Robert Wyatt – Ruth is Stranger than Richard

Après l’illustre Rock Bottom produit par Nick Mason, en 1975 Robert Wyatt publie son troisième opus Ruth is Stranger than Richard. Le cd commence par la face consacrée à « Richard », où Wyatt échauffe sa voix de tuyau sur Muddy Mouse et perfectionne ses aboiements jazzy avec Muddy Mouth ; nous entraîne dans des Solar Flares où chant et piano sont à l’unisson, une cloche de vache faisant office de métronome mélancolique… La pompe est funèbre avec 5 Black Notes and 1 White Note, comme chez Bregovic avec des cuivres ralentis et la contribution de Brian Eno ; Soup Song appartient à « Ruth » et s’avère badine, suivie de l’instrumentale Sonia et son saxo alto, sa clarinette et un bouquet de trompettes pétulant qui avec Solar Flares en font le morceau phare. La reprise de Song for Che de Charlie Haden termine sur une touche sombre tandis que nos pas écrasent les feuilles mortes, à la sortie de cet album excentrique et disparate.

Robert Wyatt – Rock Bottom

Né à Bristol en 1945, Robert Wyatt est un musicien et chanteur britannique de rock psychédélique. Il débute sa carrière au sein de Soft Machine puis forme Matching Mole (prononcer « Machine Molle »), le temps de deux albums avant qu’un accident ne le rende paraplégique en 1973… Si sa carrière solo a démarré dès The End of an Ear (composé en 1970 et plus ardu que THRaKaTTaK), c’est avec Rock Bottom que Wyatt renaîtra quatre ans plus tard… Percussions et piano sont sages, les mots se changent en vocalises (Sea Song) vers une cymbale effleurée, une ligne de basse jazzy puis la voix protéiforme d’un Wyatt étranger aux soucis du monde (A Last Straw)… Le saxo s’égosille sur la paire Alifib-Alife, comptine surréaliste aux synthés anxiogènes lorsque sa femme Alfreda Benge prend part au récit, présente tout au long du disque dont elle a signé les illustrations… Il y a aussi les deux parties de Little Red Riding Hood où trompettes et rythmes, chant partent à l’envers, une fanfare où l’on piaille avant la guitare de Mike Oldfield invité à une vraie transe rock… Meilleur album de son auteur, entre extase et douleur Rock Bottom fait grimper au rideau. « Not nit not nit no not, nit nit folly bololey. »

Stéphane Grappelli – Jazz Collection

Stéphane Grappelli est un violoniste et pianiste de jazz français né à Paris en 1908. Il fait son apprentissage comme musicien de rue puis accompagne les films muets au cinéma ; avant de créer le Quintette du Hot Club de France en 1934 aux côtés de Django Reinhardt. Collaborant avec Oscar Peterson ou Jean-Luc Ponty, son abondante discographie est élégamment résumée sur cette anthologie parue chez Jazz Collection, où accompagné pour l’essentiel des guitaristes Barney Kessel et Nini Rosso, de Mitchell Gaudry à la basse et Jean-Louis Viale à la batterie, l’archet de Grappelli sillonne l’histoire du jazz de More than you Know à It’s only Paper Moon, avec une reprise dégourdie de Tea for Two mais aussi des moments plus intimes, où le piano dialogue (Moonlight in Vermont, Tournesol) et se confie (Greensleeves) derrière un violon réservé. De la musique pour une nuit sans prise de tête, à alterner avec Sidney Bechet ou Eddy Louiss.

Natalia M. King – Furyandsound

Paru en 2003, ce second opus confirme la singularité de Natalia M. King, dont la liberté et l’aisance vocale me font penser à Amy Winehouse en moins lisse. D’une douceur affirmée, Grab a Hold prépare nos tripes pour un trip musical hors norme, les premiers frissons se faisant sentir avec Before et le violoncelle de Solange Minali-Bella, rehaussant la narration de fièvre et de coton particulière à Natalia. Déferlant par vagues, Fury and Sound hésite et repart de plus belle dans un mouvement fleuve comparable à Fontella Bass chantant Evolution ; guitares et sonneries incrustées ajoutant au tumulte enchaîné avec Love is où des arpèges soutiennent une ballade jazz folk… Dans la série berceuse enivrante, Dive surpasse No Surprises de Radiohead et Carry On donne envie d’en découdre, le luxuriant Come Rest invitant au repos de la guerrière après ces envolées d’or et de rage… Avec sa pochette à la fois photographiée par Maï Lucas, déchirée puis dessinée par Nicolas Nemiri, Furyandsound écrit tout attaché est un disque indomptable et torrentiel, à écouter avant de soulever une montagne.

Natalia M. King – Milagro

Née à Brooklyn en 1969, Natalia M. King est une chanteuse et musicienne de jazz blues américain. Choriste au collège, elle étudie un temps le Moyen Âge et enchaîne les petits boulots, donne ses premiers concerts à 24 ans aux côtés des Mojo Monks. En 1997, elle annonce la couleur avec As I am, un single autoproduit qui ne trouve pas son public, puis s’exile à Paris où elle enregistre Milagro en 2002… La guitare de Bliss fait penser à Michael Brook avant que la voix de Natalia ne s’installe, sinueuse et affinée par une batterie feutrée. Ça swingue en diable avec You are my Song ou The Edge, puis In the Inside se dévoile en 9 minutes surprenantes entre tonalités new wave et ruptures vocales, remontées rock vers l’intimiste Beautiful qui se transforme en impro blues tout en syncopes, dans un final où Natalia et ses guitares nous laissent étourdis après ces 69 minutes comme l’année de sa naissance, pour un premier album charnel et solaire.

Guem – Percussions Africaines pour la Transe

Abdelmadjid Guemguem est un musicien algérien né à Batna en 1947. Plus connu sous le nom de Guem, footballeur dans son enfance il se passionne très tôt pour les percussions, s’installe à Paris dans les années 70 où il fait ses armes dans les cafés de Barbès, notamment en compagnie de groupes de jazz. Son premier album Percussions Africaines paraît en 1973, bien d’autres suivront et c’est avec Le Serpent que démarre cette anthologie parue en 2002 au Chant du Monde, qui a fait connaître Guem après que Jean-Luc Delarue l’ait mis au générique de son émission Ça se discute dans les années 90, ses rythmes envoûtants pénétrant l’inconscient collectif à la manière de Steppe… Les 15 titres qui suivent possèdent le même pouvoir d’addiction, de Cauchemar à Nouba en passant par Lazzi ou Délivrance, les tam-tams règnent et avec ou sans danse on se laisse porter jusqu’à la « transe », nos oreilles captivées par ce son minimal et organique, un horizon hallucinant se profilant derrière la répétition de tambours et fûts métalliques, claquements et sifflets cadencés comme autant de phases que Guem induit sans avoir besoin d’électricité, à écluser avant de déboucher un bon Steve Reich.

Mike Oldfield – Ommadawn

Troisième album studio de Mike Oldfield, Ommadawn paraît en 1975. Avec ses flûtes irlandaises et ses chœurs éthérés, la première partie semble revenir sur les terres d’Hergest Ridge lorsqu’au milieu des guitares surgit un rythme tribal suivi d’une improvisation de la fidèle Clodagh Simonds ; parmi d’autres enchaînements raffinés jusqu’au climax… La forêt s’épaissit en seconde partie, où les cordes sont prises dans un essaim de claviers avant un grand coup de vent dans la prairie ; Paddy Moloney s’invite à la cornemuse et le pique-nique se prolonge, Leslie Penning sort sa flûte et Mike demande si quelqu’un sait où sont les verres à whisky… Celtique et ambient comme une version champêtre de Rubycon sorti la même année, Ommadawn est mon album préféré ; d’une courte tête devant le revanchard Amarok, collage culotté de 60 minutes écrit par Oldfield en 1990 pour protester contre le désinvestissement de Virgin à l’égard de sa musique.