Camille Saint-Saëns/Sergei Prokofiev – Le Carnaval des Animaux/Pierre et le Loup

À l ‘occasion d’un mardi gras de 1886, Camille Saint-Saëns compose et interprète Le Carnaval des Animaux, puis interdit toute représentation de cette fantaisie jusqu’à sa mort… 23 minutes de musique classique concentrée, tellement abordable qu’il s’agit souvent du premier disque que l’on entend à l’école. Chacun se souvient des Poules et Coqs où les unes picorent et les autres se pavanent, du temps qui s’étire sous les pattes des Tortues et des inoubliables bonds de Kangourous au piano ; de la clarinette signalant le Coucou au Fond des Bois ou encore la grâce du violoncelle incarnant Le Cygne, sans oublier l’enchanteur Aquarium : inépuisable cascade de doigts sur piano et glockenspiel, hélas souvent galvaudé à la radio par des faiseurs de jingles sans imagination… Une autre paresse éditoriale consiste à faire précéder cette œuvre sur cd du Pierre et le Loup de Sergei Prokofiev, écrit en 1936 et où d’autres animaux gambadent autour d’un gamin et d’un canidé ; conte primesautier qu’il vaut mieux écouter sans narration, pour ne pas se priver du plaisir d’y apposer ses propres variations.

Camille Saint-Saëns – Concertos pour piano n°3 et 5

Camille Saint-Saëns est un compositeur français né à Paris en 1835. Enfant surdoué au piano, il interprète en public le Concerto pour piano n°3 de Beethoven à l’âge de 11 ans. Admiré par Berlioz et Ravel, il décroche à 22 ans le poste d’organiste en l’église de la Madeleine, où il restera durant vingt ans… Composé en 1869, son Concerto pour piano n°3 combine audaces harmoniques et envolées brasillantes, avec un Andante splénétique au milieu. Sous la baguette d’André Prévin, ce disque contient également le Concerto n°5 dit « L’Égyptien », écrit par Saint-Saëns en 1896. Qui s’écoule d’abord tranquillement, cordes et bois amplifiant bientôt une flânerie se parant de couleurs orientales, jusqu’à l’apothéose du mouvement Molto allegro, où le piano flambe sous les doigts de Jean-Philippe Collard.

Thomas Bangalter – Irréversible

Né à Paris en 1975, Thomas Bangalter est un compositeur de musique électronique français surtout connu pour avoir fondé Daft Punk en 1993. Un an après leur second album Discovery, il signe en solo la bande originale d’Irréversible, le second et dérangeant long métrage de Gaspar Noé. Aussi sublime qu’insupportable, ce film a marqué les esprits de ceux qui ont eu le cran de le voir jusqu’au bout. Sa violence et sa virtuosité détrônent Orange Mécanique, la force de son scénario n’étant pas faite pour plaire à tout le monde… Indissociable du film, la bande son sculpte et renforce la dramaturgie voulue par Noé, lancinante le long d’Outrage et d’Outrun tandis que Ventura/Into the Tunnel s’insinue à la manière d’un ver solitaire… Paris by Night ne rassure pas et Désaccords ouvre un puits sans fond, The End bouclant la boucle avec ce trou blanc qui laisse le spectateur sonné pour longtemps, Irréversible étant le seul film où tout est mal qui finit bien… Mahler et Beethoven apportent leur touche atemporelle, il y a même le brave Etienne Daho qui a dû se demander ce qu’il foutait là.

Tears for Fears – Songs from the Big Chair

Deux ans après leur premier et puissant opus The Hurting, les Tears for Fears reviennent avec l’album qui va les révéler au grand public : Songs from the Big Chair et les incontournables Shout et Everybody Wants to Rule the World… S’il n’a pas grand-chose à voir avec son prédécesseur, ce disque renferme de bons moments avec le piano de The Working Hour secondé d’un saxophone bien tempéré, I Believe ou la ballade d’Orzabal en hommage à Robert Wyatt, enchaînée avec la paire Broken-Head over Heels suivie d’une reprise live de Broken pour un medley joliment étagé… Désormais plus proches de Duran Duran que des Cure qu’ils étaient brièvement parvenus à tutoyer, les Tears for Fears signent un album on ne peut plus respirable. « Funny how time flies… »

Tears for Fears – The Hurting

Membres fondateurs des Tears for Fears, un groupe de new wave britannique formé en 1981 dans le Somerset, Roland Orzabal et Curt Smith se connaissent depuis tout petits. Tous deux guitaristes, claviers et chanteurs, ils se nomment Tears for Fears en référence à la thérapie primale d’Arthur Janov, où l’on part de son présent pour remonter à la naissance en passant par les souvenirs, afin de faire émerger des souffrances refoulées… Paru en 1983, leur premier et courageux concept album suit ces préceptes à la lettre, entre le titre éponyme The Hurting et Start of the Breakdown, dix chansons s’enchaînent où rien ne nous est épargné de la folie des hommes avec Mad World et sa guitare au rasoir, précédant Pale Shelter annoncé à la manière de Pornography, la voix recueillie de Curt évoquant Talk Talk sur Ideas as Opiates et Memories Fade… Les accords entêtants de Watch Me Bleed, l’amitié évanouie (Change) ou encore The Prisoner hurlant au comble du tourment : le propos est poignant de bout en bout, avec un sens certain du crescendo… Le livret contient les paroles, et elles sont recommandées pour suivre ce voyage dans l’enfer de l’enfance, le temps d’un disque à la surface trompeuse.

Howard Shore & Ornette Coleman – Le Festin Nu

Compositeur et saxophoniste canadien, Howard Shore est né à Toronto en 1946. Avant d’être adulé pour sa participation au Seigneur des Anneaux, on lui doit les bandes originales d’After Hours de Scorsese ou d’Ed Wood de Tim Burton, mais aussi des meilleurs films de son compatriote David Cronenberg : Scanners, Vidéodrome puis Le Festin Nu en 1992. Inspiré du roman Naked Lunch de William S. Burroughs, c’est l’histoire d’un écrivain qui rédige des rapports hallucinés sous l’emprise d’une drogue destinée à tuer les cafards… Un film azimuté où les machines à écrire saignent et parlent, fait de collages à l’image de ce disque où alternent la musique raisonnée d’Howard Shore (Naked Lunch, The Black Meat) et la fougue d’Ornette Coleman, saxophoniste américain né en 1930 et précurseur du free jazz, ponctuant de sa touche débridée les scènes les plus surréalistes (Bugpowder, Intersong et le sombre Writeman).

Little Richard – King of Rock’n Roll

Little Richard est un pianiste et auteur-compositeur-interprète américain né en Géorgie en 1932. Élevé dans la religion au sein d’une fratrie de douze, il s’initie au gospel et interprète des standards de rhythm’n blues dans les bars locaux. À 19 ans, il quitte sa famille qui désapprouve ses mœurs et son excentricité, puis enregistre ses premiers singles sur le label RCA. Son plus célèbre succès arrive en 1955, Tutti Frutti qu’il a chantonné par hasard entre deux séances d’enregistrement, considérée comme l’une des premières chansons de rock’n roll… Parue en 1990, la présente anthologie regroupe ses 30 plus grands succès. Aussi proche de James Brown avec Chain of Fools que du roc Chuck Berry avec She’s Got it, la plupart des titres de Little Richard ne ressemblent qu’à lui-même : Lucille qui n’en finit pas de monter dans les aigus, Keep a Knockin’ et son saxo déchaîné, Slippin’ and Slidin’ habitée par ses gimmicks gutturaux, facétieux comme Bo Diddley… Avant d’avoir été trempée dans la guimauve d’Elvis Presley, la musique de Little Richard était vraiment pionnière. « Wop bop a loo bop a lop bam boum ! »

Claude Nougaro – Une voix, dix doigts

Une voix, dix doigts est un double album de Claude Nougaro enregistré à Blagnac en 1991. Tout est dit dans le titre : accompagnée d’un simple piano, la voix caillouteuse du Toulousain traverse son répertoire le temps d’un concert où La Pluie fait des Claquettes et Quatre Boules de Cuir luttent au milieu du ring, Les Mots cherchant leur place… Vingt ans après Sœur Âme et quelques nougayorkeries, Claude court dans Paris pour sauver Une Petite Fille, se souvient de Jacques Audiberti avec Chanson pour le maçon, avant de finir gangster malchanceux dans À bout de souffle… Avec son ami Maurice Vander au piano (que l’on trouvait déjà aux côtés de Jean Bertola), Nougaro donne à ce tour de chant une dimension intime et improvisée, un récital entre Jazz et Java où plane à la fois Michel Jonasz et Boris Vian.

Igor Stravinsky – Petrouchka/Le Sacre du Printemps

Igor Stravinsky est un compositeur et pianiste russe né à Oranienbaum en 1882. Formé par son aîné Nikolaï Rimski-Korsakov, il compose à partir de 1902. Sa rencontre avec le producteur de ballets Serge de Diaghilev sera décisive, pour lequel il va écrire Petrouchka et Le Sacre du Printemps en 1911 et 1913. La modernité du premier m’évoque Manuel de Falla, ses quatre tableaux illustrant une fête de mardi gras où participe la poupée Petrouchka, amoureuse d’une ballerine. Allègres et colorés, les plans se juxtaposent sans surcharge, emportant l’auditeur dans des danses burlesques où les pantins sont en vie… Quant au Sacre du Printemps, où l’on adore la terre avant une offrande au dieu de la végétation, saluée par Debussy sa nouveauté n’en fit pas moins scandale… La musique riche en rebondissements de Stravinsky a été officiellement reprise dans le Fantasia de Disney, mais sa force narrative est sans doute à l’origine d’autres ancrages au sein de notre mémoire cinéphile, du thème de John Williams pour les Dents de la Mer aux staccatos haletants de Matrix… Dirigé par Pierre Boulez en 1992, voilà un cd qu’il fait bon fréquenter quand tout semble joué.

Claude Nougaro – Sœur Âme/Locomotive d’Or

Claude Nougaro est un auteur-compositeur-interprète français né à Toulouse en 1929. Son père chante à l’opéra et sa mère joue du piano, vers 12 ans il découvre les chansons d’Edith Piaf et le jazz de Louis Armstrong… Dans le courant des années 50, il devient l’ami de Brassens et fait ses débuts au cabaret du Lapin Agile, le succès arrive en 1962 avec Une Petite Fille puis Le Jazz et la Java… Parus en 1971 et  1973, les albums Sœur Âme et Locomotive d’Or concentrent la fine fleur de Nougaro en 16 chansons regroupées sur le troisième cd de son intégrale. Les titres ont été maladroitement mélangés mais il ne manque personne : la poésie enflammée de Soeur Âme et l’orgue d’Eddy Louiss (sous marin sur C’est Eddy, homérique avec Montparis), l’éclatante Locomotive d’Or où Nougaro est Africain avant Texier ; aussi à l’aise avec La Neige que Brel quand Il pleut, éperdument lyrique lorsqu’il scande Armé d’amour à la façon de Ferré, ou quand il retombe en enfance avec Sa Maison et le Pommier de Paradis… Les mots sont pauvres pour d’écrire ceux de Nougaro, entre jazz et grande chanson française : charnus et attentifs, flamboyants. « Que tu lui donnes un crayon, et l’enfant bâtit sa maison… »