Jacques Brel – Grand Jacques

Auteur-compositeur-interprète, poète et acteur belge, Jacques Brel est né en 1929 non loin de Bruxelles, d’un père flamand et d’une mère francophone. Il écrit et interprète en amateur des pièces de théâtre dès l’âge de 16 ans, puis sera embauché dans l’usine de cartonnerie familiale durant six ans, tout en continuant à écrire et bientôt à chanter. Encouragé par Jacques Canetti, auquel il envoie une maquette en 1953, il s’installe à Paris et se produit en première partie à l’Olympia, où c’est Bruno Coquatrix qui le remarque… Je dispose de l’intégrale de 1988, où le premier cd couvre ses deux premiers disques, Jacques Brel et ses Chansons et Quand on n’a que l’Amour, qui contient le titre éponyme avec lequel il rencontre le succès… Ça démarre fort avec La Haine, Il Pleut et Le Diable : de la rupture à l’exclusion on se retrouve dans la peau du démon, puis trop humain à contempler la beauté Sur La Place, ou encore idéaliste dans S’il te Faut… Et si l’on se divertit un peu avec La Bourrée du Célibataire ou Les Blés, tout est déjà là. Brut. Poétique. Indispensable.

Jacques Brel – Les Flamandes

Au début des années 90, quand paraissait une intégrale il était d’usage de bourrer chaque cd au maximum au mépris de toute chronologie, d’où le joyeux bazar qui règne au sein de celle-ci. Elle compte pourtant parmi les disques que j’ai le plus écoutés dans ma vie, les soirs de solitude au sixième étage avec vue sur les immeubles illuminés, et ce troisième cd est sans doute le plus mélancolique de la collection. Démarrant avec le tonitruant Les Flamandes (tiré de son disque précédent), il reprend l’intégralité de l’album Marieke (1961) auquel s’ajoutent des inédits majeurs : La Foire où Brel et un accordéon nous entraînent dès 1953 dans une fête foraine désenchantée, L’Enfance extraite vingt ans plus tard de son propre film Le Far West, lorsqu’il a depuis longtemps quitté la scène et s’essaie au cinéma. Mais l’unité de l’œuvre traverse les décennies, Marieke nous laisse inconsolables et L’Ivrogne annonce Jef ; pour se remettre il y a bien Les Singes ou Les Moutons, assez drôles, mais On n’oublie Rien vient de passer et pourrait nous maintenir la tête sous l’eau…

Jacques Brel – La Valse à Mille Temps

À quelques détails près, ce second cd regroupe les troisième et quatrième albums de Brel, Au Printemps et La Valse à Mille Temps, parus en 1958 et 1959. Son second disque a été récompensé par l’académie Charles-Cros ; à l’Olympia Brel occupe désormais le devant de la scène, et va bientôt se lancer dans des tournées marathoniennes à travers la France… Imbécile amoureux dans Je ne Sais Pas, athée envieux avec Dites si c’était Vrai, nietzschéen sur L’Homme dans la Cité ; lucide Seul ou envisageant La Mort avec bouffonnerie, Brel investit corps et âme chacun de ses textes, signant dès 1959 ses plus grands succès, de la fameuse Valse à Mille Temps à Ne me Quitte Pas, bien que j’aie toujours trouvé cette dernière geignarde et peu inspirée. Je préfère néanmoins cette version à la réinterprétation de 1972 (qui passera à la postérité), pour son introduction aux ondes Martenot et son piano essoufflé, débordants de chagrin.

Goran Bregovic – Ederlezi

Paru trois ans après le succès d’Underground, le film d’Emir Kusturica pour lequel Bregovic écrivit sa bande originale la plus connue, cet album en reprend plusieurs titres mais aussi de ses autres compositions pour le cinéma. Dans la tradition tsigane, Ederlezi est le nom d’une fête célébrant l’arrivée du printemps. C’est aussi le second morceau du disque, extrait du Temps des Gitans et qui démarre par une complainte a cappella, soutenue par des cordes légères et des percussions éthérées, vient s’ajouter une voix off et les cordes s’amplifient, la mélodie est reprise en chœur et ça monte en flèche, impeccablement produit au sein d’un mille-feuille sonore aux textures complexes, d’une grande harmonie… Avec Iggy qui fait de la pop sur TV Screen, Cesaria Evora pour Ausencia et même Scott Walker avec Man from Reno, ce cd permet un voyage quintessencié au(x) pays du célèbre compositeur balkan.

Goran Bregovic – Underground

Né à Sarajevo en 1950, Goran Bregovic est un auteur-compositeur yougoslave. Il étudie le violon et forme à l’âge de 16 ans le groupe Bijelo Dugme, où il est guitariste et qui deviendra célèbre. En 1988, délaissant la musique rock il signe la bande originale du film Le Temps des Gitans, réalisé par son compatriote Emir Kusturica qu’il connaissait depuis les années 70, du temps où lui aussi était musicien. Suivront Arizona Dream et Underground qui décroche la Palme d’Or à Cannes, un film génial traversant cinq décennies, de la seconde Guerre mondiale aux années 90 qui virent la scission de la Yougoslavie ; où se mêlent la tragédie et le baroque, l’humour noir et la fête dans une mosaïque d’images que les chansons de Bregovic incarnent tout au long du film. Entre l’exubérance de Kalasnjikov ou Wedding-Cocek et la mélancolie d’Ausencia (interprétée par Cesaria Evora) ou de l‘Underground Tango ; entre rire et larmes, une bande originale foisonnante de cuivres et de folklore, hymne à la fraternité accompagné d’un émouvant livret.

Jean Bertola – Le Patrimoine de Brassens

Trois ans après Dernières Chansons de Brassens, un album récompensé par l’académie Charles-Cros, Jean Bertola propose un second disque de 12 titres inédits, dont quatre seulement étaient achevés à la mort de Brassens. Les autres étant restés au stade de l’esquisse, il a fallu compléter, réarranger, imaginer… Reprenant la recette du précédent opus, entre le piano jazzy de Maurice Vander (père adoptif d’un certain Christian) et la contrebasse de l’indéfectible Pierre Nicolas, les saillies s’enchaînent entre Les Châteaux de Sable et Si Seulement elle était Jolie, Honte à qui Peut Chanter et tant qu’à faire, pourquoi n’irait-on pas carrément S’faire En*uler… Bref, plus que jamais ça trucule ; et au bout de ce second cd on se dit que Bertola a réussi à donner un coup de jeune au répertoire de Brassens ; comme s’y emploiera Renaud en 1995, ou Maxime Le Forestier qui le chante régulièrement en public depuis 1979.

Jean Bertola – Dernières Chansons de Brassens

Né à La Roche-sur-Foron en 1922, Jean Bertola est un auteur-compositeur-interprète et arrangeur. Après avoir accompagné les débuts de Charles Aznavour au piano, il devient directeur artistique chez Polydor, nouant une profonde amitié avec Georges Brassens, dont il sera le secrétaire et directeur artistique à partir des années 70. Choriste sur Tempête dans un Bénitier, musicien très impliqué en 1980, lors de l’enregistrement caritatif des chansons de jeunesse de Brassens ; à la mort de ce dernier il choisit d’interpréter les textes que son ami tenait prêts depuis des années, en guise d’hommage. 17 chansons que Bertola va s’approprier en ajoutant piano et batterie, annonçant d’emblée que Quand les Cons sont Braves ce n’est pas très grave, racontant avec malice comment une Maîtresse d’École parvient à convertir une armée de cancres en premiers de la classe, ou confessant son manque de foi dans Le Sceptique… Des titres où l’on prend le temps de s’habituer à cette voix nouvelle, laquelle ne cherche jamais à imiter l’original, et finit par être attachante.

Georges Brassens – Great Britain 73

Voici le seul enregistrement en public pour lequel Brassens a donné son accord de son vivant, du moins pour les onze premiers titres. Par la suite, bien entendu les héritiers ont fait fi de ces considérations, pourvu que l’on continue à vendre les disques de l’Ancêtre… Il s’agit d’un concert donné au département français de l’université de Cardiff ; où quelqu’un semble avoir posé un micro sur scène sans n’avoir rien dit à personne, tant cela regorge de bruitages en tous genres : musiciens qui toussent entre les morceaux ou bien s’interpellent afin de confirmer le prochain titre de la playlist, Brassens réaccordant sa guitare tandis que Pierre Nicolas, l’ami et contrebassiste de toujours, enchaîne sans attendre… Mais la prise est rare, aussi à la production ont-ils pris l’heureux parti de tout laisser ; et s’il et vrai que le matériel hi-fi actuel ne pardonne rien, grâce à ces scories l’impression d’être parmi les musiciens est bien réelle, finissant par devenir plus remarquable que le répertoire sans surprise qui y fut interprété.

Georges Brassens – Les Chansons de sa Jeunesse

Brassens ne faisait pas les choses à moitié, aussi quand il décide d’aider l’association Perce-Neige de son ami Lino Ventura, plutôt que de participer à un jeu radiophonique il offre d’interpréter 27 chansons qui ont marqué sa jeunesse. Aux côtés de Georges Tabet (chant), Jean Bertola (piano), Joël Favreau (guitare) et Pierre Nicolas (contrebasse), et réalisé en seulement deux jours dans les studio de RMC, cet enregistrement dégage une joie contagieuse, dopé sans doute à l’idée de chanter Charles Trenet (Boum, Terre), Jean Boyer (Avoir un bon Copain, Pour me Rendre à mon Bureau) ou Jean Nohain (Puisque vous Partez en Voyage). Une traversée rare en son genre à travers un demi-siècle de chanson française, le cd s’achevant sur une curiosité discographique avec les versions espagnoles de La Cane de Jeanne, La Mauvaise Réputation et Le Testament, brutes de studio et qui valent le détour. Brassens s’en ira cinq mois plus tard, laissant dans ses cartons des dizaines de textes.

Georges Brassens – Tempête dans un Bénitier

Trompe la Mort est le dernier album officiel de Brassens, identifié dans l’intégrale par le titre de la chanson Tempête dans un Bénitier et complété de deux inédites peu intéressantes. Le poète a 55 ans et va se produire plusieurs mois à Bobino, entonnant Trompe la Mort pour clouer le bec aux rumeurs d’une certaine presse, même si cette fois encore, elles ne sont pas totalement infondées… Du Boulevard du Temps qui Passe à Cupidon s’en fout, de Lèche-Cocu à Montélimar, une dernière fois Brassens attise nos passions et relativise nos ambitions, défend la veuve, l’orphelin et même les animaux domestiques, sans oublier d’être grivois avec une Mélanie en grande forme. Il ne pourra hélas pas en dire autant lorsque cinq ans plus tard, et vingt jours après l’abolition de la peine de mort, un cancer va l’emporter… à la plage de Sète.