Archive – Controlling Crowds

Très déçu par Noise et Lights, je m’étais fait à l’idée que rien n’approcherait jamais plus You all Look the Same to Me. Mais avec Archive il ne faut jamais jurer de rien, et c’est sans a priori que je retentai ma chance après avoir attendu que cet opus sorte dans son intégralité, à savoir un double album de deux heures. Dès l’ouverture, en entendant la voix du nouveau chanteur Pollard Berrier, un pressentiment me gagne, bientôt doublé de frissons lorsque Rosko John, de retour, débite ses premiers mots ; puis la voix saisissante de Maria Q sur Collapse/Collide, oui ! Le son d’Archive a retrouvé toute sa densité, et va m’emporter dans un voyage sublime, qui gagne en profondeur à chaque nouvelle écoute. Des textes mêlant la révolte et la fragilité, la sensation d’être immergé au cœur d’un univers où seule la musique fait substance, balayant toute réalité. Un pouvoir d’évocation plus fort qu’un film de cinéma, qui nous submerge en nous laissant éreintés et heureux… Un flux qui se reçoit de part en part, avec un petit entracte pour changer de disque et parcourir le livret, très complet.

Archive – Londinium

Formé en 1994 par Darius Keeler et Danny Griffiths, Archive est un groupe de trip hop britannique. Rejoints par la chanteuse Roya Arab et le rappeur Rosko John, leur premier album Londinium sort deux ans plus tard chez Island, non sans évoquer l’approche de Massive Attack. Mon rapport à l’œuvre d’Archive est viscéral, j’en adore une partie tandis que l’autre me laisse indifférent. Concernant Londinium, acquis tardivement je ne l’ai pas vu grandir comme le premier album de Hooverphonic ou Morcheeba, mais il est bien de la même trempe, des titres hip hop de Rosko John à la voix feutrée de Roya Arab, les morceaux nous enchaînent ici à leurs rythmes acides, là à des lenteurs plus épaisses, planantes sans doute mais on a l’impression aussi d’un ancrage terrien, où le monde serait vu à la ligne d’horizon, y compris sur l’aérien Skyscraper, dont le sample est extrait d’un titre sorti dès 1994 sur Dubnobasswithmyheadman d’Underworld. Un flair qui ne trompe pas. Le livret propose les textes et des photos d’une grosse lampe à quatre ampoules, signées Andy Earl.

Archive – You all Look the Same to Me

Je revois encore cet après-midi de mars 2002, assis à mon bureau tout a l’air normal sauf que cela va faire dix minutes qu’une incroyable chanson remplit la pièce, où comme souvent FIP est branchée. On dirait Pink Floyd mais la voix et les guitares sont plus intenses, à un moment on croit que ça se termine mais il n’en est rien, car peu après cette fausse fin, gouffre sonore qui ne pouvait d’ailleurs révéler toutes ses nuances sur une petite radio, nous voilà repartis pour une progression vocale encore plus forte, doublée d’une pulsation inouïe, douze, treize minutes et ça continue, et on ne sait toujours pas de quel groupe il s’agit ! À la seizième minute le nom tombe enfin et sans bouger de mon siège, je commande aussitôt l’album en reprenant mon souffle. Je viens d’entendre Again, interprété par Craig Walker sur le troisième album d’Archive, qui sera aussi l’un de mes premiers achats en ligne. Le morceau Finding it So Hard est tout aussi fabuleux et dure lui aussi plus d’un quart d’heure, quant au digipack réalisé par Alaric chez Jack Dash, il est d’une candeur affolante.

Aphex Twin – Richard D. James

Aphex Twin, de son vrai nom Richard David James, est né en Irlande en 1971. Il enregistre dès le plus jeune âge des sons sur cassette, modifiant le piano familial à cette fin. En 1992, son album Selected Ambient Works est salué pour son caractère novateur. L’artiste s’amuse à brouiller les pistes en utilisant différents pseudonymes, en signant par exemple GAK un maxi chez Warp, ou encore AFX chez Rephlex, le label qu’il a lui-même créé. Intitulé 4, le premier titre de cet album me laisse pantois à chaque fois. Sa rythmique survoltée échappe à tout contrôle, cette suite de sons secs et plaqués à contretemps, s’arrêtant pour laisser s’envoler une frange de cordes, reprenant de plus belle, comme agacée par l’accalmie jusqu’à entendre un « Yeah ! » approbateur, avec lequel on tombe d’accord. Cornish Acid fourmille de boîtes à rythmes vintage, la mélodie de Fingerbib nous entraîne à rêver, il y a des ressorts partout et des cymbales qui claquent, des nœuds synthétiques qui savent se démêler, ça rebondit sans arrêt dans cet album où l’on visite plein de quartiers cinglés. Yeah.

Antony & The Johnsons – I am a Bird Now

Né en Angleterre en 1971, Antony Hegarty vit aux États-Unis depuis l’âge de 10 ans. Il fonde Antony and the Johnsons en l’an 2000, interprètent l’année suivante la chanson Mysteries of Love de David Lynch et Angelo Badalamenti, sur un ep remarqué par Lou Reed qui va faciliter la sortie de I am a Bird Now, leur second album. Avec Hope There’s Someone la voix d’Antony est d’abord douce, jusqu’à cette flambée de chœurs venant submerger, déchirer le piano vers My Lady Story, où il nous confie son charmant secret… Un album tout en désirs, aux textes sans détours et avec des hôtes de marque, comme l’idole d’enfance Boy George ; ou bien Lou Reed, le mentor des débuts. Des chansons qui se décomposent en petites touches mélancoliques, musicalement très riches. Le livret est à la hauteur de ce disque à fleur de peau, il se dévoile comme une corolle et révèle de troublants portraits, la photo de couverture représentant l’actrice Candy Darling sur son lit de mort.

Les Années 80

The Cars, Chaka Khan et Ph. D. C’est pour avoir les titres de ces trois artistes que j’ai eu envie de me procurer cette compilation. Drive parce que c’est un slow magnifique, I Feel for You et I Won’t Let You Down parce qu’ils ont fait partie de mes premiers 45 tours. Évidemment, j’avais déjà un bon tiers des autres titres sur les albums originaux, de Talk Talk à Eurythmics, FGTH, Roxy Music ou Yes, sans oublier l’indispensable Propaganda, rarement présent sur ce genre de disques. Mais ça ne fait rien d’avoir quelques doublons, une telle somme de standards a valeur de témoignage, et si l’on s’amuse à écouter la compilation en aveugle, leur enchaînement peut déchaîner les mémoires. Mention spéciale au livret, qui retrace sur un mode très graphique les moments forts de ces années-là, de l’élection de Ronald Reagan à la chute du mur de Berlin.

Dick Annegarn – Adieu Verdure

Si j’ai bien compté, Adieu verdure est le quatorzième album du grand Hollandais, plutôt pas mal pour quelqu’un qui se serait battu contre des moulins à vent. Sorti chez Tôt ou tard, qui lui fait confiance depuis Approche-toi, cet album semble sorti de la même marmite, avec à nouveau Mondino à la photo, l’absence de verdure étant illustrée par des tons ocres et de carton. Un livret épais et sensuel, dans une édition digipack ficelée comme un petit paquet que l’on s’offre à soi-même, pour retrouver les mots graves et délirants de ce sorcier du verbe, aux ressources intarissables. Rhapsode est un duo ciselé avec Matthieu Boogaerts, Que toi désarticule l’autre, Boileau expose en fanfare la vanité humaine, Gisèle nous met en boîte et sur La Limonade, Dick entreprend une comptine un rien funèbre, tout en jouant de l’harmonium. Entre dérision et espièglerie, il n’y a jamais d’artifice. Juste du feu.

Dick Annegarn – Bruxelles…

Dick Annegarn est né aux Pays-Bas en 1952, qu’il quitte pour la Belgique à l’âge de 6 ans. Guitariste autodidacte, il se fait connaître à 20 ans, après son passage au Petit Conservatoire de Mireille. Les succès s’enchaînent, de Bruxelles à Ubu, mais le chanteur ne supporte pas la pression de l’industrie musicale, et préfère vivre sur une péniche en banlieue parisienne. Cette anthologie regroupe quasiment l’intégralité de ses quatre premiers albums, à savoir Sacré Géranium, Polymorphose, Mireille et Anticyclone. Autant dire que l’on a là une mine d’or, les premiers disques d’Annegarn n’ayant que brièvement été disponibles en cd. Car au-delà des succès que l’on est ravi d’avoir en passant, de Bébé Éléphant à Nicotine Queen, cette première période regorge de titres bouleversants, de la tristesse de L’institutrice à la solitude du promeneur de Coutances, du vertige de la Frizoschenie au merle Albert qui chantait faux, jusqu’à la rencontre surréaliste avec un Friedrich Nietzsche en marcheur fourbu, dans L’Homme de l’Aube. Tout Dick Annegarn est là, en seulement trois ans d’écriture. Chapeau l’artiste.

Dick Annegarn – Approche-Toi

C’est avec ce disque que j’ai découvert Dick Annegarn, l’année de sa sortie et grâce à FIP dont c’était l’un des chouchous, ceci quasiment en même temps que Joseph Racaille, un autre artiste résolument hors norme, et que la radio la plus célèbre pour son sens de l’enchaînement avait coutume de passer aussi. On y retrouve, comme dans les Chansons Fleuves, une prédilection pour la nature et l’eau, la contemplation du monde dans Il pleut ou Crépuscule, mais aussi une attention marquée vers le genre humain, avec cet hymne au poète hongrois Attila Jószef, avant de redevenir plus désinvolte dans Tu mènes ta Vie, que Dick entonne comme s’il était lui-même une trompette de jazz. Par ailleurs on boit, on médite, on désespère et enfin, on existe à cent à l’heure avec ce chanteur qui poète sans souci de faire dérailler la rime. Côté livret, les photos de Jean-Baptiste Mondino proposent un lyrisme de jardin public, entre une mise en abîme optimiste, et ça il fallait le faire, un camouflage aux herbes et des cygnes intempestifs.

Dick Annegarn – Chansons Fleuves

Douze ans après avoir claqué la porte lors d’une conférence de presse à l’Olympia, où il lit un pamphlet intitulé La rock-industrie et moi, Dick Annegarn revient sur le devant de la scène grâce au label Nocturne et ces Chansons Fleuves que l’on écoute d’une oreille attentionnée. Où la guitare suit les pleurs du Saule accompagnée par l’accordéon de Richard Galliano, où un duo sax et piano nous conte le parcours d’un Oiseau, où des chœurs s’invitent et nous proposent, avec Pangée, de revivre la formation de la Terre. Et pour terminer, une reprise saisissante de L’Éclusier de Jacques Brel. En clair : eau et poésie à tous les étages, comme le suggère le dessin en couverture de Loris Kalafat, incrusté dans une photo de Renzo Tentoni. Et si les textes sont servis par une voix paisible, on apprécie de pouvoir les relire à discrétion, grâce au livret.