My Bloody Valentine – Loveless

Formé à Dublin en 1984, My Bloody Valentine est un groupe expérimental irlandais associé au genre du shoegaze. Né de la rencontre entre le guitariste Kevin Shields et le batteur Colm Ó Cíosóig six ans plus tôt, ils débutent dans le punk rock, partent en tournée puis se stabilisent à Londres aux côtés de la chanteuse Bilinda Butcher et de la bassiste Debbie Googe… Paru en 1991, leur second album Loveless inflige un mélange de berceuses et de bruit ; moins accueillant que Victorialand et plus touffu que Tarot Sport… Les distorsions d’I Only Said me font penser à Jenny Ondioline et la coulée sirupeuse de Loomer ressemble à de la cold wave avec le nez bouché ; Blown a Wish rayant le cerveau comme un vinyle passé au ralenti et légèrement décentré, en toute amitié… Moins sexy que Blonde Redhead, Loveless est claustrophobe et difforme. Cauchemar à tiroirs comptant parmi les albums préférés de Robert Smith, à dose modérée c’est un labyrinthe où l’on aime à se perdre.

MBT Soul – Disco

En 1979, pour mon dixième anniversaire et tandis que tout le monde danse sur Boney M., je reçois le vinyle Disco signé MBT Soul, un groupe créé trois ans plus tôt par Yan Tregger alias Ted Scotto, producteur et arrangeur éclectique auquel on doit le génériques de la série Les Shadoks au début des années 70…The Chase occupait toute la face A, instrumentale à l’exception de quelques gimmicks ; avec synthés vibrants et rythmique binaire, une guitare dont on entend claquer les cordes et un solo ibérique à la dixième minute, des faux changements de tempo avant un final de trompettes kitsch suivi du coup de cymbale libérateur… Des quatre morceaux de la seconde face je retiendrais le lascif Deep Love et son groove à la Dibango ; ainsi que Ticket to Love, un slow à la trompette traînante et qui me laissait toujours songeur… J’ai retrouvé cet album dans sa version numérique sous le titre Chase!, au contenu identique à l’exception de l’ordre des morceaux ; inséparable de ma prime jeunesse où mon univers se limitait aux vinyles que m’avait légué mon père avec son ancienne platine. C’est l’un de mes premiers disques et je continue de l’écouter avec un plaisir extravagant, en dépit de tout bon sens musical.

Zbigniew Preisner – Requiem for my Friend

En 1997, un an après le décès de Krzysztof Kieślowski, Preisner compose Requiem for my Friend dont la première partie respecte les canons du genre avec une force inouïe, portée comme de coutume par la cantatrice Elżbieta Towarnicka. Enregistrés dans la cathédrale de Varsovie, le Kyrie Eleison et le Dies Irae sont ineffables, suivis du Lux Aeterna chanté en polonais ; quant au Lacrimosa je frissonne rien qu’à l’idée de l’écouter… Plus aérée, la seconde partie retrace une vie du Commencement à l’Apocalypse, chantée en grec et en latin et qui devait donner lieu à un spectacle co-écrit par Kieślowski pour être représenté à Athènes. Une bande originale restée imaginaire, dans la veine de La Double Vie de Véronique et où les chœurs font pleuvoir les souvenirs avec Kai Kairos, terminée par une reprise allongée du Lacrimosa alors que mes yeux commençaient à sécher… Dix ans plus tard, j’ai regretté de ne pas éprouver le même intérêt pour l’album Silence, Night & Dreams ; mais avec ce Requiem à la beauté éternelle, Preisner avait placé la barre au-delà des cieux.

Zbigniew Preisner – Preisner’s Music

Deux ans après Le Décalogue, Zbigniew signe la bande originale de La Double Vie de Véronique, suivie en 1993 et 1994 de la trilogie Trois couleurs Bleu, Blanc et Rouge de Kieślowski ; gravant dans le marbre une certaine idée de la symbiose… Enregistré en 1995 dans la grotte de Wieliczka, avec l’orchestre symphonique de Varsovie, Preisner’s Music propose un concert de 74 minutes retraçant 15 années de musique pour le cinéma. On y retrouve de larges extraits de ses compositions pour Kieślowski, avec des titres retentissants comme Puppets, Van Den Budenmayer et Song for the Unification of Europe ; mais aussi des joyaux issus d’autres films comme Secret Garden (Rain), Quartet in 4 Mouvements (Aurore) ou Egyptian Opera (Labyrinthe)… Une flûte qui chevrote, des carillons solennels et la fidèle soprano Elżbieta Towarnicka entourée de choristes : l’alchimie fonctionne et les images des films que l’on connaît se mélangent à ceux que l’on n’a jamais vus, bénéficiant d’une acoustique surnaturelle à 130 mètres sous terre.

Zbigniew Preisner – Le Décalogue

Né près de Cracovie en 1955, Zbigniew Preisner est un compositeur de musique classique polonais. Il est d’abord connu pour sa collaboration avec le réalisateur Krzysztof Kieślowski, la série télévisée du Décalogue marquant la reconnaissance de leur travail en 1989 : dix films de 60 minutes mettant en scène la vie quotidienne d’un quartier modeste de Varsovie, illustrant chacun des commandements bibliques sans jamais tomber dans le moralisme, en laissant au spectateur sa liberté d’interprétation… Du premier et plus douloureux épisode (Un seul dieu tu adoreras) à la touche plus légère du dixième (Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui) en passant par le saisissant Tu ne tueras point, ce dernier ayant aussi donné lieu à un long-métrage ; la musique de Preisner est indissociable de ces fictions filmées au rasoir, apportant chaleur et couleurs aux desseins tourmentés des personnages. La partition est dépouillée, romantique au piano ou à la guitare, le violon fait penser à Sibelius ; on y découvre aussi la soprano Elżbieta Towarnicka (Nymphea), en 25 morceaux servant avec justesse l’art du doute de Kieślowski.

Stina Nordenstam – People are Strange

Quatre ans après l’attachant And She Closed Her Eyes, Nordenstam revient avec People are Strange, un album de reprises qui emprunte son titre à la chanson des Doors, laquelle cloture le disque en beauté. Avant cela il y a Sailing de Rod Stewart, saisissante de raideur avec le fantôme de Gould au piano ;  Bird on a Wire de Leonard Cohen avec une guitare famélique et des chœurs onctueux ; Purple Rain de Prince sur des percussions lo-fi sépulcrales… Stina a également ajouté un titre de son cru, Come to Me où sa voix de chaton enroué hante à la façon de Lisa Germano, complétant ce disque où chaque chanson a été passée à son tamis exigeant. Alors la Suédoise n’est pas là pour flatter son auditoire à la manière de Siouxsie quand elle déboule avec Through the Looking Glass, mais au contraire de Scarlett Johansson qui s’est permis de pasticher Tom Waits en 2008, Stina défend une identité musicale très à part, fragile et précieuse.

Stina Nordenstam – And She Closed Her Eyes

Née à Stockholm en 1969, Stina Nordenstam est une chanteuse et compositrice suédoise. Initiée à la musique par son père, elle débute dans une formation jazz avant de signer un premier album chez Telegram, remarqué en 1991 par le collectif This Mortal Coil… Trois ans plus tard, And She Closed Her Eyes révèle son style singulier entre la langueur des Cocteau Twins et le dépouillement de Nick Drake ; féérique (Viewed from the Spire) et folk (Crime, Hopefully Yours), avec une guitare discrète où sa voix enfantine se pose comme un filet de citron repris par un saxo (Little Star)… La seconde partie du disque est un peu plus rythmée, avec des percussions évoquant David Sylvian (I See you Again) et un piano feutré pour cet ensemble de 12 chansons susurrées comme autant de comptines séraphiques, à écouter avant Karen Dalton et après Vespertine de Björk.

Joy Division – Heart and Soul

En 1976, après avoir vu un concert des Sex Pistols à Manchester, le guitariste Bernard Sumner et le bassiste Peter Hook forment le groupe Warsaw, en hommage à Bowie. Rejoints par le batteur Stephen Morris, ils se rebaptisent Joy Division et recrutent le chanteur Ian Curtis par annonce ; la présence scénique et les textes de ce dernier attire l’attention, John Peel les programme en 1979 puis Factory publie leur premier opus Unknown Pleasures. Formés la même année que Siouxsie et The Cure, ils sont associés à la cold wave mais leur son est à la fois plus tranchant et engourdi, réverbéré comme le soleil sur la banquise… Closer paraît l’année suivante lorsqu’à la veille de se rendre aux États-Unis pour leur première tournée ; de santé fragile et ne supportant pas la notoriété, Ian Curtis se pend dans sa cuisine à l’âge de 23 ans… Un mois après, la chanson posthume Love Will Tear us Apart devient la plus célèbre du groupe ; présente ainsi que leurs deux albums studios sur le coffret Heart and Soul paru en 1997, où 81 morceaux sur 4 cd regroupent la quasi totalité de leurs enregistrements. Avec raretés (Exercise One, No Love Lost, As you Said) et concerts dans leur jus pour 5 heures de musique orageuse.