Axelle Red – À tâtons

Au rayon des disques que j’écoute en cachette (à côté de Joe Dassin ou Daniel Bélanger), j’appelle la douce Fabienne Demal. Née en Belgique en 1968 et plus connue sous le nom d’Axelle Red, cette chanteuse francophone publie son premier 45 tours à l’âge de 14 ans ; suivi d’un album en 1993 et qui la fait connaître au-delà du plat pays… Enregistré à Memphis en 1996, son second opus À tâtons transforme l’essai, concentré de sensualité pop et qui la consacre jusqu’en France. C’est après avoir vu Le Cousin d’Alain Corneau que je suis tombé sous le charme, sa chanson poignard À Quoi ça Sert ouvrant le film avec une intensité rarement vue au cinéma… Sincère quand elle évoque l’enfance (C’était) et faussement oisive quand elle voit passer la vie sur une terrasse (Mon Café) ; tendre ou nostalgique (Rien que d’y Penser) Axelle touche avec sa voix feutrée entre arrangements jazz et funk. Un albums qui me fait penser à Cargo Lady et se termine par un duo avec Isaac Hayes, caché une minute après le dernier morceau.

Albert Marcœur – (m, a, r, et cœur comme cœur)

Paru en 1998, le septième album de Marcœur consacre sa singularité à travers 12 chansons malicieuses et inspirées. Quatorze ans apres Celui où y’a Joseph, Albert a dit à ses amis de la fanfare de rester à la maison pour concocter ce disque plus personnel, qui démarre sur un son funk et un chronomètre (Cérémonie d’Ouverture) annonçant le top départ… Entre inventaire oulipien et jeux de mots à la Philippe Delevingne, Que D’eau ! s’écoule sur un synthé rafraîchissant ; dans le même esprit, le Dijonnais part du quotidien pour aboutir à la plus belle Déclaration Officielle suivie d’une instrumentale romantique (Une, Deux, Trois Flûtes) ; puis se montre taquin avec C’est pas l’Moment, en duo avec Elise Caron et dans la veine de Joseph RacailleAu Stade, un père parle avec son fils sur un air cafardeux à la guitare électrique ; c’est un morceau fascinant, épuisant alors pour récupérer on écoutera Le Sport de Jacno… La Cérémonie de Clôture boucle ce décathlon sur l’éternelle question des poils pubiens, avec sur le podium un Albert Marcœur champion incontesté de ces petits-riens qu’il semble avoir tapé lui-même à la machine à écrire, dans un livret stylé sur papier gaufré.

Albert Marcœur – Albert Marcœur/Album à Colorier/Armes et Cycles/Celui où y’a Joseph

Né à Dijon en 1947, Albert Marcœur est un chanteur et compositeur français. Il étudie la clarinette au conservatoire, rejoint les Lake’s Men, un groupe local avant de devenir musicien de studio, écrit dans son coin et publie un premier album éponyme en 1974. Trois autres suivront jusqu’en 1984, regroupés en 1989 sur ce double cd paru chez Baillemont ; où l’on retrouve la poésie de ce conteur sans pareil pour mettre en musique l’insignifiant : de l’art de prendre son temps (C’est Raté, c’est Raté) à celui de planter un clou (Tu Tapes Trop Fort) ; mais aussi comment ne pas éviter Monsieur Lépousse ou réussir une sortie aux toilettes (Le Fugitif), boire correctement un Jus d’Abricot (fait maison) ou encore faciliter la tâche à La Dame qui s’est Assise à Côté de Moi… Puis Albert perd son ticket de métro (Con que J’étais) et se sent seul (Que le Temps est Long, Qu’est ce que tu as?), prend le train où les instruments d’une fanfare miment le bruit de la Micheline ; avant les chœurs et les éclats de voix, la dictée à la craie de Mon Père avait un P’tit Champ d’Pommes et qui me fait penser à Battiato… Il faut être attentif aux textes de ce fou gentil, présents dans le livret et à cajoler autant qu’Annegarn et Paravel.

Edith Piaf – 25è Anniversaire

Chanteuse et parolière française, Édith Piaf dite « la Môme » est née à Paris en 1915 d’un père contorsionniste et d’une mère chanteuse de rue. Elle ne voit pas l’enfance en rose et sera élevée par ses grands-mères avant de retrouver son père, au cirque où elle apprend à chanter… Elle s’installe à Montmartre et se produit dans les cabarets ; repérée par Jacques Canetti en 1936, elle enregistre son premier disque et démarre une carrière retentissante dont on retrouve l’essentiel sur cette anthologie (Mon Légionnaire, Padam, Sous le Ciel de Paris, Milord…) Mes parents écoutaient Piaf qui par ailleurs ressemblait à ma grand-mère, aussi je retombe en enfance dès les premières mesures des Trois Cloches, poignantes avec en chœur les Compagnons de la Chanson ; La Goualante du Pauvre Jean ou encore L’Accordéoniste car mon père en jouait à la maison… Il y a aussi L’Homme à la Moto comme un ancêtre de Harley Davidson, Je Sais Comment qui me fait le même effet que Le Petit Cheval ; sans oublier le coup de massue des Amants d’un Jour… Marquée par la maladie et les drames intimes, Edith Piaf s’est éteinte à seulement 47 ans ; mais sa voix n’a pas pris une ride et continue à nous prendre aux tripes.

Yves Simon – Une Vie Comme ça

Aujourd’hui j’ai 50 ans et l’envie pêle-mêle d’écouter Disintegration, L’Imprudence et La Cinquième… J’aurais aimé publier encore quelques romans après Pépère, mon destin en a décidé autrement alors Une Vie Comme ça c’est bien aussi, parfait disait Éluard à l’image de cet album d’Yves Simon que je chéris particulièrement, paru en 1981 et dont le morceau inaugural comptait parmi mes premiers 45 tours : Qu’est-ce que Sera Demain et sa guitare réverbérée, où comme tirés d’une taffe infinie le chanteur expire des mots cendrés ; espère un bonheur à deux dans le titre éponyme et son piano diaphane, ou bien l’impossible rêve de trouver sa muse (J’t’Imagine) à moins que ce ne soit l’inconnue du plan d’eau (Amnésie sur le Lac de Constance)… L’autre rive de l’album est plus rock, Ego Ego fait penser à Je t’en Remets au Vent et Heros In Heros Out me rappelle Rebel de Bashung, paru la même année que ce disque un peu synthpop et beaucoup sentimental, follement lyrique et aussi bienveillant qu’Yves Simon dont je n’ai pas oublié le message de sympathie après la parution de Touché ! « Qu’est-ce que sera demain, le début ou la fin ? »

Yves Simon – Au Pays des Merveilles de Juliet

Né à Choiseul en 1944, Yves Simon est un auteur-compositeur-interprète et écrivain français. Son premier instrument est l’accordéon, il fait un temps partie du groupe « Korrigans Nancéens » et poursuit des études littéraires puis de cinéma avant de parcourir le monde… Paru en 1973, son troisième album Au Pays des Merveilles de Juliet rend hommage à l’actrice de la nouvelle vague Juliet Berto, dont le titre éponyme est récité comme un poème sur fond de guitare acoustique, Yves Simon laissant aux chœurs le privilège d’un refrain que l’on fredonne encore 46 ans plus tard… L’errance tranquille dans la Rue de la Huchette rappelle Georges Brassens qui l’avait invité en première partie de ses concerts ; Les Gauloises Bleues font allusion à Boris Vian ou Jefferson Airplane après un détour enchanté dans Les Bateaux du Métro… D’autres chansons prennent position : Mass Média Song remue comme Je suis une Ville de Dominique A, avec Les Promoteurs les arbres ont des fusils pour défendre Le Petit Jardin de Dutronc paru l’année d’avant ; sans oublier la narration prémonitoire de Regarde-Moi où chacun est épié, fiché jusqu’à la transparence… Incisif et littéraire, un album folk sur la fin de l’innocence.

Louise Attaque – Louise Attaque

Louise Attaque est un groupe de rock français formé à Paris en 1994 par le chanteur et guitariste Gaëtan Roussel et le bassiste Robin Feix, camarades de lycée rejoints par le batteur Alexandre Margraff et le violoniste Arnaud Samuel. Ils montent un premier groupe (Caravage) et sont repérés par le label Atmosphériques, partent en tournée et s’imposent sur scène tandis que paraît leur premier album éponyme en 1997 ; qu’à l’époque j’ai découvert sur FIP alors qu’aucune radio ne se pressait pour les diffuser… Les arrangements folk rock sont soignés, portés par le violon d’Arnaud (J’T’emmène Au Vent, L’Imposture) qui me fait penser aux Sons of the Desert ; à la fois franche et désinvolte la voix de Gaëtan flatte le tympan, ses paroles décalées entre absurde et poésie… Vous avez l’Heure me fait penser à Ces Gens-là et la banale Léa est cataloguée à l’aide d’une litanie digne du Procédé Guimard Delaunay, un tic cultivé aussi sur la chanson d’après, Fatigante en effet… Ce disque a fait mouche à sa sortie et reste divertissant, même si sa fraîcheur bon enfant est passée.

Grand Corps Malade – Midi 20

Né en 1977 au Blanc-Mesnil, Fabien Marsaud est un auteur-compositeur-interprète plus connu sous le nom de Grand Corps Malade. Passionné de sport, il est temporairement paralysé à 20 ans après un accident de piscine ; découvre le slam six ans plus tard et prend part à ces récitations poétiques en public, où il est repéré par le label AZ puis adoubé par Aznavour en 2006, lorsque sort son premier album Midi 20… Je l’ai découvert sur France Inter, dans La prochaine fois je vous le chanterai où Philippe Meyer l’avait choisi pour sa « tocade » hebdomadaire : ça rime et c’est ciselé, la voix caverneuse de Fabien capte l’attention aussi sûrement que la prose appliquée de Solaar ; Le Jour Se Lève sur un piano discret grâce à son complice et compositeur « S Petit Nico » également présent au djembé ou à la guitare, avant un hommage à Saint-Denis avec en fond les bruits du métro… À Midi 20, âgé de 28 ans le rescapé veut faire résonner chaque seconde, et l’on pense à Revivre de Manset ; suivi de J’ai Oublié comme un inventaire à la Perec, inversé avant de Toucher L’instant par la grâce de l’écriture comme au temps des Rencontres, toute détresse balayée car « le monde appartient à ceux qui rêvent trop… »

Le Procédé Guimard Delaunay – Ouaf

Assemblé vers 1977 par Nelly Mella et Philippe Delevingne, Le Procédé Guimard Delaunay est groupe de rock français. Elle est forte en chant et à l’harmonica, il est doué à l’écriture et à la guitare ; après un premier album éponyme en 1980 ils signent le 45 tours du générique de Merci Bernard, travaillant aux côtés de Pierre Desproges ou Pierre Bachelet, puis pour Les Guignols de l’Info… Paru en 1999, Ouaf mélange poésie réaliste (Beau Comme une Bite) et sens de l’absurde (Quand On Pense) ; dans l’esprit de Jacno avec Epitaf (« et pis encore une taf ») tandis que Si Ti Sabir me fait penser à Mars Rendez-vous… Disque tendre et rock’n drôle, Ouaf voit vingt-sept ans plus loin que Bashung avec 2070 et propose à son tour une version en français de Hey Joe, avec des paroles complètement différentes signées Boris Bergman, là où Alain avait utilisé celles de Gilles Thibaut.

Noir Désir – Des Visages des Figures

Dernier et meilleur disque de Noir Désir, Des Visages des Figures paraît le 11 septembre 2001, soit deux ans avant l’homicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat. Le fait est inhumain, condamnable et Cantat l’a été, son choix de remonter sur scène en 2010 est déplacé (et par ailleurs sans intérêt) ; impossible en revanche d’effacer la trace de cet album que j’ai écouté des dizaines de fois jusqu’au jour du crime, dont la virtuosité reste entière et qui rend justice au talent d’un quatuor à son apogée… Visionnaire à l’harmonica avec Le Grand Incendie, complice derrière la guitare folk du Vent Nous Portera, poétique en hommage à Léo Ferré (Des Armes) ; viscéral dans L’appartement puis À l’envers à l’endroit pour la décroissance, Lost dans la « techno-cité » et OuLiPien aux côtés de Brigitte Fontaine dans un collage surréaliste de 23 minutes consacré à L’Europe : on sort bluffé de ce disque engagé, entre la rage des mots et le son de guitares assagies… Noir Désir est un groupe de rock français créé à Bordeaux en 1980 par le batteur Denis Barthe, le guitariste Serge Teyssot-Gay, le bassiste Frédéric Vidalenc (puis Jean-Paul Roy) et le chanteur Bertrand Cantat ; dissout en 2010.