Harry Partch – Eleven Intrusions/Ulysses at the Edge/Even Wild Horses…

Harry Partch est un compositeur avant-gardiste américain né à Oakland en 1901. Il apprend la guitare et le piano puis écrit ses premiers morceaux à 14 ans, sonorise des séances de cinéma muet avant de décrocher une bourse, se rend à Londres où il rencontre Yeats… Estimant que les instruments existants sont incapables de restituer la musique telle qu’il l’entend, Partch décide de construire les siens, allant du « tambour à cordes » à « l’arbre de gourdes » en vue de rendre audibles les intervalles inférieurs à un demi-ton (microtonalités) ; et s’il est estimé par Copland dès 1932, une telle démarche lui vaut une décennie d’errance avant d’être soutenu par la Fondation Guggenheim en 1943… Composées sept ans plus tard et présentes sur ce cd paru chez New World, les Eleven Intrusions sont autant de haïkus où Harry déclame sa poésie entre carillons et marimbas, ces monologues m’évoquant aussi Beckett revisité par Robin RimbaudEven Wild Horses est tumultueux comme un western et le saxo d’Ulysses at the Edge préfigure l’univers de Tom Waits sur ce disque aussi barré que Moondog et Pierre Bastien, dévergondé et qui est à ma discothèque ce que Cléa est à ma bibliographie.

Nino Rota – Movies

Né à Milan en 1911, Nino Rota est un compositeur de musique classique italien. Il étudie au Conservatoire et compose un oratorio à l’âge de 12 ans, obtient une bourse sept ans plus tard et part étudier au Curtis Institute de Philadelphie. Auteur de symphonies et de concertos, son nom est d’abord associé à sa production pléthorique de musiques de film, dont la quintessence a été regroupée sur ce disque paru chez CAM en 1984… Le thème du Parrain ouvre l’anthologie, sa mandoline convoquant aussitôt les images de la trilogie de Coppola ; puis il y a l’accordéon de Rocco et ses Frères soudain pris dans le tumulte des cordes, avant quelques morceaux choisis de sa collaboration avec Fellini : de La Strada et sa trompette éclatante à la célèbre fanfare de Huit et Demi, son accélération comme à la parade d’un cirque ; sans oublier La Dolce Vita dont l’orgue sautillant aurait très bien pu illustrer un film de Tati… Moins connus, j’aime aussi l’élan romantique de La Mégère Apprivoisée d’après Shakespeare ou encore la douceur enjouée de Juliette des Esprits, parmi d’autres vignettes mélodramatiques indispensables à la discothèque du cinéphile qui se respecte, aux côtés de Chaplin et Morricone.

Moondog – Moondog in Europe

En 1974, Moondog donne un concert en Allemagne et décide de s’y installer, se sentant finalement plus proche de Bach que de Glass ; il reprend la composition avant d’être accueilli sur le label Kopf qui publie Moondog in Europe trois ans plus tard. La mélodie au celesta offre une féérie de poche (Viking 1), un instrument que l’on retrouve sur In Vienna tandis que le violon et l’alto de Chaconne in G esquissent un échange trépidant. Cor (Heimdall Fanfare) et musique de chambre (Romance In G) parfont ces instants subtils avant l’arrivée des orgues liturgiques qui dominent la seconde partie du disque, recueillies comme un Requiem, solennelles (Chaconne C, Logrundr IV) et bouleversantes (Logrundr XII) avant huit minutes d’immersion dans l’univers de ce troubadour éclairé (Logrundr XIX), noble représentant de l’outsider music aux côtés de Jandek ou des Silver Apples. Inclassable et apatride, Moondog entre chien et lune.

Moondog – Moondog/Moondog 2

Né dans le Kansas en 1916, Louis Thomas Hardin dit Moondog est un compositeur américain de musique avant-gardiste. Un accident le rend aveugle à l’âge de 16 ans, il apprend le violon et le clavier mais aussi l’harmonie classique, obtient une bourse et déménage à New York où il rencontre Charlie Parker et Leonard Bernstein ; se produit le plus souvent dans la rue sur des instruments de sa fabrication, affublé de sa longue barbe et d’un casque de viking… Sa réputation s’accroit, il fréquente Reich, Riley et Janis reprend une de ses chansons en 1967 ; publie en 1969 et 1971 deux albums éponymes compilés sur ce cd paru chez BGO, regroupant des compositions écrites depuis les années 50… Entouré d’un grand orchestre, Moondog aligne micro-symphonies (#3 Ode To Venus, #6 Good For Goodie) et percussions singulières enjolivées de chœurs (Voices of Spring, My Tiny Butterfly) ; comptines pastorales (Sparrow) et haïkus pianistiques (Some Trust All) constituant cet ensemble de trente-quatre piécettes enchaînées avec fluidité grâce à leur continuité rythmique, pour une plongée baroque dans le territoire minimaliste du « Viking de la 6e Avenue. »

Kurt Weill – Die sieben Todsünden/Chansons

Né à Dessau en 1900, Kurt Weill est un compositeur allemand. Il étudie le piano dès 5 ans et écrit ses premiers textes huit ans plus tard, devient chef d’orchestre à 20 ans et compose avec Bertolt Brecht L’Opéra de quat’sous en 1928… Menacé par l’ascension du fascisme, il s’exile à Paris et signe Die sieben Todsünden en 1933, publié chez Harmonia Mundi et incarné par la  soprano Brigitte Fassbaender aux côtés de quatre voix masculines. Il s’agit d’un ballet où la narratrice Anna tente sa chance aux Etats-Unis, à travers différentes situations illustrant les sept péchés capitaux : de la paresse à l’envie dans une désinvolture lyrique qui m’évoque la Petite Messe Solennelle de Rossini… Après ces trente-cinq minutes de lyrisme que Marianne Faithfull interprétera en 1998, le disque propose la Complainte de la Seine et Youkali, aux paroles éloquentes chantées en français le long d’un piano nonchalant… Entre Socrate et Das Lied von der Erde, la musique de Kurt a inspiré Chet, Sarah et même Django, tous trois interprètes de September Song composée en 1938. « Mais c’est un rêve, une folie ; il n’y a pas de Youkali… »

Franz Schubert – Trio pour Piano et Cordes n°2/Sonatensatz

Monstre sacré de la musique de chambre, le Trio pour Piano et Cordes n°2 a été écrit par Schubert à l’âge de 30 ans, alors qu’il se sait atteint de syphilis et un an avant sa mort prématurée. Où les instruments se livrent à un dialogue romanesque en quatre mouvements d’une musicalité universelle, le second étant le plus connu (Andante con moto) depuis qu’il a été immortalisé dans le Barry Lyndon de Kubrick en 1975, sa mélodie au piano incarnant l’idée du spleen avec la même évidence que chez Janacek… Un disque aux vastes nuances et qui donne l’impression de vivre dans un tableau, interprété par le Castle Trio en 1993 avec Lambert Orkis au clavier, Marilyn McDonald au violon et Kenneth Slowik au violoncelle ; paru chez Virgin et qui se termine avec la Sonatensatz composée par le jeune Franz à l’âge de 15 ans, dont les tonalités fringantes esquissent déjà l’empreinte que le Viennois allait laisser au-delà de sa brève existence, son catalogue posthume comptant un millier d’œuvres.

Franz Schubert – Sonate pour Piano n°21/Mélodie Hongroise/Moment Musical n°2…

Composée en 1928, un an après la mort de Beethoven auquel Schubert rend ici hommage, la Sonate pour Piano n°21 (D960) est faite de modulations multiples, un climat composite s’installant dès l’Allegro moderato entre agitation et recueillement ; le sombre Andante con moto suivi d’un Scherzo tonifiant avant le final Allegro ma non troppo où la pulpe des doigts rebondit sur les touches, prodiguant un feu d’artifice au coin du cœur… Mais si l’on a que quatre minutes au lieu de quarante-cinq, il suffit d’écouter la Mélodie Hongroise écrite en 1824 pour éprouver toute la force du romantisme schubertien, nostalgique et enlevé tout comme le Moment Musical n°2, plus mesuré et néanmoins ravissant sur ce disque paru chez Harmonia Mundi en 1996, enregistré l’année précédente par Michèle Scharapan et annonciateur de l’incontournable Trio pour Piano et Cordes n°2.

Franz Schubert – Symphonies n°2 et 8

Franz Schubert est un compositeur autrichien né à Vienne en 1797. Son père lui apprend le violon et son frère le piano, il chante à 11 ans à la chapelle impériale de Vienne puis devient l’élève d’Antonio Salieri ; intègre l’orchestre du Konvikt, un internat à l’éducation très stricte dont il sera chef d’orchestre avant de composer ses premières fantaisies pour piano en 1810… Écrite à l’âge de 18 ans, sa Symphonie n°2 se laisse écouter comme un hommage à Mozart ; la Symphonie n°8 étant plus remarquable, dite « inachevée » et qui ne sera découverte qu’après sa mort, faite de montées dramatiques dans un premier mouvement dont chacun connaît les mélodies au hautbois ; le second étant tempéré par un lyrisme feutré… Deux œuvres publiées sur ce cd paru chez CBS en 1985, sous la conduite de Daniel Barenboim et du Philharmonique de Berlin.

Richard Strauss – Une Symphonie Alpestre

Montagnard dans l’âme, Richard Strauss s’installe dans les Alpes bavaroises en 1908 où il compose sept ans plus tard Une Symphonie Alpestre, aux accents nietzschéens vingt-et-un ans après Ainsi Parlait Zarathoustra.  L’œuvre est scindée en vingt-deux parties mais s’exécute sans interruption, comme un seul plan-séquence du lever au coucher du soleil, décrivant une marche vers les sommets… Flûtes et clarinettes sont des oiseaux, violons et harpes rendent palpables les ruisseaux, cors et trombones soulignent les embûches avant la conquête du pic ; la vue est magique mais déjà il faut redescendre car le brouillard se lève, l’orage gronde puis la tempête, rendus de façon saisissante grâce à l’héliophone, un instrument qui reproduit le son du vent déjà utilisé par Mozart ou Wagner… Enregistrée en 1981 par Karajan et l’orchestre philharmonique de Berlin, Une Symphonie Alpestre propose une randonnée méditative et palpitante qui me fait penser à la Symphonie n°2 de Philip Glass ; où l’air se raréfie en affûtant nos sens, l’âme assagie tandis que nous regagnons la plaine.

Pierre Henry – Remixe sa Dixième Symphonie

Pierre Henry est un compositeur de musique concrète né à Paris en 1927. Il apprend les percussions et le piano au Conservatoire où il entre à l’âge de 10 ans, rencontre Pierre Schaeffer en 1946 et fondent ensemble le GRMC, un laboratoire de création musicale où il collabore entre autres avec Maurice Béjart (Messe pour le Temps Présent). Il rend hommage à Luigi Russolo en 1975 (Futuristie), et quatre ans plus tard à Beethoven en composant sa Dixième Symphonie qu’il remixe en 1988… Comme une machine à démonter la musique, la Marche dans le Temps a des airs funky avant les Pas Perdus où l’on se retrouve dans un hall de gare bruissant, Beethoven Seul rappelant Wendy Carlos tandis que Fantaisie Flipper grouille de toupies et de jingles comme chez Parmegiani né la même année qu’Henry… Guerre tire à vue avant les plaintes électriques de l’Aube ; quant au Finale où l’on reconnaît L’Ode à la Joie, il s’emballe comme à la fin du film Stalker de Tarkovski, entre une pendule rappelant celle de Le Bars et des accords synthpop, les percussions évoquant le mouvement d’un train avant la fuite d’un robinet et une porte en tôle qui se referme sur ce collage singulier.