Taraf de Haïdouks – Bandits d’honneur, chevaux magiques et mauvais œil

Formé en Roumanie en 1990, Taraf de Haïdouks est un groupe de musiciens originaires de Clejani, une province au sud de Bucarest. Entre tradition et renouveau, ils sont une vingtaine à perpétuer la musique tzigane des Balkans entre le violon et l’accordéon, la flûte de pan et le cymbalum, surnommé « piano tzigane » et utilisé aussi par Portishead… Paru en 1994, un an après leur participation au film Latcho Drom de Tony Gatlif qui les a révélés en France, l’album Bandits d’honneur… démarre avec Spune Spune Mos Batrîn, une chanson paysanne qui m’évoque l’allant bon enfant des Frères Morvan ; le violon virtuose d’Azi Eram Frumoasa rappelant les Hongrois de Muzsikás… Aux dires des propos nourrissants contenus dans le  livret, la danse de noce Geampare a été modernisée et offre une palette rythmique riche en péripéties ; avant la flûte primesautière de l’instrumentale Doina Si Cîntec ou encore l’accordéon chagrin de Duba Duba Si Hora, un « chant de prison » proche des paysages sonores de Bregovic. Ça dure 76 minutes et c’est authentique comme Le Forestier, ça me rappelle une semaine passée à randonner sur les montagnes de Bulgarie.

Tuxedomoon – Half-Mute/Scream With a View

Tuxedomoon est un groupe de new wave américain formé à San Francisco en 1977 par le saxophoniste Steven Brown et le guitariste Blaine L. Reininger. Issus de la scène punk, ils recrutent le batteur Peter Principle et se font connaître sur scène, en particulier aux côtés de Devo… Publié en 1980 chez Ralph Records qui a également lancé Yello cette même année, leur premier album Half-Mute se compose de dix morceaux en partie instrumentaux, parmi lesquels Nazca au saxo ou Fifth Column et sa basse cold wave, le synthé sur Tritone évoquant The Human League… On pense aussi aux improvisations de John Lurie avec 59 to 1, avant une voix comme celle de Brian Eno sur What Use? et ses rythmes en dents de scie… La réédition de cet album en cd s’accompagne des quatre titres de l’ep Scream With a View paru en 1979, entre litanies façon Can et ambiances monocordes à la PiL ; pour un ensemble avant-gardiste et dépouillé, à écouter de temps en temps pour déconfiner ses certitudes.

Chris Knox – Polyfoto, Duck Shaped Pain & ‘Gum’

Chris Knox est un chanteur et compositeur néo-zélandais né en 1952. Il participe à plusieurs groupes punk au début des années 80, en particulier les Tall Dwarfs réputés pour leurs performances scéniques… Paru en 1993, son quatrième album démarre avec un Medley de 3 minutes où s’enchaînent les bribes des morceaux qui vont suivre, d’abord déroutant cela devient jubilatoire une fois que l’on connaît bien ce disque mitonné avec soin sur un arrangeur de poche casiotone et un mellotron, tambourin et kazoo n’étant jamais loin… Après Inside Story et ses choeurs à la Beatles, Under the Influence rappelle La Fossette tandis que les paroles de Not a Victim laissent sur le cul, chanson féministe réjouissante suivie d’Osmosis dont le chant m’évoque Elliott Smith… L’omnichord utilisé sur The Outer Skin rappelle les sons surannés d’Eurythmics ; quant à la veillée au chevet d’un ami (Intensive Care), elle tourne au trash dans un carambolage de guitares sur cet opus lo-fi entre Sparklehorse et Graham Coxon… Tapé à la machine et garni de photos colorées, agrafé à l’intérieur d’un digipack en triptyque, le livret est aussi généreux que ce disque franc du collier, tranchant et jovial.

Erik Truffaz – In Between

Onze ans après Bending New Corners et une dizaine d’autres albums (j’ai un temps possédé l’exotique Mantis), Truffaz est de retour avec In Between où Benoît Corboz est aux claviers tandis que Giuliani et Erbetta sont fidèles aux postes de bassiste et batteur. Nonchalant à l’orgue Hammond, le titre éponyme agit tel un « tranquillise-tout » comme dirait Isabelle Adjani, de même avec Les gens du voyage où le piano délicat soutient une trompette bohème… Invitée délicieuse, Sophie Hunger imprime sa sensualité farouche sur Let Me Go! et Dirge emprunté à Bob Dylan ; j’aime également les rythmes new wave de Mechanic Cosmetic mais le morceau phare s’intitule The Secret of the Dead Sea, démarrant à la façon d’un hymne digne d’Explosions in The Sky et dont les mouvements se déplient au gré du courant ; un bateau prenant le large et où « la lenteur prend tout son sens », précise Truffaz dans le livret à propos de ce disque tendre et bienveillant, opportun pour tout oublier.

Erik Truffaz – Bending New Corners

Erik Truffaz est un trompettiste et compositeur de jazz français né en Suisse en 1960. Passionné de musique dès le plus jeune âge, il est marqué par l’album Kind of Blue et crée son propre groupe trente ans plus tard, avec entre autres Marc Erbetta aux percussions et Marcello Giuliani à la basse. Assimilé au new urban (abrégé nu) jazz, son style mêlant electro et hip hop m’évoque The Cinematic Orchestra, il s’autorise tous les mélanges et collabore avec Pierre Henry, Christophe ou encore Murcof… Paru en 1999, son quatrième opus Bending New Corners regorge de créativité avec Arroyo, véritable signature sonore où la trompette exaltée flotte sur les réverbérations d’un clavier Rhodes… More et Less jouent avec nos nerfs comme avant le dénouement d’une série noire, tenus en respect par la batterie suprême d’Erbetta avant la descente aux abysses de Minaret… Invité sur Sweet Mercy ou Friendly Fire, le rappeur Nya apporte une touche moelleuse entre Archive et Red Snapper sur ce disque abordable, novateur il y a vingt ans et aujourd’hui indémodable.

Philippe Léotard – À l’Amour Comme à la Guerre

Né à Nice en 1940, Philippe Léotard est un acteur et chanteur français. Un temps légionnaire, il étudie les Lettres à la Sorbonne puis intègre une troupe de théâtre à l’âge de 24 ans, fait ses armes au cinéma où il laissera son empreinte dans Le juge Fayard aux côtés de Dewaere, Tchao Pantin en compagnie de Coluche ou encore Jane B. par Agnès V… Paru en 1990, son premier album révèle sa « belle gueule » au sens où l’entend Bashung dans L’Imprudence, poète écorché laissant jaillir un demi-siècle de cris… Le verbe démasque le créateur (Larvatus Prodéo) avant le titre éponyme où Philippe hasarde quelques certitudes tandis que son double égrène une autre histoire ; Drôle de Caroline se souvient de l’amour fou avant Cht’e Play Plus, une fantaisie sur K7 avec Illouz à la trompette… La séance de Cinéma est magique, obscure sur fond d’accordéon avant la voix cassée des Demi-Mots Amers qu’un saxo décompose. On désespère avec Jeune Fille Interdite puis Mon Cœur et le Monde Bougent remet un peu d’ordre dans ces « mots de moelle et de sang », disait Nougaro à leur propos. Un puzzle musical singulier, abrupt et je pense ce soir à la femme qui me l’a fait découvrir.

The Shamen – En-Tact

The Shamen est un groupe de musique électronique écossais créé en 1985 par Colin Angus, Derek McKenzie et Peter Stephenson. Si l’on pense à Syd en écoutant leur premier album Drop paru en 1987, ils évoluent vers la techno et occupent la scène rave avec En-Tact publié trois ans plus tard chez One Little Indian… Incantatoire et dansant, Human NRG fait planer avant l’incontournable Progen, plus connu sous le nom de Move Any Mountain tel un credo pulsé à l’acide. La guitare déliée de Possible Worlds élargit notre champ de vision vers Omega Amigo, parfait pour chiller avant les ondulations progressives d’Evil is Even à la manière de The KLF, constituant le cœur de cet album où l’on jubile, sans toutefois atteindre au grandiose de The Orb’s Adventures… paru l’année d’après. La surboum se termine avec l’ensorcelant Here Me O My People, un remix dégourdi signé Orbital.