Aphex Twin – Richard D. James

Aphex Twin, de son vrai nom Richard David James, est né en Irlande en 1971. Il enregistre dès le plus jeune âge des sons sur cassette, modifiant le piano familial à cette fin. En 1992, son album Selected Ambient Works est salué pour son caractère novateur. L’artiste s’amuse à brouiller les pistes en utilisant différents pseudonymes, en signant par exemple GAK un maxi chez Warp, ou encore AFX chez Rephlex, le label qu’il a lui-même créé. Intitulé 4, le premier titre de cet album me laisse pantois à chaque fois. Sa rythmique survoltée échappe à tout contrôle, cette suite de sons secs et plaqués à contretemps, s’arrêtant pour laisser s’envoler une frange de cordes, reprenant de plus belle, comme agacée par l’accalmie jusqu’à entendre un « Yeah ! » approbateur, avec lequel on tombe d’accord. Cornish Acid fourmille de boîtes à rythmes vintage, la mélodie de Fingerbib nous entraîne à rêver, il y a des ressorts partout et des cymbales qui claquent, des nœuds synthétiques qui savent se démêler, ça rebondit sans arrêt dans cet album où l’on visite plein de quartiers cinglés. Yeah.

Antony & The Johnsons – I am a Bird Now

Né en Angleterre en 1971, Antony Hegarty vit aux États-Unis depuis l’âge de 10 ans. Il fonde Antony and the Johnsons en l’an 2000, interprètent l’année suivante la chanson Mysteries of Love de David Lynch et Angelo Badalamenti, sur un ep remarqué par Lou Reed qui va faciliter la sortie de I am a Bird Now, leur second album. Avec Hope There’s Someone la voix d’Antony est d’abord douce, jusqu’à cette flambée de chœurs venant submerger, déchirer le piano vers My Lady Story, où il nous confie son charmant secret… Un album tout en désirs, aux textes sans détours et avec des hôtes de marque, comme l’idole d’enfance Boy George ; ou bien Lou Reed, le mentor des débuts. Des chansons qui se décomposent en petites touches mélancoliques, musicalement très riches. Le livret est à la hauteur de ce disque à fleur de peau, il se dévoile comme une corolle et révèle de troublants portraits, la photo de couverture représentant l’actrice Candy Darling sur son lit de mort.

Les Années 80

The Cars, Chaka Khan et Ph. D. C’est pour avoir les titres de ces trois artistes que j’ai eu envie de me procurer cette compilation. Drive parce que c’est un slow magnifique, I Feel for You et I Won’t Let You Down parce qu’ils ont fait partie de mes premiers 45 tours. Évidemment, j’avais déjà un bon tiers des autres titres sur les albums originaux, de Talk Talk à Eurythmics, FGTH, Roxy Music ou Yes, sans oublier l’indispensable Propaganda, rarement présent sur ce genre de disques. Mais ça ne fait rien d’avoir quelques doublons, une telle somme de standards a valeur de témoignage, et si l’on s’amuse à écouter la compilation en aveugle, leur enchaînement peut déchaîner les mémoires. Mention spéciale au livret, qui retrace sur un mode très graphique les moments forts de ces années-là, de l’élection de Ronald Reagan à la chute du mur de Berlin.

Dick Annegarn – Adieu Verdure

Si j’ai bien compté, Adieu verdure est le quatorzième album du grand Hollandais, plutôt pas mal pour quelqu’un qui se serait battu contre des moulins à vent. Sorti chez Tôt ou tard, qui lui fait confiance depuis Approche-toi, cet album semble sorti de la même marmite, avec à nouveau Mondino à la photo, l’absence de verdure étant illustrée par des tons ocres et de carton. Un livret épais et sensuel, dans une édition digipack ficelée comme un petit paquet que l’on s’offre à soi-même, pour retrouver les mots graves et délirants de ce sorcier du verbe, aux ressources intarissables. Rhapsode est un duo ciselé avec Matthieu Boogaerts, Que toi désarticule l’autre, Boileau expose en fanfare la vanité humaine, Gisèle nous met en boîte et sur La Limonade, Dick entreprend une comptine un rien funèbre, tout en jouant de l’harmonium. Entre dérision et espièglerie, il n’y a jamais d’artifice. Juste du feu.

Dick Annegarn – Bruxelles…

Dick Annegarn est né aux Pays-Bas en 1952, qu’il quitte pour la Belgique à l’âge de 6 ans. Guitariste autodidacte, il se fait connaître à 20 ans, après son passage au Petit Conservatoire de Mireille. Les succès s’enchaînent, de Bruxelles à Ubu, mais le chanteur ne supporte pas la pression de l’industrie musicale, et préfère vivre sur une péniche en banlieue parisienne. Cette anthologie regroupe quasiment l’intégralité de ses quatre premiers albums, à savoir Sacré Géranium, Polymorphose, Mireille et Anticyclone. Autant dire que l’on a là une mine d’or, les premiers disques d’Annegarn n’ayant que brièvement été disponibles en cd. Car au-delà des succès que l’on est ravi d’avoir en passant, de Bébé Éléphant à Nicotine Queen, cette première période regorge de titres bouleversants, de la tristesse de L’institutrice à la solitude du promeneur de Coutances, du vertige de la Frizoschenie au merle Albert qui chantait faux, jusqu’à la rencontre surréaliste avec un Friedrich Nietzsche en marcheur fourbu, dans L’Homme de l’Aube. Tout Dick Annegarn est là, en seulement trois ans d’écriture. Chapeau l’artiste.

Dick Annegarn – Approche-Toi

C’est avec ce disque que j’ai découvert Dick Annegarn, l’année de sa sortie et grâce à FIP dont c’était l’un des chouchous, ceci quasiment en même temps que Joseph Racaille, un autre artiste résolument hors norme, et que la radio la plus célèbre pour son sens de l’enchaînement avait coutume de passer aussi. On y retrouve, comme dans les Chansons Fleuves, une prédilection pour la nature et l’eau, la contemplation du monde dans Il pleut ou Crépuscule, mais aussi une attention marquée vers le genre humain, avec cet hymne au poète hongrois Attila Jószef, avant de redevenir plus désinvolte dans Tu mènes ta Vie, que Dick entonne comme s’il était lui-même une trompette de jazz. Par ailleurs on boit, on médite, on désespère et enfin, on existe à cent à l’heure avec ce chanteur qui poète sans souci de faire dérailler la rime. Côté livret, les photos de Jean-Baptiste Mondino proposent un lyrisme de jardin public, entre une mise en abîme optimiste, et ça il fallait le faire, un camouflage aux herbes et des cygnes intempestifs.

Dick Annegarn – Chansons Fleuves

Douze ans après avoir claqué la porte lors d’une conférence de presse à l’Olympia, où il lit un pamphlet intitulé La rock-industrie et moi, Dick Annegarn revient sur le devant de la scène grâce au label Nocturne et ces Chansons Fleuves que l’on écoute d’une oreille attentionnée. Où la guitare suit les pleurs du Saule accompagnée par l’accordéon de Richard Galliano, où un duo sax et piano nous conte le parcours d’un Oiseau, où des chœurs s’invitent et nous proposent, avec Pangée, de revivre la formation de la Terre. Et pour terminer, une reprise saisissante de L’Éclusier de Jacques Brel. En clair : eau et poésie à tous les étages, comme le suggère le dessin en couverture de Loris Kalafat, incrusté dans une photo de Renzo Tentoni. Et si les textes sont servis par une voix paisible, on apprécie de pouvoir les relire à discrétion, grâce au livret.

Animal Collective – Feels

Formé en l’an 2000 à Baltimore, Animal Collective est un groupe américain très prolifique puisqu’ils ont sorti onze albums en dix ans, dont deux live. Ses membres se font appeler par leurs pseudonymes Avey, Deakin, Doctess, Panda et Geologist. Ils sont produits par le label Fat Cat, réputé pour ses choix audacieux. Feels est le sixième album d’Animal Collective, et si ce disque fait partie de mon paysage sonore, c’est qu’il ne ressemble à rien de connu. Composé à la fois de morceaux courts et percutants, voire foutraques où l’on hurle autant que l’on chante, que de compositions plus délayées où règne la dissonance ; ainsi la piqûre de Bees nous assomme doucement vers les rythmes saccadés de Banshee Beat, où les voix s’entremêlent en franchissant plusieurs octaves. Les guitares dominent et le piano, désaccordé, impose sa tonalité particulière à plusieurs morceaux. La couverture est un collage d’illustrations enfantines réalisé par Avey Tare, le chanteur du groupe, en hommage à l’artiste brut et écrivain Henry Darger.

The Angels of Light – How I Loved You

The Angels of Light est un groupe américain composé de six musiciens eux-mêmes issus d’autres groupes, créé en 1998 par Michael Gira sur son propre label Young God. À chaque nouvelle écoute, le folk à la traîne de cet album m’enrobe un peu plus, alangui comme de la guimauve en roue libre, sur les étals des confiseurs de fête foraine… Il est question d’amour sur toutes les chansons, trois d’entre elles s’étirant démesurément ; le chanteur de laisser libre court à ce qui traverse son esprit, plutôt chagrin dans Two Women, et plus encore dans New City In the Future. Mention spéciale à My True Body, où l’on se donne un peu de répit avant de retourner méditer à grands cris, entre des guitares et un piano, une scie musicale et de nombreuses percussions. Enfin, je ne peux m’empêcher de rapprocher la photo de couverture de How I Loved You de celle de You all Look the Same to Me. Même si musicalement, la parenté avec Archive n’est pas évidente, l’optimisme radieux des visages me paraît frappant.

Laurie Anderson – Life on a String

Six ans après les paysages désabusés de Bright Red, où Anderson tissait déjà la métaphore du funambule, ce cinquième enregistrement studio déroule le fil d’une vie posée sur une corde. Une référence au violon, son instrument de prédilection avec lequel elle se met en scène au long de l’élégant livret accompagnant cette édition digipack, marquant son arrivée sur le label Nonesuch. Il faut l’entendre en solo sur Here with You, et plus loin se laisser submerger par la pluie de Washington Street. La production est sans faille, Laurie étant à nouveau très entourée, et si l’unité se ressent d’un tel patchwork, il constitue une bonne introduction à son univers, résumé en quelques vignettes pouvant varier d’une rythmique à la manière de Björk sur My Compensation, à la suite orchestrale déployée pour Dark Angel, par un Van Dyke Parks toujours aussi baroque.