Zbigniew Preisner – Preisner’s Music

Deux ans après Le Décalogue, Zbigniew signe la bande originale de La Double Vie de Véronique, suivie en 1993 et 1994 de la trilogie Trois couleurs Bleu, Blanc et Rouge de Kieślowski ; gravant dans le marbre une certaine idée de la symbiose… Enregistré en 1995 dans la grotte de Wieliczka, avec l’orchestre symphonique de Varsovie, Preisner’s Music propose un concert de 74 minutes retraçant 15 années de musique pour le cinéma. On y retrouve de larges extraits de ses compositions pour Kieślowski, avec des titres retentissants comme Puppets, Van Den Budenmayer et Song for the Unification of Europe ; mais aussi des joyaux issus d’autres films comme Secret Garden (Rain), Quartet in 4 Mouvements (Aurore) ou Egyptian Opera (Labyrinthe)… Une flûte qui chevrote, des carillons solennels et la fidèle soprano Elżbieta Towarnicka entourée de choristes : l’alchimie fonctionne et les images des films que l’on connaît se mélangent à ceux que l’on n’a jamais vus, bénéficiant d’une acoustique surnaturelle à 130 mètres sous terre.

Zbigniew Preisner – Le Décalogue

Né près de Cracovie en 1955, Zbigniew Preisner est un compositeur de musique classique polonais. Il est d’abord connu pour sa collaboration avec le réalisateur Krzysztof Kieślowski, la série télévisée du Décalogue marquant la reconnaissance de leur travail en 1989 : dix films de 60 minutes mettant en scène la vie quotidienne d’un quartier modeste de Varsovie, illustrant chacun des commandements bibliques sans jamais tomber dans le moralisme, en laissant au spectateur sa liberté d’interprétation… Du premier et plus douloureux épisode (Un seul dieu tu adoreras) à la touche plus légère du dixième (Tu ne convoiteras pas les biens d’autrui) en passant par le saisissant Tu ne tueras point, ce dernier ayant aussi donné lieu à un long-métrage ; la musique de Preisner est indissociable de ces fictions filmées au rasoir, apportant chaleur et couleurs aux desseins tourmentés des personnages. La partition est dépouillée, romantique au piano ou à la guitare, le violon fait penser à Sibelius ; on y découvre aussi la soprano Elżbieta Towarnicka (Nymphea), en 25 morceaux servant avec justesse l’art du doute de Kieślowski.

Stina Nordenstam – People are Strange

Quatre ans après l’attachant And She Closed Her Eyes, Nordenstam revient avec People are Strange, un album de reprises qui emprunte son titre à la chanson des Doors, laquelle cloture le disque en beauté. Avant cela il y a Sailing de Rod Stewart, saisissante de raideur avec le fantôme de Gould au piano ;  Bird on a Wire de Leonard Cohen avec une guitare famélique et des chœurs onctueux ; Purple Rain de Prince sur des percussions lo-fi sépulcrales… Stina a également ajouté un titre de son cru, Come to Me où sa voix de chaton enroué hante à la façon de Lisa Germano, complétant ce disque où chaque chanson a été passée à son tamis exigeant. Alors la Suédoise n’est pas là pour flatter son auditoire à la manière de Siouxsie quand elle déboule avec Through the Looking Glass, mais au contraire de Scarlett Johansson qui s’est permis de pasticher Tom Waits en 2008, Stina défend une identité musicale très à part, fragile et précieuse.

Stina Nordenstam – And She Closed Her Eyes

Née à Stockholm en 1969, Stina Nordenstam est une chanteuse et compositrice suédoise. Initiée à la musique par son père, elle débute dans une formation jazz avant de signer un premier album chez Telegram, remarqué en 1991 par le collectif This Mortal Coil… Trois ans plus tard, And She Closed Her Eyes révèle son style singulier entre la langueur des Cocteau Twins et le dépouillement de Nick Drake ; féérique (Viewed from the Spire) et folk (Crime, Hopefully Yours), avec une guitare discrète où sa voix enfantine se pose comme un filet de citron repris par un saxo (Little Star)… La seconde partie du disque est un peu plus rythmée, avec des percussions évoquant David Sylvian (I See you Again) et un piano feutré pour cet ensemble de 12 chansons susurrées comme autant de comptines séraphiques, à écouter avant Karen Dalton et après Vespertine de Björk.

Joy Division – Heart and Soul

En 1976, après avoir vu un concert des Sex Pistols à Manchester, le guitariste Bernard Sumner et le bassiste Peter Hook forment le groupe Warsaw, en hommage à Bowie. Rejoints par le batteur Stephen Morris, ils se rebaptisent Joy Division et recrutent le chanteur Ian Curtis par annonce ; la présence scénique et les textes de ce dernier attire l’attention, John Peel les programme en 1979 puis Factory publie leur premier opus Unknown Pleasures. Formés la même année que Siouxsie et The Cure, ils sont associés à la cold wave mais leur son est à la fois plus tranchant et engourdi, réverbéré comme le soleil sur la banquise… Closer paraît l’année suivante lorsqu’à la veille de se rendre aux États-Unis pour leur première tournée ; de santé fragile et ne supportant pas la notoriété, Ian Curtis se pend dans sa cuisine à l’âge de 23 ans… Un mois après, la chanson posthume Love Will Tear us Apart devient la plus célèbre du groupe ; présente ainsi que leurs deux albums studios sur le coffret Heart and Soul paru en 1997, où 81 morceaux sur 4 cd regroupent la quasi totalité de leurs enregistrements. Avec raretés (Exercise One, No Love Lost, As you Said) et concerts dans leur jus pour 5 heures de musique orageuse.

Hector Zazou – Chansons des Mers Froides

Né en Algérie en 1948, Hector Zazou est un compositeur français de musique classique autant que jazz, world ou electro… Sa carrière démarre aux côtés de Joseph Racaille en 1976 ; il collabore aussi avec Laurie Anderson, Peter Gabriel et Ryuichi Sakamoto, comptant une douzaine d’albums à son actif lorsque paraissent les Chansons des Mers Froides en 1994, patchwork éclectique dont l’esprit est résumé sur The Long Voyage, un hymne à la liberté créative octroyée par le label Taktic Music, écrit par Zazou et chanté par Suzanne Vega en duo avec John Cale… Du folklore finlandais de Värttina à la poésie ralentie de Björk en islandais dans le texte (Visur Vatnsenda-Rosu) ; on fond sous la glace d’un océan gelé (Havet Stormar) avec la suédoise Lena Willemark tandis que Siouxsie Sioux est d’une noirceur parfaite dans The Lighthouse et sa clarinette basse, avant de conclure sur l’étonnant Song of the Water, un chant inuit coupé à l’electro et où Kilabuk & Nooveya devancent Medúlla de dix ans… Captivante de port en port, la traversée a été saisie dans un objet discographique rare, agrémentée d’autant de cartes postales détaillant l’histoire de chaque morceau. Chaudement recommandée.

The KLF – Chill Out

Formé en 1987 par l’écossais Bill Drummond et le britannique James Francis Cauty, The KLF pour « Kopyright Liberation Front » est un groupe de musique électronique ambient et inclassable… Ils opèrent sous de nombreux pseudonymes, secouent le cocotier avec des remix non autorisés et publient leur œuvre maîtresse en 1990, Chill Out qui propose un périple sonore du Texas à la Louisiane… Artificiellement divisé en 14 pistes, ce concept album s’écoute comme un seul voyage de 45 minutes entre Brownsville et Beaumont en passant par Baton Rouge et Ricardo ; avec des traces de chemin de fer et des chants diphoniques mongols (khöömii), avec la voix d’Elvis Presley et des troupeaux de moutons, une guitare slide et des aboiements parmi les effluves de synthétiseurs lancinants… Les samples font songer à f#a#∞ ou encore au premier album de The Orb paru l’année suivante, ces comparaisons échouant à rendre compte des sensations d’apesanteur, de rêverie vertigineuse traversant ce disque inépuisable et unique entre tous, référence absolue du genre ambient.

Moby – Innocents

Deux ans après Destroyed, avec Innocents Moby signe un onzième album roboratif d’où se dégagent fraîcheur et goût du risque. Comme un ressort surgi d’une boîte à diable, Everything that Rises enveloppe vers le pays ralenti de A Case For Shame, la voix de Cold Specks évoquant Archive, tout aussi troublante un peu plus loin avec Tell MeAlmost Home évoque Mercury Rev et Going Wrong nous délecte de sa douceur downtempo ; Wayne Coyne se fait plaisir avec The Perfect Life avant la solution soluble délivrée par Skylar Grey sur The Last Day, aussi délicieuse que Mazzy Star… Percées de faux raccords, les boucles trip hop de A Long Time grisent durablement avant Saints et ses vocalises réminiscentes de High Energy… La voix de Mark Lanegan fait penser à Richard Hawley en plus caverneux (The Lonely Night), puis Moby reprend le mike pour un slow à l’ancienne (The Dogs) après s’être entouré d’invités variés… L’édition digipack est accompagnée d’un ep  contenant le méditatif My Machines, portant à 18 le nombre de morceaux sur ce disque où pour le meilleur et loin de s’asseoir sur ses lauriers, Moby n’a pas craint de diversifier son spleen.

Moby – Destroyed

Moby signe son dixième album en 2011, deux ans après l’émouvant Wait for Me. Largement écrit pendant ses tournées, souffrant d’insomnie comme il le raconte dans le livret nourri de photographies tirées de ses voyages ; Destroyed s’écoute tard la nuit, lorsque la ville dort… Son titre figure sur l’une des photos montrant le dernier mot d’un message d’avertissement sur un panneau d’affichage dans un aéroport, prélude ludique à un disque nuancé entre promenades tamisées (The Broken Places), confidences feutrées (Be the One, Rockets ou Victoria Lucas avec Inyang Bassey) et truculences electro (Sevastopol, Blue Moon). Il y a aussi le sucre lent du chant de Joy Malcolm (Lie Down in Darkness) suivi de deux instrumentales émollientes (The Violent Bear it Away, When You are Old) parmi 15 morceaux apaisants, comme une parenthèse nocturne dans la discographie de l’éclaireur new yorkais.

Moby – Wait for Me

Sept ans après son dernier disque intéressant (18), Moby revient avec Wait for Me, un opus contemplatif dont l’inspiration lui est venue à la suite d’un discours de David Lynch à l’académie britannique des arts de la télévision et du cinéma (BAFTA), où l’aîné vantait les mérites de la créativité libérée de toute considération commerciale… Il en résulte des titres dépouillés et instrumentaux (Division, Scream Pilots), mélancoliques avec Amelia Zirin-Brown (Pale Horses) ou Kelli Scarr (Wait for Me) ; Moby renoue également avec l’art de répéter un couplet sur 4 minutes avec chœurs emphatiques et craquements de vinyles (Study War) et s’autorise un Slow Light qui aurait pu figurer au générique de la saison finale de Twin Peaks, avant de conclure sur une note trip hop avisée (Isolate). Avec ses effets réduits et son piano ambient, on embarque aisément dans ce neuvième album, où Moby s’est dessiné en couverture sous la forme d’un petit homme pourvu d’antennes.