Yves Simon – Une Vie Comme ça

Aujourd’hui j’ai 50 ans et l’envie pêle-mêle d’écouter Disintegration, L’Imprudence et La Cinquième… J’aurais aimé publier encore quelques romans après Pépère, mon destin en a décidé autrement alors Une Vie Comme ça c’est bien aussi, parfait disait Éluard à l’image de cet album d’Yves Simon que je chéris particulièrement, paru en 1981 et dont le morceau inaugural comptait parmi mes premiers 45 tours : Qu’est-ce que Sera Demain et sa guitare réverbérée, où comme tirés d’une taffe infinie le chanteur expire des mots cendrés ; espère un bonheur à deux dans le titre éponyme et son piano diaphane, ou bien l’impossible rêve de trouver sa muse (J’t’Imagine) à moins que ce ne soit l’inconnue du plan d’eau (Amnésie sur le Lac de Constance)… L’autre rive de l’album est plus rock, Ego Ego fait penser à Je t’en Remets au Vent et Heros In Heros Out me rappelle Rebel de Bashung, paru la même année que ce disque un peu synthpop et beaucoup sentimental, follement lyrique et aussi bienveillant qu’Yves Simon dont je n’ai pas oublié le message de sympathie après la parution de Touché ! « Qu’est-ce que sera demain, le début ou la fin ? »

Yves Simon – Au Pays des Merveilles de Juliet

Né à Choiseul en 1944, Yves Simon est un auteur-compositeur-interprète et écrivain français. Son premier instrument est l’accordéon, il fait un temps partie du groupe « Korrigans Nancéens » et poursuit des études littéraires puis de cinéma avant de parcourir le monde… Paru en 1973, son troisième album Au Pays des Merveilles de Juliet rend hommage à l’actrice de la nouvelle vague Juliet Berto, dont le titre éponyme est récité comme un poème sur fond de guitare acoustique, Yves Simon laissant aux chœurs le privilège d’un refrain que l’on fredonne encore 46 ans plus tard… L’errance tranquille dans la Rue de la Huchette rappelle Georges Brassens qui l’avait invité en première partie de ses concerts ; Les Gauloises Bleues font allusion à Boris Vian ou Jefferson Airplane après un détour enchanté dans Les Bateaux du Métro… D’autres chansons prennent position : Mass Média Song remue comme Je suis une Ville de Dominique A, avec Les Promoteurs les arbres ont des fusils pour défendre Le Petit Jardin de Dutronc paru l’année d’avant ; sans oublier la narration prémonitoire de Regarde-Moi où chacun est épié, fiché jusqu’à la transparence… Incisif et littéraire, un album folk sur la fin de l’innocence.

Louise Attaque – Louise Attaque

Louise Attaque est un groupe de rock français formé à Paris en 1994 par le chanteur et guitariste Gaëtan Roussel et le bassiste Robin Feix, camarades de lycée rejoints par le batteur Alexandre Margraff et le violoniste Arnaud Samuel. Ils montent un premier groupe (Caravage) et sont repérés par le label Atmosphériques, partent en tournée et s’imposent sur scène tandis que paraît leur premier album éponyme en 1997 ; qu’à l’époque j’ai découvert sur FIP alors qu’aucune radio ne se pressait pour les diffuser… Les arrangements folk rock sont soignés, portés par le violon d’Arnaud (J’T’emmène Au Vent, L’Imposture) qui me fait penser aux Sons of the Desert ; à la fois franche et désinvolte la voix de Gaëtan flatte le tympan, ses paroles décalées entre absurde et poésie… Vous avez l’Heure me fait penser à Ces Gens-là et la banale Léa est cataloguée à l’aide d’une litanie digne du Procédé Guimard Delaunay, un tic cultivé aussi sur la chanson d’après, Fatigante en effet… Ce disque a fait mouche à sa sortie et reste divertissant, même si sa fraîcheur bon enfant est passée.

Grand Corps Malade – Midi 20

Né en 1977 au Blanc-Mesnil, Fabien Marsaud est un auteur-compositeur-interprète plus connu sous le nom de Grand Corps Malade. Passionné de sport, il est temporairement paralysé à 20 ans après un accident de piscine ; découvre le slam six ans plus tard et prend part à ces récitations poétiques en public, où il est repéré par le label AZ puis adoubé par Aznavour en 2006, lorsque sort son premier album Midi 20… Je l’ai découvert sur France Inter, dans La prochaine fois je vous le chanterai où Philippe Meyer l’avait choisi pour sa « tocade » hebdomadaire : ça rime et c’est ciselé, la voix caverneuse de Fabien capte l’attention aussi sûrement que la prose appliquée de Solaar ; Le Jour Se Lève sur un piano discret grâce à son complice et compositeur « S Petit Nico » également présent au djembé ou à la guitare, avant un hommage à Saint-Denis avec en fond les bruits du métro… À Midi 20, âgé de 28 ans le rescapé veut faire résonner chaque seconde, et l’on pense à Revivre de Manset ; suivi de J’ai Oublié comme un inventaire à la Perec, inversé avant de Toucher L’instant par la grâce de l’écriture comme au temps des Rencontres, toute détresse balayée car « le monde appartient à ceux qui rêvent trop… »

Le Procédé Guimard Delaunay – Ouaf

Assemblé vers 1977 par Nelly Mella et Philippe Delevingne, Le Procédé Guimard Delaunay est groupe de rock français. Elle est forte en chant et à l’harmonica, il est doué à l’écriture et à la guitare ; après un premier album éponyme en 1980 ils signent le 45 tours du générique de Merci Bernard, travaillant aux côtés de Pierre Desproges ou Pierre Bachelet, puis pour Les Guignols de l’Info… Paru en 1999, Ouaf mélange poésie réaliste (Beau Comme une Bite) et sens de l’absurde (Quand On Pense) ; dans l’esprit de Jacno avec Epitaf (« et pis encore une taf ») tandis que Si Ti Sabir me fait penser à Mars Rendez-vous… Disque tendre et rock’n drôle, Ouaf voit vingt-sept ans plus loin que Bashung avec 2070 et propose à son tour une version en français de Hey Joe, avec des paroles complètement différentes signées Boris Bergman, là où Alain avait utilisé celles de Gilles Thibaut.

Noir Désir – Des Visages des Figures

Dernier et meilleur disque de Noir Désir, Des Visages des Figures paraît le 11 septembre 2001, soit deux ans avant l’homicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat. Le fait est inhumain, condamnable et Cantat l’a été, son choix de remonter sur scène en 2010 est déplacé (et par ailleurs sans intérêt) ; impossible en revanche d’effacer la trace de cet album que j’ai écouté des dizaines de fois jusqu’au jour du crime, dont la virtuosité reste entière et qui rend justice au talent d’un quatuor à son apogée… Visionnaire à l’harmonica avec Le Grand Incendie, complice derrière la guitare folk du Vent Nous Portera, poétique en hommage à Léo Ferré (Des Armes) ; viscéral dans L’appartement puis À l’envers à l’endroit pour la décroissance, Lost dans la « techno-cité » et OuLiPien aux côtés de Brigitte Fontaine dans un collage surréaliste de 23 minutes consacré à L’Europe : on sort bluffé de ce disque engagé, entre la rage des mots et le son de guitares assagies… Noir Désir est un groupe de rock français créé à Bordeaux en 1980 par le batteur Denis Barthe, le guitariste Serge Teyssot-Gay, le bassiste Frédéric Vidalenc (puis Jean-Paul Roy) et le chanteur Bertrand Cantat ; dissout en 2010.

Dashiell Hedayat – Obsolete

De son vrai nom Daniel Théron, Dashiell Hedayat est un auteur-compositeur-interprète français né à Toulon en 1947. Critique de rock avant de publier un premier album en 1969 (La Devanture des ivresses), il est aussi écrivain et signe un best seller en 1976 (Monsignore) sous le pseudonyme de Jack-Alain Léger… Enregistré avec Gong en 1971, son second disque Obsolete s’ouvre sur une chambre d’amour à ciel ouvert, la Chrysler rose réveillant nos sens entre paroles déjantées et guitares psychédéliques… La Fille de l’Ombre se lave et crie, rit comme comme Melody parue la même année ;  la ligne de basse de Long Song for Zelda évoquant également l’album de Gainsbourg, où d’une « cervelle de cave » jaillit la déclaration fervente à un chien, complétée par les mots de William Burroughs en personne… Cielo Drive est une lecture de 21 minutes où l’on fume des lames de parquets en écoutant Soft Machine ; avec son saxo jazz et sa basse automatique évoquant Magma, avec le lait pour les chats et du lierre dans l’escalier… Poétique et barjo comme Thiéfaine, Obsolete est un objet musical sans équivalent. Publiée chez Mantra en 2005, l’édition digipack inclut les textes et un dessin de l’auteur en couverture.

Gérard Manset – Revivre

Paru en 1991, Revivre de Gérard Manset invite plus que jamais à lire entre les lignes, à se laisser porter sur le fil… Malgré son orchestration pop, Tristes Tropiques n’est pas gai et on peut le relire à l’envi, son mystère reste entier. J’aime le Chant du Cygne et sa guitare effleurée, sa voix qui hésite vers le Lieu Désiré où un errant céleste est signalé, effectuant son éternel retour avant la chanson éponyme que Leos Carax a immortalisé dans Holy Motors en 2012 : Revivre ou la flagrante évidence, sa poésie brutale sculptée dans un piano noir… Après les regrets inexprimés de Capitaine Courageux, Eden Bay et Territoire de l’Inini apportent une diversion bienvenue le long d’un itinéraire escarpé, une caresse à l’oreille de celui qui se définit comme un « plasticien du son. » Ses autres albums n’ont pas survécu à ma récente purge discographique ; à celui qui ne connaîtrait pas encore Gérard je recommande de débuter avec Toutes Choses, après un échauffement en compagnie de L’imprudence ou de La Fossette. « Mais ça ne se peut pas, non ça ne se peut. »

Gérard Manset – Toutes Choses

Cinq ans après La Mort d’Orion, l’électron libre de la pop française rencontre le succès avec Il Voyage en Solitaire, rappelle qu’il n’a Rien à Raconter et poursuit ses excursions, noircit des carnets et publie dix albums jusqu’en 1990 lorsque paraît l’anthologie Toutes Choses, autorisée par le maître du repentir et qui contient Attends que le Temps te VideLa Mer Rouge et Finir Pêcheur ; autant de titres atemporels bien que l’homme soit mortel, et ça Gégé l’a compris alors que Lana n’était même pas née… Y’a une Route parle au pèlerin tandis que l’amour se noie (La Mer n’a pas Cessé de Descendre) ou se barricade (Vies Monotones) ; la litanie du Marchand de Rêves progressant au gré de minutes où les accalmies sont de faux répits… Avec son piano à la SupertrampComme un Guerrier est cru puis les larmes viennent aisément avec Lumières ; jadis libre le lion est en cage, enchaîné avec le non moins dévastateur Que Deviens-tu ? La guitare est folk ou progressive, les arrangements léchés et Manset peut y poser son timbre grave, ses mots précis à savourer « comme le vin du carafon » sur ce double cd où la vie respire, flanche et se relève, impressionnante de justesse.

Gérard Manset – La Mort d’Orion

En 1970, pour ses 25 ans Gérard Manset offre au monde un chant lumineux et désespéré. Inspiré de la mythologie d’Orion (chasseur devenu constellation), ce concept album s’ouvre sur le titre éponyme qui remplit toute la face A du vinyle, son intro parlée (Giani Esposito) puis chantée (Anne Vanderlove) produisant une douce immersion avant les premiers lâchers de rimes d’un Manset olympien entre sitar et orgues profanes, tumulte de harpes et de flûtes « dans ce monde de prose où tout est mou… » Des cordes soulignent la fin du peuple d’Orion, le temps de retourner le disque où Vivent les Hommes et l’on songe à Léo Ferré le long d’un piano désenchanté (Ils, Le Paradis Terrestre) suivi d’un pot-pourri de voix fanées ; il y a enfin ce mort qui nous parle depuis l’intérieur de son cercueil (Elégie Funèbre), dont les échos annoncent A Short Term Effect… On sort chamboulé de ce ballet psychédélique à rapprocher de Magma, avec les mots du poète en plus et son soin solennel apporté à la production, nos sens éclipsés par un monolithe venu d’ailleurs.