The B-52’s – The B-52’s

Les B-52’s ont été repérés au CBGB, un club new yorkais où se produisait la scène underground des années 70. Leur nom fait référence aux bombardiers américains B-52, il caractérise aussi les coiffures emblématiques des chanteuses du groupe, en forme d’ogive… Quand les punks ne veulent ni défaire le monde ni tout casser chez les voisins, cela donne Planet Claire, un endroit où l’air est rose et les arbres rouges, où personne ne meurt ni n’a de tête : la chanson surréaliste par excellence et premier gros succès du groupe, avec son thème à la Peter Gunn et des bruitages venus d’un espace que n’aurait pas renié Ed Wood. Le reste est à l’avenant, Rock Lobster mêlant voix parlées et chœurs suraigus, ricanements hystériques et invectives à la Devo, enfin sur 6060-842, tout le monde chante un numéro de téléphone aussi prometteur qu’insaisissable. Voici un album joyeux où deux filles et trois gars ont inventé plus qu’il n’y paraît, c’est pourquoi on peut le réécouter sans fin. Le livret permet de suivre les textes, et d’avoir chez soi une magnifique photo de groupe.

Roy Ayers – Coffy

Roy Ayers est né à Los Angeles en 1940. Il grandit dans le quartier de South Park, où s’épanouit l’essentiel de la scène musicale noire américaine. Coffy est la bande originale du film du même nom, mais c’est au film Jackie Brown sorti vingt-quatre ans plus tard que j’en dois la découverte, à savoir le troisième long métrage de Quentin Tarantino, qui est aussi un grand révélateur de musiques oubliées. Ce disque ne contient pas moins de quatre titres utilisés dans Jackie Brown, pourtant aucun d’entre eux n’a été repris sur la bande originale sortie en cd ! Sauf à envisager des problèmes de droits, cette irrévérence faite à Roy Ayers ressemble à une bévue, d’autant que Tarantino a choisi Pamela Grier pour son rôle principal, soit la même actrice que l’on voit sur l’affiche de Coffy… S’il ne fallait citer qu’un titre, ce serait Escape dont le tempo endiablé soutient la scène de l’échange des sacs, dans le magasin de vêtements. Priscilla’s Theme possède aussi ce groove trépidant, entre vibraphone et rythmes jazz ; enfin avec King George on entend chanter Ayers, sur ce disque tonique et funky.

Charles Aznavour – 40 Chansons d’Or

Charles Aznavour est né à Paris en 1924. Ancien baryton, son père ouvre un restaurant rue de la Huchette, où tours de chant et petit théâtre font baigner son fils dans le milieu artistique dès le plus jeune âge. Soutenu par Edith Piaf, il se produit à l’Olympia dès 1956. Son répertoire dépasse le millier de titres, il est l’artiste français le plus connu au monde et ses chansons sont tellement ancrées dans l’inconscient que le besoin de les avoir en disque ne se fait pas forcément sentir, jusqu’au jour où l’on se décide à retrouver l’émotion de Sa Jeunesse, la tendresse de La Mamma, la fougue des Comédiens, la nostalgie de La Bohème ; mais aussi redécouvrir l’énergie d’Emmenez-moi et de Pour Faire une Jam ; mais encore s’émerveiller sur Les Deux Guitares ou Les Plaisirs Démodés. Avec cette voix incomparable et ces arrangements taillés sur mesure, même s’il ressasse toujours les mêmes thèmes Charles Aznavour reste un maître incontesté de la tendresse et de la mélancolie.

David Axelrod – David Axelrod

De même qu’avec Songs of Experience, cet album éponyme m’a toujours fait penser à la période conceptuelle de Serge Gainsbourg, ce qui est aussi rare que réjouissant. Le jeu de la guitare basse est à cet égard frappant, associé aux cordes langoureuses sur Crystal Ball, ou au contraire électriques et nerveuses sur The Dr & The Diamond, tout fait penser au lyrisme sulfureux de Melody Nelson. Longuement préfacé par DJ Shadow, le livret nous permet de comprendre que si cet album n’a été publié qu’en 2001, l’essentiel de son matériau a été écrit dans les années 70. Cela explique pourquoi il possède la même couleur musicale, à l’exception de l’ouverture rap assurée par Ras Kass, et l’émouvante conclusion Loved Boy où l’ami des débuts, Lou Rawls, rend hommage au fils de David Axelrod disparu prématurément.

David Axelrod – Requiem The Holocaust

Le livret nous apprend que David Axelrod a eu besoin de faire ce disque toutes affaires cessantes, après avoir entendu les propos du néo-nazi Tom Metzger à la télé, lors de son procès. Assisté d’Ernie Watts au saxophone et d’Oscar Brashear à la trompette, pour ne citer qu’eux parmi un orchestre très vaste, il a confié le chant à la soliste Yvonne Williams, qui incarne les pensées d’une victime de l’holocauste durant son dernier voyage, depuis sa déportation durant la nuit de cristal jusqu’à sa mort dans les chambres à gaz. Signé Don Menell, le dessin de couverture illustre sans ambages ce que l’on va entendre. Un chant qui ne peut pas en être un, des voix déshumanisées, énonçant les faits. Une expérience musicale contre l’oubli, crépusculaire et éprouvante.

David Axelrod – Songs of Experience

David Axelrod est né en 1936 à Los Angeles. Précurseur du jazz fusion, un courant musical que Miles Davis ou Frank Zappa vont contribuer à faire connaître, son second album Songs of Innocence fait partie d’un triptyque consacré au poète William Blake. Les morceaux n’ont l’air de rien, ça s’écoute tout seul comme une bande originale, avec d’un côté une orchestration qui fait penser aux années 70 (sur London on s’attend à voir surgir un espion de derrière le rideau de son salon), et de l’autre une production novatrice où les cordes s’envolent sans jamais transpirer, où le piano ne s’arroge pas la vedette, laissant sur The Human Abstract autant de place au couple basse et batterie, rejoint par des accords électriques le temps d’une transition vers la trompette, élégante jusqu’au retour du piano, achevant ce morceau de la même manière qu’il l’avait commencé… Le livret retrace en détail le parcours d’un artiste hors norme, à lire pour prolonger la sensation de limpidité éprouvée le long de cette trop brève demi-heure.

The Avalanches – Since I Left You

En 1994, les Australiens Chater, Seltmann, Diblasi et Etoh achètent dans une brocante un stock de vieux vinyles. Cinq ans plus tard, ils ont pour projet de mettre bout à bout plus de neuf cent échantillons sonores, représentatifs de la musique pop des dernières décennies. Since I Left You a été acclamé dans le monde entier, non sans occasionner quelques problèmes de droits d’auteur… Sa première écoute m’a tellement dérouté que je l’ai mis de côté en me disant qu’il ne ferait pas long feu, puis j’ai retenté le coup et là, une poignée de moments m’a retenu, puis encore une fois et à ces premiers moments s’en sont ajoutés d’autres ; il en va désormais ainsi à chaque nouvelle écoute de cet incroyable patchwork, mon plaisir s’accroissant comme lors d’une partie de memory, lorsqu’il y a de moins en moins de cartes à retourner… Un torrent musical de soixante minutes dont on a bien du mal à extraire un titre, même si Frontier Psychiatrist est le plus connu, mêlant avec humour bruitages, dialogues et onomatopées. Embarquement recommandé.

Autechre – Confield

Rob Brown et Sean Booth forment Autechre en 1987 dans la région de Manchester. Ils fabriquent leurs premiers morceaux à partir de cassettes audio et de synthétiseurs récupérés, et trouvent leur nom en tapant au hasard sur le clavier d’un ordinateur. Autechre dans sa période glitch ne conviendra pas à tout le monde, un sous-genre qui consiste à manipuler des sons infimes tels qu’une rayure sur un vinyle ou une alarme système, mais il serait dommage de ne pas y goûter au moins une fois. Avec Confield, on est entre l’expérimentation d’un Pierre Bastien et le flux bruitiste d’un Merzbow, ou encore chez Aphex Twin mais sans la moindre ligne mélodique, à part peut-être les maillets mous sur Cfern, cédant quelques pouces à la monotonie. Cet album distribue ses secrets avec parcimonie, et ils sont nombreux ; des résonances de Parhelic Triangle aux tuyaux souterrains d’Uviol, on n’a pas fini de se prendre les pieds dans les pas d’Autechre.

René Aubry – Signes

Si l’on en croit la description à l’intérieur du digipack, un très bel objet avec ses zones vernies, René Aubry a un peu réduit la voilure de son orchestre de poche, sept ans après le joli coup de Steppe. Les cordes restent en tête, et servent à la fois de ligne mélodique et de soutien rythmique, aux guitares s’ajoutant cette fois le bouzouki venu de Grèce, ainsi que l’italienne mandoline, donnant un mélange particulièrement réussi sur Aquarelle. Il s’agit cette fois encore d’illustrer un ballet chorégraphié par Carolyn Carlson, et nous restons bien dans un univers feutré, perturbé avec Trouble et Trou Noir, plus serein sur Désordre et carrément guilleret sur Pomme d’Amour ; ce titre étant situé à la fin de l’album avec deux autres morceaux n’appartenant pas au ballet, et dont je retiens les attendrissants sifflements de Love Song.

René Aubry – Steppe

Né dans les Vosges en 1956, René Aubry a composé les musiques des spectacles de sa compagne, la chorégraphe Carolyn Carlson, des illustrations sonores assimilées par les médias mais aussi des œuvres plus confidentielles, comme l’album Refuges sorti en 2011… En refermant le livret de Steppe, on voit René Aubry en train de décocher une flèche avec son arc de compétition, prophétisant le but qu’il allait atteindre avec cet album éclaireur, où l’on apprend qu’il est derrière tous les instruments, des guitares au banjo, de l’accordéon à l’harmonica, des percussions aux claviers, jusqu’aux quelques fragments de voix que l’on entend sur White Horse ou The Dark Wind. Un véritable homme orchestre, et qui va taper dans le mille avec ce disque dont un des titres a été adopté par une certaine Mireille Dumas dans les années 90, annonçant chaque semaine Bas les Masques, qui fut la première émission de télé-réalité. Mais Steppe a d’abord été écrit pour le ballet du même nom, et ces titres largement instrumentaux restent atypiques et plaisants à l’oreille, entre mélodie et dépouillement.