Ludwig van Beethoven – Symphonie n°5 (Gould)

Les neuf symphonies de Beethoven ont été transcrites pour le piano par le Hongrois Franz Liszt, un spécialiste du genre qui s’engageait à restituer les œuvres par tous les moyens possible au piano. En 1968, lorsque Gould enregistre la cinquième symphonie de cette manière, il est pour ainsi dire le premier à s’y coller et en l’absence de modèles antérieurs, va cette fois encore déconcerter la critique… Il est déjà difficile d’écouter une œuvre que l’on connaît bien sous la baguette d’un autre chef d’orchestre ; alors évidemment, Beethoven par Gould d’après Liszt, la première fois ça surprend. Je n’ai d’ailleurs pas tout de suite insisté, c’est en y revenant deux ou trois fois que les horizons ont commencé à se rapprocher : au souvenir de l’orchestre de Kleiber s’est superposé le monologue éclatant du pianiste, l’un appelant l’autre dans un échange saisissant. La mémoire musicale aussi est malléable, et la lenteur d’exécution de Gould autorise à chaque fois d’autres détours.

Bee Gees – Ultimate

Barry, Robin et Maurice Gibb sont trois frères nés sur l’île de Man. Leur nom proviendrait des initiales de leur mère Barbara, mais il signifie aussi Brothers Gibb. Formés en 1958, ils connaissent leur premier succès en 1967, avec New York Mining Disaster 1941. Nous sommes alors loin de leur période disco, et cette chanson plutôt pop psychédélique, qui compte parmi leurs plus réussies, avait fait dire à certains qu’elle avait été enregistrée par les Beatles… Mais le groupe va affirmer son identité, la voix de Barry en solo complétée sur les refrains par celle des jumeaux Robin et Maurice ; avec Massachussets la même année puis I Started a Joke en 1968. La consécration arrive en 1977, lorsque leur manager fait appel à eux pour le film Saturday Night Fever. Six tubes vont en découler, de Stayin’ Alive à Night Fever, de Jive Talkin’ à More than a Woman. Et ça fait un bien fou de les écouter de temps en temps.

Jean-Sébastien Bach – Les Variations Goldberg (Gould)

En 1981, Gould réenregistre les Variations qui l’on fait connaître vingt-six ans plus tôt. Il y en a toujours trente, précédées et terminées par une aria, mais par rapport à 1955 ce disque dure 13 minutes de plus ! L’homme a changé et s’ouvre de cette « découverte de la lenteur » dans le livret d’accompagnement ; à ceux qui pensent encore que Gould jouait comme une machine à coudre : voici une dernière chance de ne pas mourir idiot, car il signe là son dernier enregistrement majeur… Submergé comme un enfant qui joue dans sa chambre en se parlant à voix haute pour que quelque chose existe, superposant au jeu virtuose sa propre respiration, le Canadien ajoute à l’art du contrepoint dont Bach était l’expert, cet ancêtre de l’harmonie où tout était mélodique sur un même plan, les principes de l’accompagnement restant à inventer… Abracadabrant, excentrique et déroutant, Gould était assurément baroque.

Jean-Sébastien Bach – Toccatas BWV 910, 912, 913 (Gould)

Glenn Gould est un compositeur et pianiste canadien né en 1932. Révélé par son interprétation hors du commun des Variations Goldberg en 1955, il abandonne sa carrière de concertiste en 1964 pour se consacrer exclusivement aux enregistrements en studio, jusqu’à sa mort à l’âge de 50 ans. J’ai découvert la façon de jouer si particulière de Gould avec les Variations, gagné ensuite à l’idée qu’il me fallait d’autres disques du seul homme autorisé à chantonner pendant qu’il était enregistré au piano. Un artiste à ce point imprégné, en symbiose avec son instrument comme une extension de lui-même, un organe avec lequel il restitue la musique comme l’on vous rend un costume chez le teinturier… Ces trois Toccatas durent chacune un quart d’heure et permettent une immersion tranquille, moins écartelante que la succession de vignettes des Variations.

Georges Bizet – Carmen

Georges Bizet est né à Paris en 1838. Issu d’une famille de musiciens, il écrit sa première symphonie à l’âge de 17 ans, en s’inspirant de la musique de Charles Gounod. Vingt ans plus tard, il compose Carmen suite à une commande de l’Opéra-Comique ; et décédera la même année, à l’âge de 36 ans lors d’une représentation. Adapté d’une nouvelle de Prosper Mérimée, cet opéra met en scène la passion fatale du brigadier Don José pour la jeune gitane Carmen, séductrice et infidèle. Une œuvre que la critique et le public vont d’abord rejeter pour son indécence, en outre il ne s’agit pas d’une comédie gaie qui finit bien, comme prévu au départ… A part Bruno Lochet dans un sketch des Deschiens, tout le monde a déjà entendu des extraits de Carmen. C’est le premier opéra que j’ai acquis en cd, dont on dit que la version d’Abbado compte parmi les meilleures, pour ma part je n’en connais pas d’autres et elle me convient très bien. Le livret permet de suivre toute l’histoire, c’est épique et brûlant, très moderne. L’œuvre était appréciée de Nietzsche, qui disait : « Bizet me rend fécond. »

Birdy Nam Nam – Birdy Nam Nam

Crazy B, DJ Need, DJ Pone et Little Mike sont quatre DJ français composant Birdy Nam Nam depuis 2002. Ils se sont rencontrés au sein du collectif Skratch Action Hiro, double-finaliste du championnat de mixage annuel DMC, et sont depuis passés maîtres dans la technique du turntablism, où le seul instrument disponible est la platine vinyle, sur laquelle chacun passe un disque différent et le manœuvre de manière à créer des boucles rythmiques ou mélodiques, recombinaison continuelle dont les tempos s’accordent entre eux et produisent un morceau entièrement nouveau… Birdy Nam Nam est un premier album difficile à classer, où se mêlent le jazz et l’electro, le hip hop et le big beat. La première minute de Ready for War, Ready for What est aussi celle qui contient l’extrait le plus reconnaissable, tiré du film The Party de Blake Edwards, où Peter Sellers tente de nourrir un perroquet… Sur le photomontage en couverture de ce digipack soigné, les quatre DJ officient sur leurs platines. On les retrouve même à l’œuvre en live, sur le dvd joint à cette édition spéciale.

Birdy Nam Nam – Manual for Successful Rioting

Quatre ans après leur premier opus, les tourneurs de galettes reviennent avec un album plus cohérent, ouvertement electro pour ne pas dire dance ; débarrassé des influences jazz que l’on avait pu déceler auparavant. Ils y ont un peu perdu leur âme de bricoleurs, mais la lente montée de Red Dawn Rising annonce d’emblée un périple massif, onze étapes saturées de basses et lorsque le soufflet retombe c’est uniquement pour savourer de petites pauses bienvenues, de l’intro de Bonne Nouvelle à l’intermède lounge de Space Cadet ApologyWar Paint et Worried s’écoutent en boucle, en attendant que The Parachute Ending nous ramène sur la terre ferme. Là, dopés par ce son dévastateur, nous nous perdrons à travers le livret, reproduisant sur huit pages le fac-similé d’une improbable playlist.

The Best of Peel Sessions par Bernard Lenoir

Bernard Lenoir est né à Deauville en 1945. Chroniqueur musical émérite, il rend ici hommage aux Peel Sessions dont il avait repris le concept sur France Inter, dans ses Black Sessions entre 1992 et 2010. Auparavant, il était aux manettes de Feedback qui diffusa le concert des Joy Division aux Bains Douches en 1979 ; puis à la télé dans Les Enfants du Rock… Chez John Peel à la BBC, un groupe était invité à interpréter quatre titres dans les conditions du direct. La liberté éditoriale était totale, l’origine du concept était d’ailleurs liée à des restrictions émanant de l’Union Phonographique, limitant la diffusion des versions officielles afin que les auditeurs aient encore envie de les acheter sur disque… Avec cette compilation de 16 titres enregistrés entre 1979 et 1986, Bernard Lenoir nous fait le coup de l’île déserte où l’on ne pourrait emporter qu’un seul disque. Entre poncifs (Syd Barrett, Cure, Smiths), choix plus engagés (Ruts, Redskins, Gang of Four) et une seule faute de goût (faire suivre Joy Division de New Order), ce concentré plutôt post punk reste une jolie mèche rebelle.

The Alan Parsons Project – Eve

C’est Lucifer qui ouvre ce quatrième album, long chant instrumental où choristes et claviers s’échangent des mélodies, tandis que tambours et trompettes dialoguent dans le plus grand bruit. Un avant-goût de ce qui va suivre, où se succèdent un certain dramatisme dans I’d rather be a Man, un lyrisme dépourvu de brise avec You Won’t be There ou encore la tranche de pop bien torchée de Damned if I do. On oublie la seconde instrumentale, heureusement l’album se termine sur If I Could Change your Mind, un joyau interprété par Lesley Duncan. Le livret permet de suivre les paroles ; en couverture deux femmes portent la voilette, où leurs visages ressortent à la fois tristes et aguicheurs, ambigus comme ce disque optionnel dans le parcours d’Alan Parsons, que j’ai fini par racheter pour des raisons sentimentales.

Bed – New Lines

Des boucles de guitares s’enroulent autour d’arbres coupés depuis longtemps. Un chant pressé entonne un refrain diaphane, rejointe par une voix réverbérée et les cordes s’enhardissent. Duo avec chœur à suivre, puis les guitares se déchaînent et la batterie aussi. Ça c’est Newsprint et en couverture a été dressée une table sans nappe, où les convives s’observent dans des pauses sophistiquées, attendant d’être débités comme des troncs colorés. Voir la photo à l’intérieur du livret, foisonnant carnet de voyage… Trois ans après l’écrin Spacebox, Bed sort de son silence avec un bruit moins unifié. A New Start déploie avec entrain sa rythmique impeccable, c’est sur le plan vocal que persiste cet effet agaçant, comme s’il fallait soudain incarner la French Touch. Une fausse prise de risque qui fait désordre, et la chute dont veut nous convaincre Memories of You n’y changera rien… L’ornement a chassé la pureté ; tout est devenu si plaisant que pour la magie, on repassera.