Noir Désir – Des Visages des Figures

Dernier et meilleur disque de Noir Désir, Des Visages des Figures paraît le 11 septembre 2001, soit deux ans avant l’homicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat. Le fait est inhumain, condamnable et Cantat l’a été, son choix de remonter sur scène en 2010 est déplacé (et par ailleurs sans intérêt) ; impossible en revanche d’effacer la trace de cet album que j’ai écouté des dizaines de fois jusqu’au jour du crime, dont la virtuosité reste entière et qui rend justice au talent d’un quatuor à son apogée… Visionnaire à l’harmonica avec Le Grand Incendie, complice derrière la guitare folk du Vent Nous Portera, poétique en hommage à Léo Ferré (Des Armes) ; viscéral dans L’appartement puis À l’envers à l’endroit pour la décroissance, Lost dans la « techno-cité » et OuLiPien aux côtés de Brigitte Fontaine dans un collage surréaliste de 23 minutes consacré à L’Europe : on sort bluffé de ce disque engagé, entre la rage des mots et le son de guitares assagies… Noir Désir est un groupe de rock français créé à Bordeaux en 1980 par le batteur Denis Barthe, le guitariste Serge Teyssot-Gay, le bassiste Frédéric Vidalenc (puis Jean-Paul Roy) et le chanteur Bertrand Cantat ; dissout en 2010.

Pôl O’Ceallaigh – Celtic Drones

Paul Kelly (Pôl O’Ceallaigh en irlandais) est un chanteur et musicien ilrando-américain né en 1964 dans le Massachussets. Membre de la Kelly Family dès son plus jeune âge, un groupe de musique folk qui sillonne l’Europe depuis plusieurs générations, il a enregistré trois albums solo entre 1991 et 1997. Son instrument favori est la vielle à roue, puis le violon et le saxophone, la flûte, les percussions… Il jouait debout à Strasbourg en 1995, place Kléber le jour où je suis allé réserver mon voyage en autocar pour l’Irlande ; la coïncidence était belle et sa musique me faisait rêver, je lui ai acheté son disque Celtic Drones enregistré deux ans plus tôt à Galway… Appartenant au registre traditionnel, ses chansons sont pleines d’allant (The Wearing of the Green, The Dancing Master) ou de complaintes (Four Green Fields, Danny Boy) ; Pôl à son aise dans le recueillement qui rappelle l’album Sean-Nos Nua de Sinéad O’Connor et où figure également I’ll Tell My Ma… À certains morceaux vient s’ajouter une flûte alerte (Paddy Taylor’s Jig, Drowsy Maggie), qui me donne envie de boire une Kilkenny avant d’aller visiter les Dunmore Cave.

Ryuichi Sakamoto – Love is the Devil

En 1998, Sakamoto signe la bande originale de Love is the Devil, un film de John Maybury relatant la vie du peintre Francis Bacon à travers sa relation passionnelle avec George Dyer. Une œuvre immersive grâce à la manière dont les personnages sont filmés, Derek Jacobi et Daniel Craig passés au prisme déformant de la caméra comme s’ils évoluaient dans un tableau de Bacon lui-même ; pour un résultat aussi convaincant que le Van Gogh de Pialat et qui méritait un vrai travail sonore… Ryuichi Sakamoto est l’homme de la situation, avec ses 28 segments instrumentaux comme autant de touches figuratives, marquées par un piano lumineux (Bathroom, Bed, Atelier) et des cordes tortueuses (Ny), des rumeurs cauchemardesques (Boxing, Fall, Redman 3) avant de finir avec le morceau éponyme où la vie s’écoule en accéléré, comme d’un tube d’acrylique mal refermé tandis que défile le générique de fin… Un disque fiévreux, diapré et qui fait penser à la Viral Sonata composée l’année d’avant, plus homogène que Merry Christmas Mr. Lawrence et accompagné d’un livret souvenir dans son édition digipack, pour un aller simple vers les affres de la création.

Ryuichi Sakamoto – Merry Christmas Mr. Lawrence

Né à Tokyo en 1952, Ryuichi Sakamoto est un compositeur japonais. Après avoir étudié la musique classique et ethnique, il rejoint le trio Yellow Magic Orchestra en 1978, précurseur du genre synthpop. Il signe la bande originale de Merry Christmas Mr. Lawrence en 1983, un film de Nagisa Oshima dans lequel il tient également le rôle principal aux côtés de David Bowie… L’action se déroule dans un camp de prisonniers durant la seconde guerre mondiale, où se joue le destin de deux hommes que tout semble opposer, servie par des plages instrumentales brèves alternant avec quelques chansons (Ride, Ride, Ride) dont l’interprétation finale de David Sylvian (Forbidden Colors) qui reprend le thème principal décliné plusieurs fois le long du disque ; un leitmotiv aussi célèbre que sa légèreté est trompeuse, ambigüe à l’image du film entre synthé et percussions orientales… Onirique sous un torrent de flashback (Before the War) ou une plainte de cordes (Germination) ; morne tandis que le tonnerre gronde (Assembly) ou émaillé d’effets impromptus (Last Regrets) ; combinant electro et classique cette bande originale multiplie les impressions.

Mazzy Star – So Tonight That I Might See

Paru trois ans après She Hangs Brightly, le second album de Mazzy Star a gagné en langueur, en songes racontés par la voix moelleuse de Sandoval et la guitare déliée de Roback. On démarre avec Fade Into You et son tambourin discret, leur titre le plus connu avec Asleep from Day ; puis les orgues de Mary of Silence plongent dans une torpeur rappelant Murder Ballads… La reprise de Five String Serenade d’Arthur Lee couve à feu doux sous des cordes retenues, sauvages l’instant d’après avec She’s My Baby (« ain’t that something… ») où infuse un bouillon d’inquiétude… Tout aussi rocks sont les accords furtifs de Bells Ring rappelant Osez Joséphine ; et un rien country avec Into Dust, autre délicatesse composée hors des sentiers rebattus de la pop, ténébreuse et originale tandis que Lana jouait encore à la poupée… Rebelle et étoffé, So Tonight That I Might See est vraiment indé.

Mazzy Star – She Hangs Brightly

Formé en 1989 à Santa Monica, Mazzy Star est un groupe de rock américain indépendant. Membre d’Opal depuis 1983 (en hommage à Syd Barrett), le guitariste David Roback se sépare de la bassiste Kendra Smith et recrute la chanteuse Hope Sandoval, dont la voix caractérise Mazzy Star dès leur premier album paru en 1990, She Hangs Brightly entre folk et dream pop imprégné de blues… Intimiste (Blue Flower) et mélancolique (Ride it On), psychédélique (Taste of Blood) ou enchanteresse sous les soubresauts de Ghost Highway ; la slide guitar et les rythmes de Mazzy Star touchent au cœur avec un dépouillement que Lana Del Rey n’atteindra jamais, leurs voix offrant de troublantes similitudes… Apprécié de Kurt Kobain, Mazzy Star va confirmer son avantage avec So Tonight That I Might See, et en attendant me donne envie de faire une virée nocturne du côté de Mulholland Drive. « You’re a ghost on the highway, and I love you forever… »

Urmas Sisask – Le Cycle du Ciel Étoilé

Urmas Sisask est un compositeur estonien né en 1960 à Rapla. Féru d’astronomie, il est l’inventeur d’un système « astromusical » fondé sur les trajectoires des planètes et compose Le Cycle du Ciel Étoilé entre 1980 et 1987 ; du Rêve au Bonheur en passant par la Giration et l’Acuité, 29 vignettes où l’on se sent proche de la constellation de Debussy… Son interprétation des Pléïades est du voyage, 9 minutes harmonieuses qui font oublier Xenakis même si Urmas sait aussi être hardi, Orion étant associée à une Coagulation frénétique… Enregistré à Tallinn en 1993 par le pianiste Lauri Väinmaa et paru chez Finlandia, ce disque foisonnant rappelle dans sa forme 60 Seconds for Piano avec l’unité en plus ; une vision céleste 70 ans après Les Planètes, qui sans atteindre le sublime Calme dans les Étoiles fait passer un moment nourrissant.

My Bloody Valentine – Loveless

Formé à Dublin en 1984, My Bloody Valentine est un groupe expérimental irlandais associé au genre du shoegaze. Né de la rencontre entre le guitariste Kevin Shields et le batteur Colm Ó Cíosóig six ans plus tôt, ils débutent dans le punk rock, partent en tournée puis se stabilisent à Londres aux côtés de la chanteuse Bilinda Butcher et de la bassiste Debbie Googe… Paru en 1991, leur second album Loveless inflige un mélange de berceuses et de bruit ; moins accueillant que Victorialand et plus touffu que Tarot Sport… Les distorsions d’I Only Said me font penser à Jenny Ondioline et la coulée sirupeuse de Loomer ressemble à de la cold wave avec le nez bouché ; Blown a Wish rayant le cerveau comme un vinyle passé au ralenti et légèrement décentré, en toute amitié… Moins sexy que Blonde Redhead, Loveless est claustrophobe et difforme. Cauchemar à tiroirs comptant parmi les albums préférés de Robert Smith, à dose modérée c’est un labyrinthe où l’on aime à se perdre.

MBT Soul – Disco

En 1979, pour mon dixième anniversaire et tandis que tout le monde danse sur Boney M., je reçois le vinyle Disco signé MBT Soul, un groupe créé trois ans plus tôt par Yan Tregger alias Ted Scotto, producteur et arrangeur éclectique auquel on doit le génériques de la série Les Shadoks au début des années 70…The Chase occupait toute la face A, instrumentale à l’exception de quelques gimmicks ; avec synthés vibrants et rythmique binaire, une guitare dont on entend claquer les cordes et un solo ibérique à la dixième minute, des faux changements de tempo avant un final de trompettes kitsch suivi du coup de cymbale libérateur… Des quatre morceaux de la seconde face je retiendrais le lascif Deep Love et son groove à la Dibango ; ainsi que Ticket to Love, un slow à la trompette traînante et qui me laissait toujours songeur… J’ai retrouvé cet album dans sa version numérique sous le titre Chase!, au contenu identique à l’exception de l’ordre des morceaux ; inséparable de ma prime jeunesse où mon univers se limitait aux vinyles que m’avait légué mon père avec son ancienne platine. C’est l’un de mes premiers disques et je continue de l’écouter avec un plaisir extravagant, en dépit de tout bon sens musical.

Zbigniew Preisner – Requiem for my Friend

En 1997, un an après le décès de Krzysztof Kieślowski, Preisner compose Requiem for my Friend dont la première partie respecte les canons du genre avec une force inouïe, portée comme de coutume par la cantatrice Elżbieta Towarnicka. Enregistrés dans la cathédrale de Varsovie, le Kyrie Eleison et le Dies Irae sont ineffables, suivis du Lux Aeterna chanté en polonais ; quant au Lacrimosa je frissonne rien qu’à l’idée de l’écouter… Plus aérée, la seconde partie retrace une vie du Commencement à l’Apocalypse, chantée en grec et en latin et qui devait donner lieu à un spectacle co-écrit par Kieślowski pour être représenté à Athènes. Une bande originale restée imaginaire, dans la veine de La Double Vie de Véronique et où les chœurs font pleuvoir les souvenirs avec Kai Kairos, terminée par une reprise allongée du Lacrimosa alors que mes yeux commençaient à sécher… Dix ans plus tard, j’ai regretté de ne pas éprouver le même intérêt pour l’album Silence, Night & Dreams ; mais avec ce Requiem à la beauté éternelle, Preisner avait placé la barre au-delà des cieux.