire

Chanteuse et parolière française, Édith Piaf dite « la Môme » est née à Paris en 1915 d’un père contorsionniste et d’une mère chanteuse de rue. Elle ne voit pas l’enfance en rose et sera élevée par ses grands-mères avant de retrouver son père, au cirque où elle apprend à chanter… Elle s’installe à Montmartre et se produit dans les cabarets ; repérée par Jacques Canetti en 1936, elle enregistre son premier disque et démarre une carrière retentissante dont on retrouve l’essentiel sur cette anthologie (Mon Légionnaire, Padam, Sous le Ciel de Paris, Milord…) Mes parents écoutaient Piaf qui par ailleurs ressemblait à ma grand-mère, aussi je retombe en enfance dès les premières mesures des Trois Cloches, poignantes avec en chœur les Compagnons de la Chanson ; La Goualante du Pauvre Jean ou encore L’Accordéoniste car mon père en jouait à la maison… Il y a aussi L’Homme à la Moto comme un ancêtre de Harley Davidson, Je Sais Comment qui me fait le même effet que Le Petit Cheval ; sans oublier le coup de massue des Amants d’un Jour… Marquée par la maladie et les drames intimes, Edith Piaf s’est éteinte à seulement 47 ans ; mais sa voix n’a pas pris une ride et continue à nous prendre aux tripes.

Yves Simon – Une Vie Comme ça

Aujourd’hui j’ai 50 ans et l’envie pêle-mêle d’écouter Disintegration, L’Imprudence et La Cinquième… J’aurais aimé publier encore quelques romans après Pépère, mon destin en a décidé autrement alors Une Vie Comme ça c’est bien aussi, parfait disait Éluard à l’image de cet album d’Yves Simon que je chéris particulièrement, paru en 1981 et dont le morceau inaugural comptait parmi mes premiers 45 tours : Qu’est-ce que Sera Demain et sa guitare réverbérée, où comme tirés d’une taffe infinie le chanteur expire des mots cendrés ; espère un bonheur à deux dans le titre éponyme et son piano diaphane, ou bien l’impossible rêve de trouver sa muse (J’t’Imagine) à moins que ce ne soit l’inconnue du plan d’eau (Amnésie sur le Lac de Constance)… L’autre rive de l’album est plus rock, Ego Ego fait penser à Je t’en Remets au Vent et Heros In Heros Out me rappelle Rebel de Bashung, paru la même année que ce disque un peu synthpop et beaucoup sentimental, follement lyrique et aussi bienveillant qu’Yves Simon dont je n’ai pas oublié le message de sympathie après la parution de Touché ! « Qu’est-ce que sera demain, le début ou la fin ? »

Yves Simon – Au Pays des Merveilles de Juliet

Né à Choiseul en 1944, Yves Simon est un auteur-compositeur-interprète et écrivain français. Son premier instrument est l’accordéon, il fait un temps partie du groupe « Korrigans Nancéens » et poursuit des études littéraires puis de cinéma avant de parcourir le monde… Paru en 1973, son troisième album Au Pays des Merveilles de Juliet rend hommage à l’actrice de la nouvelle vague Juliet Berto, dont le titre éponyme est récité comme un poème sur fond de guitare acoustique, Yves Simon laissant aux chœurs le privilège d’un refrain que l’on fredonne encore 46 ans plus tard… L’errance tranquille dans la Rue de la Huchette rappelle Georges Brassens qui l’avait invité en première partie de ses concerts ; Les Gauloises Bleues font allusion à Boris Vian ou Jefferson Airplane après un détour enchanté dans Les Bateaux du Métro… D’autres chansons prennent position : Mass Média Song remue comme Je suis une Ville de Dominique A, avec Les Promoteurs les arbres ont des fusils pour défendre Le Petit Jardin de Dutronc paru l’année d’avant ; sans oublier la narration prémonitoire de Regarde-Moi où chacun est épié, fiché jusqu’à la transparence… Incisif et littéraire, un album folk sur la fin de l’innocence.