Simply Red – Picture Book

Formé à Manchester en 1985 autour du chanteur Mick Hucknall, du trompettiste Tim Kellett, du claviériste Fritz McIntyre, du percussionniste Chris Joyce et du guitariste Sylvan ; Simply Red est un groupe de musique pop britannique. Après des débuts punk au sein des Frantic Elevators, ils signent chez Elektra et publient Picture Book l’année de leur formation… Mes oreilles se souviennent du temps où elles n’avaient pas de poil dès les premières mesures de Come to my Aid et Money’s too Tight, deux chansons engagées soutenues par des mélodies synthpop ; Holding Back the Years rappelant le temps pré-textos où les slows étaient prisés des ados… J’aime aussi la reprise de Heaven des Talking Heads, l’incursion jazzy de Sad Old Red et la majesté du morceau qui a donné son titre à l’album ; que j’ai conservé pour le plaisir de retrouver ces tubes dont l’énergie me rappelle Too-Rye-Ay paru trois ans plus tôt, la mélancolie qui se dégage de leurs pochettes respectives n’y étant pas étrangère.

Alexander Spence – Oar

Alexandre « Skip » Spence est un chanteur et compositeur canadien né en 1946 à Windsor. Il se consacre très jeune à la guitare, intègre différents groupes de rock psychédéliques à partir de 1964, dont un passage remarqué en tant que batteur au sein de Jefferson Airplane ; mais son tempérament fantasque associé à un penchant pour le LSD le rendent incontrôlable et conduisent à son internement dans un hôpital psychiatrique en 1968, durant six mois pendant lesquels il écrit son unique album solo, Oar paru l’année d’après… Enregistré en sept jours, Skip est seul maître à bord et joue de tous les instruments, les cordes de sa guitare dépouillée suivant un chant délicat, confondant de naturel (Little Hands, Diana) et l’on pense assez vite à Syd Barrett ; mais avec ses envolées dignes des Beatles (War in Peace) ou sa basse à couper au couteau sur Grey/Afro, Spence est pour moi plus proche de Beau et John Martyn… Arrangé en sourdine mais avec le souci du détail comme sur Books of Moses et son ambiance orageuse, ce disque est traversé par un clair-obscur grisant ; encore renforcé par les inédits ajoutés en 1999, lors de sa réédition en cd chez Sundazed.

Charles Mingus – Mingus Ah Um

Né en 1922 dans l’Arizona, Charlie Mingus est un compositeur de jazz américain. Inspiré par Duke Ellington, il apprend le piano puis la contrebasse, se produit aux côtés de Louis Armstrong et enregistre un premier album en 1954 chez Savoy Records, un label où figurent déjà Miles Davis et John Coltrane… Paru en 1959, Mingus Ah Um propose neuf titres où la contrebasse de Mingus et les saxophones de Booker Ervin et John Handy rivalisent de créativité, enjoués (Better Git It In Your Soul) ou langoureux comme dans un polar (Goodbye Pork Pie Hat) avec le piano de Horace Parlan ; sur le fil de l’impro (Bird Calls) et plein de lyrisme avec les Fables of Faubus, où les instruments dialoguent au gré des percussions de Dannie Richmond… Mingus Ah Um est un disque qui m’évoque Ornette Coleman et Stan Getz, entre bebop et jazz fusion pour un moment feutré.

Arvo Pärt – Collage

Arvo Pärt est un compositeur estonien né en 1935. Il apprend le piano à l’âge de 7 ans, influencé par Rachmaninov avant de rejoindre l’école de musique de Tallinn. Il pratique la musique sérielle en même temps que Steve Reich, ce qui est mal vu dans son pays et lui vaudra d’être censuré ; avant d’émigrer à Vienne en 1980… Paru en 1993 chez Chandos, Collage débute par trois Collages sur B-A-C-H où les cordes jouent la montre, se frottent puis s’évaporent avec fracas (Toccata) ; où après une flûte amicale, piano et cordes cassent l’ambiance dans un vacarme circulaire (Sarabande) dont s’est peut-être inspiré Murcof… Les sinuosités de Summa évoquent Górecki et la Symphonie n°2 est faite de sifflets imitant des oisillons, où l’on perd patience entre flûtes et pizzicato à gogo ; Fratres en revanche fait mouche comme un boléro d’accords détachés, entrecoupés de pauses rappelant Preisner… Sans oublier la force du Credo composé en 1968, où se succèdent chœurs et cuivres stridents avec insertions du Clavier bien Tempéré dans une cacophonie organisée, l’émotion naissant du choc entre présent et passé. Un disque théâtral et mystique, sous la direction de Neeme Järvi.

Scanner – Rockets, Unto the Edges of Edges

Onze ans après Sound for Spaces, Scanner revient avec 8 titres denses et contrastés, à commencer par Sans Soleil où  ses fredonnements rappellent Henri Texier le long de la guitare intimiste de Michael Gira… Avec ses cordes évoquant autant Robert Fripp que Craig Armstrong, Pietas Ilulia prend son temps avant le grand moment lyrique offert par la soprano Patricia Rosario sur Anna Livia Plurabelle, du nom d’un chapitre de Finnegans Wake… Le violon de Broken Faultline me fait penser à Mich Gerber, suivi d’une leçon de cordes progressives bien saucées, avec sonar et rythmes endiablés : Through your Window et ses arpèges d’une efficacité baroque… Rockets, Unto the Edges of Edges est un album éclatant et murmuré, où Robin Rimbaud a posé sa patte agile dans le cercle de la musique classique.

Scanner – Sound for Spaces

En 1998, Scanner publie Sound for Spaces et tire un trait sur ses piratages téléphoniques, proposant une suite de performances sonores remarquables. L’instrumentale Documenta X fait penser à Global Communication, jouée à l’occasion d’un symposium pour la radio allemande hr2, aux côtés entre autres de Pauline Oliveros… Les palpitations d’Incarceration évoquent les impasses du milieu carcéral ; avant la lecture d’un texte saisissant de Paul Auster (Rivers & Bridges) au sujet du destin tragique de John Roebling, l’architecte du pont de Brooklyn. Invisible Choirs est plus musical, fait de variations lentes comme une sourdine freinant le temps ; mais le moment fort de cet album se nomme A Piece of Monologue, un texte de 15 minutes écrit par Samuel Beckett en 1979 et lu ici dans son intégralité lors d’une émission radiophonique, Robin y ajoutant sa musique éthérée. Infini, bouleversant et à écouter d’abord pour la musicalité de la langue, puis si l’on en dispose avec le texte sous les yeux… Les accrocs de Disclosure referment ce disque littéraire comme il en est peu, ardu et envoûtant. « Birth was the death of him… »

Scanner – Delivery

Deux ans après Spore, Robin Rimbaud poursuit ses mélanges originaux sur l’album Delivery. Après deux jingles dont celui d’une sonnerie de téléphone à l’ancienne, nous partons pour des instrumentales colorées (Treble Spin puis Fingerbug dans l’esprit de Röyksopp) ; suivies du monologue d’un homme esseulé s’adressant à Heidi dont on n’entend pas les réponses, fruit d’un nouveau détournement de conversation dans la lignée de Spore, sur une musique laconique… Les basses saturées de Barcode évoquent Red Snapper et le téléphone sonne occupé sur Radio Sprite, il y a aussi Affaire où l’on croit reconnaître les voix d’une autre discussion piratée ; car plus on écoute Scanner et plus on se sent étrangement proche des protagonistes, même si deux morceaux seulement ont repris ce procédé sur Delivery où les ambiances contemplatives ont gagné du terrain (Throne of Hives et My Lost Love Hunting Your Lost Face). Mais même s’il n’a pas l’éloquence du précédent, avec ses rythmes electro et ses trompettes évanescentes ce nouvel opus confirme le style singulier de Scanner.

Scanner – Spore

Né à Londres en 1964 et plus connu sous le nom de Scanner, Robin Rimbaud est un compositeur de musique électronique britannique. Passionné de cinéma et de littérature d’avant-garde, il figure sur une compilation aux côtés de Nurse With Wound en 1986 ; avant de publier un premier album éponyme six ans plus tard. Son surnom est dû à l’inclusion de conversations téléphoniques dans sa musique, captées à la dérobée et dont on a plusieurs exemples sur son troisième album Spore, paru en 1995… Ça commence avec deux hommes qui plaisantent au sujet d’une tierce personne (Full Fathom), suivis d’une plage ambient ponctuée de rythmes en boîte ; un enfant reprenant brièvement la parole. Après un grésillement, 915.675 enchaîne sur une conversation graveleuse entre un couple d’amoureux, parsemée de grondements de tambour et de vrilles installant une atmosphère orageuse… Lacuna est émaillée d’échos et l’on se dispute âprement sur Flyjazz entre chasse d’eau, ellipses et vols de mouches ; pour ne rien dire de Pudenda… Voyeur sans doute mais ô combien musical et autrement plus cool que Merzbow, Spore palpite et fascine.