Hauschka – Abandoned City

Paru en 2014, Abandoned City est un album de musique classique contemporaine signé Hauschka. Avec son titre et sa silhouette d’immeuble décharné en couverture, l’affiche est alléchante mais dès Elizabeth Bay on se croirait plutôt chez René Aubry, et si les cordes accidentées siéent bien à l’idée que l’on se fait de Pripyat, sa rythmique policée évoque moins la désolation que le fond sonore de bureaux en open space ; et pour se remémorer l’apocalypse on réécoutera plutôt Bashung… Les alanguissement de Who Lived Here convoquent l’esprit des Durutti Column, puis Agdam et Thames Town se mettent à sautiller tandis que le piano métallisé de Craco oscille à tout-va ; et c’est un peu dommage d’avoir perdu en route le ruissellement, la tambouille à l’étouffée qui faisait le charme de Ferndorf… Alors si l’on cherche des disques où le temps se suspend pour de bon, on ira plutôt fureter chez Chauveau, Rachel’s ou Górecki.

Hauschka & Hilary Hahn – Silfra

Quatre ans après Ferndorf, Hauschka poursuit ses explorations pour piano préparé en invitant la violoniste Hilary Hahn sur ce disque qui emprunte son nom à une faille rocheuse située en Islande… Clock Winder fait jaillir les ressorts du temps et Adash me rappelle le Finale du Rouge de Preisner ; les 12 minutes de Godot permettant une tirade où se côtoient la finesse de Mark Hollis et la moiteur de Murcof, dont chaque nouvelle écoute donne le temps d’imaginer les déviations opérées sur les cordes du piano… Rigoureux comme Steve Reich, Draw a Map n’en demeure pas moins imprévisible, Sink renverse nos sens et Rift permet au duo d’épancher de larges coulées souterraines… Enregistrées à Reykjavik, tour à tour dépouillées et nerveuses les partitions de Silfra bousculent la frontière entre musique classique et expérimentale. Le livret est chaud, orné d’illustrations d’Iker Spozio sur papier glacé.

Hauschka – Ferndorf

De son vrai nom Volker Bertelmann, Hauschka est un compositeur allemand né en 1966. Il apprend le piano dès l’âge de 8 ans, envisage un temps de devenir médecin et forme à 26 ans un groupe de hip hop avec son cousin, avant de revenir au piano en 2004, où il publie son premier album Substantial. Quatre ans plus tard, Ferndorf voit le jour sur le label FatCat Records et propose 12 morceaux où les touches tressaillent (Blue Bicycle) puis s’apaisent sous l’effet d’un violoncelle (Morgenrot). Sont-ce des cuillers à café qui ornent les cordes de Rode Null, avec des violons dansant autour comme chez Nyman mais en moins lisse ? Les trombones en fanfare de Freibad évoquent Sufjan Stevens et il y a du Comelade derrière les cliquetis de Heimat ; mais aussi violoncelle traînant (Nadewald) et glissements sur la neige (Eltern, Neuschnee) le long de ce disque homogène et enveloppant, qui fait parfois penser à Decodex avant de s’éteindre dans un murmure.

Dmitri Shostakovich/Sergei Prokofiev – Symphonie n°5/L’Amour des Trois Oranges

En 1937, Shostakovich écrit sa Symphonie n°5 dans une maison de repos en Crimée. Le Moderato est clinquant et pompeux, la grâce arrive avec l’Allegretto et son entrain familier, beethovénien aux accents alpestres et riche en cors, où l’alternance des instruments fait penser à des collages disparates, clairsemés de tambour et soutenu par un xylophone contemporain. La lenteur du Largo s’immisce à la manière du Zarathoustra de Richard Strauss, l’Allegro no troppo redevenant confus à mes oreilles malmenées… En seconde partie de ce disque paru chez Sony et dirigé par Eugene Ormandy, on a plaisir à découvrir L’Amour des Trois Oranges, une suite symphonique adaptée par Sergei Prokofiev en 1925 de son opéra du même nom. Conte burlesque articulé en 6 parties impétueuses, d’une Marche aux allures de cirque à l’espièglerie de la Fuite finale, le temps de 17 minutes fantastiques et légères, d’une grande force narrative.

Dmitri Shostakovich – Symphonies n°2 et 15

Dmitri Shostakovich est un compositeur russe né à Saint-Pétersbourg en 1906. Il apprend le piano et débute sa carrière de pianiste dans les salles de cinéma, où il accompagne les films muets. Il crée sa première symphonie à l’âge de 20 ans et la seconde un an plus tard, en l’honneur de la Révolution d’Octobre de 1917. Elle ne comporte qu’un seul mouvement où les instruments se succèdent dans un méli-mélo déconcertant, précurseur de Philip Glass et de Sibelius ; lorsque jaillit le chœur masculin j’y entends aussi un écho au War Requiem de Britten… Composée en 1971, soit quatre ans avant sa mort, la Symphonie n°15 fait un usage intense des percussions, flûtes et cordes dialoguant dans un certain brouhaha. J’en retiens le violon soliste du premier Adagio, persistant et posé comme une déambulation en forêt ; au sein d’un ensemble flotteux et parfois difficile à appréhender, paru chez Naxos et dirigé par Ladislav Slovák.

Sergei Prokofiev – Concertos pour Piano n°2 et 5

Sergei Prokofiev est un compositeur et pianiste ukrainien né à Sontsivka en 1891. Son enfance est bercée par la musique de Beethoven et de Chopin, sa mère lui apprend le piano jusqu’à l’âge de 13 ans où il rejoint le conservatoire de Saint-Pétersbourg. Repéré en 1908 par Igor Stravinski, il écrit sa première symphonie en 1916 puis L’Amour des Trois Oranges en 1920… Composé en 1923, le Concerto pour Piano n°2 déroule ses allures romantiques (Andantino) vers l’Intermezzo qui donne envie de retrouver Le Carnaval des Animaux avant un Finale alerte et trépidant, où les notes s’accélèrent dans une audacieuse modernité. 9 ans plus tard, Prokofiev amplifie ses méandres romantiques dans le Concerto n°5, le dernier qu’il ait écrit et dont je retiens la Toccata pleine de punch et le Larghetto cahotant, sous les doigts virtuoses de Kun Woo Paik et la baguette d’Antoni Wit.

Gabriel Yared – La Lune dans le caniveau

Les années passent et La Lune dans le caniveau reste à mes yeux l’un des plus beaux films jamais réalisés ; à mes oreilles aussi grâce au talent de Gabriel Yared, compositeur français né au Liban en 1949, qui s’est formé à la musique aux côtés d’Henri Dutilleux avant de signer sa première bande originale pour Jean-Luc Godard, par l’entremise de Jacques Dutronc… Adapté en 1983 d’un roman de David Goodis, le second film de Jean-Jacques Beineix met en scène un docker (Gérard Depardieu) et deux princesses (Nastassja Kinski, Victoria Abril), le temps d’une fable baroque où les passions se heurtent à la cruauté de l’existence. L’image est sublime et la narration confondante de sincérité, amplifiée par la poésie de Yared au violon et au piano (Loretta, Valse de Loretta), les percussions sensuelles de la Danse de Bella ou le sombre Tango de l’impasse ; la Folie ouvrière et la Folie des docks se répondant à la manière des deux Revolution des Beatles… Homérique et crasseuse, innocente et mal léchée, La lune dans le caniveau se situe hors du temps. « Try another world. »

Edvard Grieg – Peer Gynt/Au Temps de Holberg/Sigurd Jorsalfar

Edvard Grieg est un compositeur norvégien né à Bergen en 1843. Il apprend le piano à 5 ans, étudie Chopin, Mendelssohn et se met à composer dès 9 ans. Il crée l’Académie de musique en 1867, revisite le folklore de son pays dont ses compositions sont imprégnées, en particulier les soixante-six Pièces lyriques pour piano qu’il écrira jusqu’en 1901… Appointé par l’état norvégien dès 1872, il se consacre librement à la composition et devient célèbre deux ans plus tard en écrivant la musique de Peer Gynt, une pièce de théâtre de son compatriote Henrik Ibsen. Dans la première suite, flûte et hautbois dialoguent à la façon de deux marcheurs, comme le feront plus tard Pierre et le Loup. La seconde suite est plus enflammée, entre l’allégresse d’une Danse arabe et le romantisme de La chanson de Solveig, qui ondoie telle La Moldau et nous laisse sens dessus dessous… Ami de Brahms et de Liszt, Grieg annonce Stravinsky sur ce disque dirigé par Karajan en 1972, où Peer Gynt est suivi du Temps de Holberg et de Sigurd Jorsalfar, moins prenants malgré un final surprenant, déchaîné comme un peplum.

Camille Saint-Saëns – Symphonie n°3/Danse Macabre/Le Déluge

En 1886, le Carnaval des Animaux à peine achevé Saint-Saëns termine sa Symphonie n°3. Articulée en trois mouvements héroïques, dont les fameuses orgues du Maestoso Allegro qui prend aux tripes et poursuit la noble mission de faire découvrir la musique classique aux plus jeunes, son thème ayant été repris dans le film Babe, permettant à cette symphonie de connaître un destin télévisuel posthume, similaire aux Toccatas de Bach dans les années 80… Orchestré par Daniel Barenboïm, ce disque inclut aussi la caressante Danse Macabre qui reprend le thème des Fossiles du Carnaval, un extrait de l’opéra Samson et Dalila et un Déluge aussi sinueux que La Moldau… Paru en 2002 chez Deutsche Grammophon, ce cd au son étincelant met en relation directe avec le talent convivial de Camille Saint-Saëns.

Camille Saint-Saëns/Sergei Prokofiev – Le Carnaval des Animaux/Pierre et le Loup

À l ‘occasion d’un mardi gras de 1886, Camille Saint-Saëns compose et interprète Le Carnaval des Animaux, puis interdit toute représentation de cette fantaisie jusqu’à sa mort… 23 minutes de musique classique concentrée, tellement abordable qu’il s’agit souvent du premier disque que l’on entend à l’école. Chacun se souvient des Poules et Coqs où les unes picorent et les autres se pavanent, du temps qui s’étire sous les pattes des Tortues et des inoubliables bonds de Kangourous au piano ; de la clarinette signalant le Coucou au Fond des Bois ou encore la grâce du violoncelle incarnant Le Cygne, sans oublier l’enchanteur Aquarium : inépuisable cascade de doigts sur piano et glockenspiel, hélas souvent galvaudé à la radio par des faiseurs de jingles sans imagination… Une autre paresse éditoriale consiste à faire précéder cette œuvre sur cd du Pierre et le Loup de Sergei Prokofiev, écrit en 1936 et où d’autres animaux gambadent autour d’un gamin et d’un canidé ; conte primesautier qu’il vaut mieux écouter sans narration, pour ne pas se priver du plaisir d’y apposer ses propres variations.