Kendra Smith – Five Ways of Disappearing

Née en 1960, Kendra Smith est une chanteuse et compositrice américaine de musique alternative. Sa carrière débute aux côtés de The Dream Syndicate puis d’Opal où elle est aussi bassiste, avant de publier chez 4AD son premier et unique album solo en 1995 : Five Ways of Disappearing… Le grain de sa voix tamisée est reconnaissable dès Aurelia où elle joue du doumbek, un tam-tam qui vient pimenter le synthé et la guitare ; suivi de l’harmonium sur Bohemian Zebulon qui m’évoque Nusrat Fateh Ali Khan. In Your Head et Drunken Boat sont plutôt dreampop et se rapprochent de Lush, avant le velours lancinant de Get There et Bold Marauder, écrins new wave bouclant cet opus où tous les styles tiennent ensemble, liés par une sensualité musicale sans pareille et qui rappelle parfois Cobalt Blue, paru lui aussi chez 4AD trois ans plus tôt… Après ce disque, Kendra est retournée vivre en Californie dans sa cabane au fond des bois, construite de ses mains et où elle n’a longtemps pas voulu d’électricité. « We are flying without a worry or a care… »

Renaud – À la Belle de Mai

Renaud est un chanteur et compositeur français né à Paris en 1952. Ses parents écoutent Piaf et Brassens, distrait à l’école il découvre la musique de Cohen ou Donovan, s’essaie à la guitare et rédige ses premiers textes en mai 68. D’abord comédien aux côtés de Coluche, il vit de petits boulots avant de sortir de l’anonymat en 1977, avec Laisse Béton puis enchaîne les succès sans renoncer à son franc-parler… À la Belle de Mai paraît en 1994, du nom d’un quartier de Marseille et dont le titre éponyme taille un costard pittoresque à Bernard « Wonder » Tapie… C’est Quand qu’on va Où ? revisite l’enfance à la manière de Rosa et Le Sirop de la Rue prolonge l’innocence ; mais Cheveu blanc sonne la fin de la récré en taclant les sportifs comme Jacno, puis Le Petit Chat est Mort m’en rappelle un tigré et m’évoque Les Chats CouchésAdios Zapata ! démantèle l’hypocrisie et La Médaille n’aime pas l’armée sur ce disque acoustique où guitares, accordéon et contrebasse accompagnent des textes épurés, les polyphonies corses de Lolito, Lolita ajoutant une leçon de géométrie renversante. Avec sa pochette où Renaud tient un stand de tir forain, À la Belle de Mai fait un carton dans les cœurs et les consciences.

Moondog – Moondog in Europe

En 1974, Moondog donne un concert en Allemagne et décide de s’y installer, se sentant finalement plus proche de Bach que de Glass ; il reprend la composition avant d’être accueilli sur le label Kopf qui publie Moondog in Europe trois ans plus tard. La mélodie au celesta offre une féérie de poche (Viking 1), un instrument que l’on retrouve sur In Vienna tandis que le violon et l’alto de Chaconne in G esquissent un échange trépidant. Cor (Heimdall Fanfare) et musique de chambre (Romance In G) parfont ces instants subtils avant l’arrivée des orgues liturgiques qui dominent la seconde partie du disque, recueillies comme un Requiem, solennelles (Chaconne C, Logrundr IV) et bouleversantes (Logrundr XII) avant huit minutes d’immersion dans l’univers de ce troubadour éclairé (Logrundr XIX), noble représentant de l’outsider music aux côtés de Jandek ou des Silver Apples. Inclassable et apatride, Moondog entre chien et lune.

Moondog – Moondog/Moondog 2

Né dans le Kansas en 1916, Louis Thomas Hardin dit Moondog est un compositeur américain de musique avant-gardiste. Un accident le rend aveugle à l’âge de 16 ans, il apprend le violon et le clavier mais aussi l’harmonie classique, obtient une bourse et déménage à New York où il rencontre Charlie Parker et Leonard Bernstein ; se produit le plus souvent dans la rue sur des instruments de sa fabrication, affublé de sa longue barbe et d’un casque de viking… Sa réputation s’accroit, il fréquente Reich, Riley et Janis reprend une de ses chansons en 1967 ; publie en 1969 et 1971 deux albums éponymes compilés sur ce cd paru chez BGO, regroupant des compositions écrites depuis les années 50… Entouré d’un grand orchestre, Moondog aligne micro-symphonies (#3 Ode To Venus, #6 Good For Goodie) et percussions singulières enjolivées de chœurs (Voices of Spring, My Tiny Butterfly) ; comptines pastorales (Sparrow) et haïkus pianistiques (Some Trust All) constituant cet ensemble de 34 piécettes enchaînées avec fluidité grâce à leur continuité rythmique, pour une plongée baroque dans le territoire minimaliste du « Viking de la 6e Avenue. »

Titina – Chante B. Leza

Plus connue sous le nom de Titina, Albertina Rodrigues Almeida est une chanteuse capverdienne née sur l’île de São Vicente en 1946, cinq ans après Cesária Évora. Elle grandit aux côtés du poète B. Leza qui lui enseigne l’art de la morna, une musique empreinte de nostalgie sur des rythmes à la guitare ; chante en public à l’âge de 12 ans et enregistre un single trois ans plus tard… Sur son premier album paru en 1993 chez Bleu Caraïbes, Titina rend hommage à B. Leza dont elle reprend sept chansons évoquant l’exil (Terra Longe, Bejo de Sodade) et l’amour (Note De Mindelo) ; la fuite du temps de sa voix singulière et chevrotante, plaintive avec Rapsodia mais enjouée sur Galo Bedjo et les accords pincés du cavaquinho, un ukulélé que devait apprécier le GénéralEstrela da Marinha s’apparente à la coladeira, une variante accélérée de la morna où cordes et clarinette célèbrent le retour du carnaval ; ainsi que Marcha de Oriundo qui démarre avec des percussions brésiliennes et des guitares ensoleillées, des chœurs véhiculant une beauté magique… Chantée en portugais ou en créole, entre joie brute et nostalgie la musique de B. Leza revit grâce à Titina.

Sarah Vaughan – Sarah Vaughan

Sarah Vaughan est une chanteuse de jazz américaine né en 1924 à Newark. Elle apprend l’orgue et le chant à l’église, remporte le concours du Théâtre Apollo à Harlem puis est engagée dans des orchestres de big band aux côtés de Charlie Parker… Paru en 1954, cet album éponyme sous-titré Sarah and Clifford  a été enregistré aux côtés du trompettiste Clifford Brown, huit inédits complétant les neuf morceaux originaux sur cette réédition cd où l’on s’éprend aussitôt du timbre de Sarah, sa maîtrise vocale lui permettant toutes les audaces… Reine du bebop (Shulie a Bop, Lullaby of Birdland) et des envolées romantiques (Lover Man, Body and Soul, April in Paris) ; émouvante dans la dissonance (If I Knew Then) ou plongeant dans les graves comme sur September Song écrit par Kurt Weil, avec la flûte angélique de Herbie Mann… He’s My Guy résonne avec My Man de Billie Holiday mais aussi I gotta Guy de Ella Fitzgerald sur ce disque virtuose et candide, pour un coup de blues réussi.

Songs: Ohia – Ghost Tropic

Né dans l’Ohio en 1973, Jason Molina est un chanteur et compositeur américain de musique indépendante. D’abord bassiste, il a mené différents projets en solo avant de fonder le groupe Songs: Ohia en 1995, dont le cinquième album Ghost Tropic nous entraîne dans un univers indolent, paru en 2000 et sous l’emprise d’un piano tranquille comme Mark Hollis sur l’inextinguible Not Just a Ghost’s Heart ; la guitare et les percussions de The Body Burned Away suivant le chant tamisé de Jason, écorché sur Incantation et son mellotron discret… Plus ardent que Bright Eyes et aussi sépulcral que Scott Walker, saupoudré de chants d’oiseaux Ghost Tropic chancelle entre folk et lo-fi, laissant sur le sable des traces de pieds nus.

Bill Haley – Rock

Bill Haley est un compositeur et chanteur américain né à Detroit en 1925. Guitariste et contrebassiste, il débute sa carrière comme DJ à la radio puis fait ses débuts sur scène dans un groupe de country bientôt rebaptisé « Bill Haley and His Comets », qui enregistre son premier succès Crazy Man, Crazy en 1953, suivi par Rock Around the Clock l’année suivante. Premier artiste blanc à s’aventurer en territoire rock’n roll, Haley ouvre la voie à Elvis et à Buddy ; cette anthologie parue chez Charly permettant de mesurer l’apport de ce pionnier gominé… Outre les incontournables déjà cités, on y retrouve le virevoltant Shake Rattle & Roll suivi du boute-en-train See You Later Alligator, où Bill est épaulé par les chœurs de ses Comets, eux-mêmes suivis de près par un saxo sporadique… Autant de chansons fondatrices et qui font claquer des doigts devant le juke-box, à écouter sans avoir besoin d’avaler 40 Cups of Coffee entre Chuck Berry et Bo Diddley.

Mr. Scruff – Trouser Jazz

Trois ans après l’immanquable Keep it Unreal, l’orfèvre du downtempo revient avec un opus sûr de son swing sur Beyond et la voix lascive de la chanteuse Seaming To, qui collaborera plus tard avec Robert Wyatt ; ou encore Come Alive et ses couplets bien balancés le long de rythmes amortis… Les percussions tribales de Shelf Wobbler sont rattrapées par un saxo nerveux, suivies de Giffin où basse et clavinet se superposent à un tempo épatant… Certains morceaux suivent la recette du premier opus d’un peu trop près (Sweet Smoke, Shrimp) mais l’ensemble reste espiègle et frétillant, qui se termine à nouveau par un épisode désopilant en haute mer avec Ahoy There! sur cet album dont la pochette représente des musiciens en forme de patates, dessinés par Mr. Scruff et qui me font penser au dessin animé The Tune, avec lequel sa musique partage un certain état d’esprit.

Mr. Scruff – Keep it Unreal

Plus connu sous le nom de Mr. Scruff, Andrew Carthy est un DJ anglais né en 1972 à Macclesfield. Son premier album éponyme paraît en 1997, suivi de Keep it Unreal deux ans plus tard chez Ninja Tune, en bonne compagnie aux côtés de Permutation et Motion… On trippe avec les basses bouclées de Spandex Man, suivi du jazzy Get a Move On qui sample Bird’s Lament de Moondog avec des craquements dans le vinyle façon Moby, durant sept minutes de réappropriation trip hop qui vont le révéler grâce à son utilisation dans des spots publicitaires… Le breakbeat de Chipmunk déplace les enceintes et son vibraphone me donne envie d’écouter Tortoise avant Do You Hear et ses airs lounge, un orgue et un saxo roulant des mécaniques sur l’entêtant Blackfoot Roll tandis que Travelogue m’évoque l’ombre d’un autre DJ… Je n’oublie pas les comptines Shanty Town et Fish, où Scruff a rassemblé d’improbables bribes de dialogues maritimes, pour un résultat absurde et réjouissant sur ce disque cadencé comme une machine à vibrer.