Franco Battiato – Gli Album Originali

Auteur-compositeur et interprète, Franco Battiato est né en Sicile en 1945. Il se fait d’abord connaître auprès d’un public confidentiel, avec Fetus en 1972, dont la pochette a longtemps été censurée, ou Clic en 1974. Dans les années 1980 son style s’oriente vers la pop chantée, lui permettant de séduire un auditoire plus vaste. Le coffret Gli Album Originali propose la réédition en vinyles replica des six albums majeurs de Battiato. Fetus est un mélange unique de claviers façon Kraftwerk, de voix humaines avec Buzz Aldrin sur la Lune, de morceaux folk et de battements de cœur. Pollution commence par des extraits de musique classique, bientôt recouverts par un orgue dévastateur et une rythmique à la Pink Floyd. Sulle corde di Aries est plus baroque, un rien jazz, Clic sent fort le krautrock et Melle le Gladiator procède par collages audio surprenants. Un ensemble très riche, même si l’on écoutera un peu moins souvent l’album Fleur3, datant de 2002 et comprenant des reprises de tout bord, par exemple une version italienne d’Avec le Temps de Léo Ferré.

Pierre Bastien – Pop

Pop est paru sur le label Rephlex, créé en 1991 par Aphex Twin afin de promouvoir ce que la musique électronique offre de mieux. Le treizième album de Bastien y a donc bien sa place, même si l’on ne peut pas réellement lui attribuer le terme de braindance, emblématique du label. Moins animées que sur Eggs Air Sister Steel, les machines semblent avoir été réglées en mode monotone. Mais comme il y en a beaucoup et qu’elles ont chacune leur propre tempérament, leurs dialogues ne sont pas de sourds et déploient des textures élaborées. Préoccupantes sur Noon, entre bouteilles frappées, vinyle qui craque et tuyaux hurleurs ; exotiques sur les cordes de Tut où se mêle une voix déformée, ou encore Eke et sa trompette posée sur un lit de grincements. On pense aux musiques concrètes de Pierre Henry, qui forment la partie immergée de sa Messe pour le Temps Présent ; mais en plus harmonieux car on oublie assez vite l’expérimental, au profit du plaisir à visiter un pays aussi nouveau.

Pierre Bastien – Eggs Air Sister Steel

Né à Paris en 1953, Pierre Bastien est un compositeur expérimental français. Il collabore dès 1977 avec Pascal Comelade, et crée en 1986 le Mecanium, un orchestre constitué de 80 machines musiciennes… Septième disque de Pierre Bastien, Eggs Air Sister Steel fait référence au plus fameux petit livre de Raymond Queneau. En cas d’oubli, on lira au choix l’un des 13 titres de l’album. Côté intentions, le livret et ses dessins d’auteur nous explique qu’il est question de l’art de la fugue selon Bach, ou encore de faire varier un thème au gré de digressions infinies. Et c’est bien ce qui arrive sur le disque, où une ligne mélodique fort mince se trouve remodelée d’une plage à l’autre, en modifiant le choix des instruments du buzzing à la trompe, du gong au godje ; autant d’armes à disposition de cet inventeur d’amalgames, qui sait capturer les sons avec une tendre folie.

Pierre Bastien – Téléconcerts

Ces trois Téléconcerts ont été enregistrés dans les studios de Radio France, avec Alexei Agiui au violon, Mitsuaki Matsumoto à l’electro, Pierre Bastien à la trompette et bien entendu au Mecanium, avec lequel nous faisons connaissance grâce au copieux poster plié dans le digipack, un objet ingénieux en soi et qui se referme grâce à un aimant. On y découvre un clavier musical piloté par une colonne vertébrale montée sur une tringle de Meccano, des poulies et un improbable lecteur de vinyles… Une ambiance fantomatique s’installe dès le Larghetto, entre les cliquetis de machines et une scie musicale, vibrant en boucle et suivie d’un violon chantant, car si Bastien se répète c’est sans s’enfermer dans le minimalisme, il est trop baroque pour ça ; quant au second Moderato, il m’évoque les vignettes surréalistes de Terry Gilliam dans le Flying Circus des Monty Python. Inondé de cordes atmosphériques, le troisième Téléconcert se situe entre thriller et train couchette, du moins ce soir car à chaque écoute on découvre autre chose sur ce disque, tellement ouvert qu’il se met au diapason de notre présent.

Alain Bashung – Bleu Pétrole

Six ans après L’Imprudence, la dernière boîte à surprises d’Alain Bashung est garnie d’onze chansons écrites pour l’essentiel par Gérard Manset et Gaëtan Roussel, à la fois aux paroles et à la musique. Bleu Pétrole est un album où le folk et le rock alternent finement, de l’acoustique Comme un Lego à l’entêtant Je Tuerai la Pianiste, mes deux favoris et qui résument bien une teneur d’ensemble assez sereine. Avec des reprises qui feront date, Suzanne de Leonard Cohen et Il Voyage en Solitaire de Gérard Manset, les textes sont aussi à la hauteur d’un certain détachement, avec un moment de franche légèreté sur Le Secret des Banquises. L’édition limitée avec dvd est d’une rare perfection esthétique, il s’agit d’un vrai livre à la reliure cousue, agrémenté d’illustrations de Jérôme Witz et où l’on peut voir, et même toucher, du bleu pétrole. Quant au dvd, ses minutes sont comptées avec seulement deux sessions acoustiques. Vive Bashung.

Alain Bashung – L’Imprudence

Ça commence par des cordes où la voix se pose déclarative, suggérant sans insister, le long d’harmonies accidentées. Travaillée à en devenir imprévisible, la musique s’enfuit soudain contaminée par les mots, emportant dans de brillants écrins, solos inattendus prolongeant le chant de Mes Bras, puis dans La Ficelle un vibraphone anodin flirte avec le poète avant de s’effacer derrière la chute d’une forteresse, dont le choc nous désarçonne. Un album qui va crescendo, dans un dosage infaillible L’Irréel nous envahit en un jet brutal, d’abord cantique évanescent jusqu’au piano fortissimo ; Le Dimanche à Tchernobyl est glacial, hors du temps et à la fois terriblement concret, asséné pour l’éternité et atomisé dans une mise en scène pétrifiante… Entouré de Simon Edwards, ex-bassiste des Talk Talk, et des Suisses de Mobile in Motion, Bashung va boucler son diamant noir par le titre éponyme de 10 minutes, dans une incantation désespérément belle, assaisonnée à l’harmonica. Entre cold wave et chaleur humaine, un bijou discographique dont le livret est indispensable.

Alain Bashung & Chloé Mons – Cantique des Cantiques

Paru en 2002 sur le label Dernière Bande, Le Cantique des Cantiques est un morceau unique de 27 minutes, créé à l’occasion du mariage d’Alain Bashung et de Chloé Mons en 2001. Il s’agit d’une suite de poèmes extraits de l’Ancien Testament, où un homme et une femme échangent des propos sensuels, voire érotiques au long de descriptions souvent centrées sur le corps amoureux. Selon certains, ce texte exprime l’union idéale entre les époux, et l’on y souscrit aisément devant le timbre sensuel de Chloé Mons, enveloppée par la voix d’un Bashung attendri, s’abandonnant. Un moment rare, et de l’avoir rendu public est un signe de générosité… La traduction est signée Olivier Cadiot, déjà croisé sur Fantaisie Militaire. La musique, minimaliste et envoûtante, est de Rodolphe Burger, et la photo de Richard Dumas.

Alain Bashung – Instrumentaux

Uniquement disponible sur Les Hauts de Bashung, la seconde intégrale sortie en 2002, le disque Instrumentaux est rapidement devenu introuvable. Différent et plus complet que Réservé aux Indiens, qui lui figurait sur l’intégrale de 1993, il contient 19 morceaux sans paroles, à l’exception de très courts extraits du film Ma Petite Entreprise. Car six titres proviennent de ce petit bijou interprété par Vincent Lindon et Zabou Breitman, qui sont autant de versions instrumentales issues de Chatterton. Et c’est une drôle d’expérience, d’écouter Elvire ou J’ai Longtemps Contemplé sans la voix. J’aime beaucoup White Spirit, qui date de 1983 et son pendant de 2002, Art Pégiator, aussi vaporeux que les deux Climax, ma préférence allant au Voyage à Honfleur, qui laisse un vague à l’âme donnant effectivement envie de prendre la route, ou plutôt le rail… Un disque inclassable où crépite un son ambient et electro, parfois jazzy pour une parenthèse ludique. Le digipack est magnifique, et son lézard non crédité.

Alain Bashung – Confessions Publiques

Enregistrées lors d’une tournée au fil des villes de Lyon à Evreux, Bruxelles ou Paris, ces Confessions publiques font la part belle à Chatterton. À Ostende et L’Apiculteur ont été particulièrement retravaillés, en bord de mer l’accordéon s’est invité sur tout le morceau ; et du côté des abeilles, la coulée douce amère s’étend au gré de cordes espacées, tendues vers le silence d’applaudissements prolongés… Les classiques sont au menu, ça crie sur Gaby à la fois rabotée et étendue, malaxée ; Toujours sur la Ligne Blanche s’épanche à grands traits de peinture, remuée à même le seau ; Bijou Bijou terminant le bal en accords qui se font attendre, prolongeant le plaisir de Bashung sur le point de conclure son tour de chant. Un double album où l’on parcourt les quinze premières années de sa carrière, toujours entouré de musiciens incroyables, et j’aimerais citer ici Jean-Yves Lozac’h au pedal steel, un instrument typiquement country, souvent confondu avec la guitare.

Alain Bashung – Fantaisie Militaire

Attendu au tournant de Chatterton, Alain Bashung sort de son silence en pleine vague trip hop, dans la foulée de Björk et Homogenic ou du Fat of the Land des Prodigy ; mais Fantaisie Militaire donne aussitôt l’impression d’avoir assimilé tout ça, Bashung préférant s’entourer d’une avant-garde de choix, allant du trop rare Joseph Racaille à Adrian Utley, guitariste des Portishead, ou encore d’Edith Fambuena ex-Les Valentins, ainsi que son vieil ami Rodolphe Burger. Et de coécrire avec Jean Fauque le ténébreux Pavillon des Lauriers ou le contemplatif Ode à la Vie, sculptés autour d’une rythmique sourde, voire opaque sur Samuel Hall, une tranche de vie à se pendre, écrite par Olivier Cadiot. Et s’il y a bien un petit coup de blues à l’ancienne, sur Dehors et ses cordes arrangées, l’ouvrage reste dominé par les machines et les gros beats, où par contraste la voix du chanteur est souvent dépouillée. 2043, La Nuit je Mens, Aucun Express sont autant de monuments où le cœur saigne, au sein d’un mille-feuille musical qui n’est pas près d’avoir des rides.