Steve Reich – Variations…/Music for Mallet…/Six Pianos

Entre 1973 et 1979, Steve Reich écrit Variations for Winds, Strings and Keyboards ; Music for Mallet Instruments, Voices and Organ et Six Pianos. Trois compositions où l’on reconnaît aussitôt sa patte de sériel-musicien, ordonnées ici de la plus flatteuse à la plus expérimentale… Des gazelles en danger sautillent dans la prairie du premier de ces trois instants, le mélange des cordes et du vent évoquant le raffinement de Michael Nyman ; suivies de ces voix érigées en tant qu’instrument déjà rencontrées sur Drumming, le temps d’un vagabondage molletonné. On termine avec quatre pianos jouant des notes différentes à un rythme identique, autant de branches sonores sur lesquelles deux autres claviers viennent se greffer pour vingt minutes riches en ramifications… Le livret de ce cd paru chez Deutsche Grammophon s’étend longuement sur la méthode, plutôt pointue mais en définitive peu importe le pourquoi du comment, ces Variations continuent de pousser même lorsque le disque s’arrête.

Steve Reich – Drumming

En 1971, après avoir travaillé aux côtés de Moondog et revenant d’un voyage au Ghana où il s’est intéressé aux percussions africaines, Steve Reich compose Drumming dont la Part I se joue à quatre paires de bongos et des baguettes, où une austérité de surface se dissipe bientôt vers un continent de rythmes hypnotiques… Neuf personnes jouent de trois marimbas en Part II, accompagnées de deux femmes dont j’ai longtemps pris les voix flûtées pour un instrument à part entière ; auxquelles succèdent les glockenspiels de la Part III, conduite par quatre musiciens et ruisselante comme un mur de pluie que l’on franchit entre des sifflements paisibles. Ces parties s’enchaînent parfaitement et constituent la plus longue œuvre de Steve Reich, qui se referme avec tous les protagonistes dans une Part IV où la constellation achève de se former… Voilà une heure de vibrations pour esprits ludiques qui passe comme un charme,  à écouter en route vers une soirée chez John Lurie, ou de retour d’un bal dansant de Guem.

Steve Reich – Phase Patterns/Pendulum Music/Piano Phase/Four Organs

Steve Reich est un compositeur américain né à New York en 1936, considéré avec Terry Riley comme le précurseur de la musique minimaliste. Il apprend le piano à la Juilliard School dont est également issu Philip Glass, puis découvre le principe du phasing en 1965, où des magnétos répètent en boucle des séquences plus ou moins décalées… Publiées chez Wergo et interprétées par l’ensemble avantgarde, ses premières compositions remontent à 1967 et l’on démarre avec Phase Patterns où un orgue, non deux orgues jouent la même chose, enfin presque ; ça s’éloigne et ça se superpose pour mieux rester en place, c’est envoûtant comme une transe… Des bruits sourds jouent au tennis de table sur Pendulum Music, angoissants de lenteur ; puis Piano Phase tricote comme Gould lorsqu’un second piano lui donne la réplique, prend le dessus telle une araignée se prépare au festin d’une mouche prise au piège… Four Organs est mon voyage préféré, quatre orgues dont les accords se rallongent sur fond fixe de maracas, sculptant mesure après mesure une phrase qui relègue le Boléro au rang d’analphabète. Une pulsation nécessaire comme un être vivant, qui se perfectionne à chaque nouvelle note.

Maurice Ravel – Les Œuvres Intégrales pour Piano

Les compositions pour piano de Maurice Ravel s’étendent de 1892 à 1918, interprétées en 1974 par Philippe Entremont sur ce double album paru chez Sony Music. On nous prend par les sentiments en ouvrant le bal avec La Pavane pour une Infante Défunte, évoquant Satie sans le nommer, avant d’enchaîner À la manière de Chabrier… Au nombre de cinq, Les Miroirs ruissellent comme Aquarium et La Barque sur l’océan s’éloigne dangereusement, noyée sous les Jeux d’eau… Ma Mère l’Oye illustre les contes de Perrault, où Le Petit Poucet perd ses cailloux sous des doigts baladeurs ; quant au toucher sensuel des Valses nobles et sentimentales, il me donne envie de revoir Diva… Expressives et aérées, ces deux heures et demie de piano donnent du temps pour faire la poussière dans son monde intérieur. J’aime les écouter d’une traite, au même titre que les Romances sans Paroles, Microcosmos ou encore DE9: Closer to the Edit.

Maurice Ravel/Modeste Moussorgsky – Boléro/Rapsodie Espagnole/Tableaux d’une Exposition

Compositeur français né à Ciboure en 1875, Maurice Ravel apprend le piano à 6 ans et compose avant d’en avoir 18 ; inspiré par Satie et Debussy, respectivement ses aînés de 11 et 13 ans… Sur cet album paru chez Deutsche Grammophon et dirigé par Karajan en 1987, le Philharmonique de Berlin interprète le fameux Boléro, inspiré d’une danse espagnole en plus lent, ancêtre de la musique répétitive et dont j’appréciais le côté easy listening quand j’étais petit, bien avant de découvrir Terry Riley… Articulée en quatre mouvements, la Rapsodie Espagnole fait voyager mais je lui préfère les jardins de Manuel ; suivie des Tableaux d’une Exposition du compositeur russe Modeste Moussorgski, écrits pour piano en 1874 et orchestrés par Ravel en 1922, où l’on déambule dans les couloirs d’un musée au gré du thème de la Promenade, guidant nos pas le long de dix toiles mises en musique. Cette seconde demi-heure est la plus stimulante du disque, qui permet d’imaginer de nouvelles esquisses à chaque visite.

Karlheinz Stockhausen – Aus den sieben Tagen

Précurseur attitré de la musique électronique, Karlheinz Stockhausen est un compositeur allemand né en 1928. Tout mélomane est donc prié de s’intéresser à lui, après avoir assimilé la notion de musique concrète consistant à mélanger de façon tantôt aléatoire des sons au naturel captés par un microphone, ceci afin d’être dans la tête de Stockhausen lorsqu’il écrit son premier morceau electro en 1953 (Studie I)… Composé l’année de naissance de Kraftwerk, il faut moins de trois secondes à Aus den sieben Tagen pour assener un premier son aigu et désagréable, annonciateur de confusion et où chacun peut se perdre entre des oiseaux en Cage, un baril de poudre, une scie circulant dans les couloirs de la mort ou encore un diamant rayant la peau du soleil à la place du cœur ; car au contraire d’un Parmegiani qui a pris la peine de raconter une histoire, ce disque horripilant n’offre aucune limite, parvenant même à rendre Xenakis avenant… Il faut être solide pour encaisser Stockhausen, ce n’est pas mon cas en ce moment alors je vais plutôt réécouter John Adams, avec une escale chez le non moins visionnaire Raymond Scott.

Domenico Scarlatti – Sonates pour Piano

Né à Naples en 1685, Domenico Scarlatti est un claveciniste et compositeur italien. Organiste à 16 ans, il voyage à travers l’Europe aux côtés de son père musicien, s’installe au Portugal et termine sa vie à Madrid après avoir composé plus de 500 sonates pour piano. Deux siècles avant Satie, son approche audacieuse de l’instrument et son sens de la mélodie ne seront pas reconnus de son vivant, à l’instar de Jean-Sébastien Bach né la même année que lui… Bien malin qui dira si la sonate L383 est plus poignante que la L103 ou la L210, présentes parmi 13 autres sur ce disque enregistré en 1994 avec la pianiste slovène Dubravka Tomsic, que j’avais déjà eu l’occasion d’apprécier chez Beethoven ; pour ma part je les écoute d’une traite en goûtant la simplicité d’un piano sans apprêt, à mille lieues de Hauschka car trois siècles avant Chilly Gonzales, elles s’enchaînent toutes seules à la manière d’un marathon.

Hauschka – Abandoned City

Paru en 2014, Abandoned City est un album de musique classique contemporaine signé Hauschka. Avec son titre et sa silhouette d’immeuble décharné en couverture, l’affiche est alléchante mais dès Elizabeth Bay on se croirait plutôt chez René Aubry, et si les cordes accidentées siéent bien à l’idée que l’on se fait de Pripyat, sa rythmique policée évoque moins la désolation que le fond sonore de bureaux en open space ; et pour se remémorer l’apocalypse on réécoutera plutôt Bashung… Les alanguissement de Who Lived Here convoquent l’esprit des Durutti Column, puis Agdam et Thames Town se mettent à sautiller tandis que le piano métallisé de Craco oscille à tout-va ; et c’est un peu dommage d’avoir perdu en route le ruissellement, la tambouille à l’étouffée qui faisait le charme de Ferndorf… Alors si l’on cherche des disques où le temps se suspend pour de bon, on ira plutôt fureter chez Chauveau, Rachel’s ou Górecki.

Hauschka & Hilary Hahn – Silfra

Quatre ans après Ferndorf, Hauschka poursuit ses explorations pour piano préparé en invitant la violoniste Hilary Hahn sur ce disque qui emprunte son nom à une faille rocheuse située en Islande… Clock Winder fait jaillir les ressorts du temps et Adash me rappelle le Finale du Rouge de Preisner ; les 12 minutes de Godot permettant une tirade où se côtoient la finesse de Mark Hollis et la moiteur de Murcof, dont chaque nouvelle écoute donne le temps d’imaginer les déviations opérées sur les cordes du piano… Rigoureux comme Steve ReichDraw a Map n’en demeure pas moins imprévisible, Sink renverse nos sens et Rift permet au duo d’épancher de larges coulées souterraines… Enregistrées à Reykjavik, tour à tour dépouillées et nerveuses les partitions de Silfra bousculent la frontière entre musique classique et expérimentale. Le livret est chaud, orné d’illustrations d’Iker Spozio sur papier glacé.

Hauschka – Ferndorf

De son vrai nom Volker Bertelmann, Hauschka est un compositeur allemand né en 1966. Il apprend le piano dès l’âge de 8 ans, envisage un temps de devenir médecin et forme à 26 ans un groupe de hip hop avec son cousin, avant de revenir au piano en 2004, où il publie son premier album Substantial. Quatre ans plus tard, Ferndorf voit le jour sur le label FatCat Records et propose 12 morceaux où les touches tressaillent (Blue Bicycle) puis s’apaisent sous l’effet d’un violoncelle (Morgenrot). Sont-ce des cuillers à café qui ornent les cordes de Rode Null, avec des violons dansant autour comme chez Nyman mais en moins lisse ? Les trombones en fanfare de Freibad évoquent Sufjan Stevens et il y a du Comelade derrière les cliquetis de Heimat ; mais aussi violoncelle traînant (Nadewald) et glissements sur la neige (Eltern, Neuschnee) le long de ce disque homogène et enveloppant, qui fait parfois penser à Decodex avant de s’éteindre dans un murmure.