Richard Strauss – Une Symphonie Alpestre

Montagnard dans l’âme, Richard Strauss s’installe dans les Alpes bavaroises en 1908 où il compose sept ans plus tard Une Symphonie Alpestre, aux accents nietzschéens vingt-et-un ans après Ainsi Parlait Zarathoustra.  L’œuvre est scindée en vingt-deux parties mais s’exécute sans interruption, comme un seul plan-séquence du lever au coucher du soleil, décrivant une marche vers les sommets… Flûtes et clarinettes sont des oiseaux, violons et harpes rendent palpables les ruisseaux, cors et trombones soulignent les embûches avant la conquête du pic ; la vue est magique mais déjà il faut redescendre car le brouillard se lève, l’orage gronde puis la tempête, rendus de façon saisissante grâce à l’héliophone, un instrument qui reproduit le son du vent déjà utilisé par Mozart ou Wagner… Enregistrée en 1981 par Karajan et l’orchestre philharmonique de Berlin, Une Symphonie Alpestre propose une randonnée méditative et palpitante qui me fait penser à la Symphonie n°2 de Philip Glass ; où l’air se raréfie en affûtant nos sens, l’âme assagie tandis que nous regagnons la plaine.

This Mortal Coil – Filigree & Shadow

Deux ans après It’ll End in Tears, This Mortal Coil revient avec un double album dans la lignée du précédent, éthéré à souhaits et constitué de 25 morceaux dont 13 instrumentaux… The Jeweller touche d’entrée avec le chant voluptueux de Dominic Appleton, suivi d’Ivy and Neet sans paroles puis Meniscus dont la guitare me rappelle Michael Brook. Au rayon des reprises, Come Here my Love de Van Morrison ploie sous les distorsions et Morning Glory de Tim Buckley ne manque pas de délicatesse ; en revanche on se serait passé des gros sabots de I Want to Live ou de Drugs au sein de ce patchwork qui a perdu l’unité des débuts, où ce sont plutôt les instrumentales qui sont marquantes avec en guise de joyaux Thaïs I et Thaïs II, ainsi que A Heart of Glass interprété par Ivo Watts-Russell… Trop dilué pour être inévitable, Filigree & Shadow ne manque pourtant pas d’appâts et peut très bien s’écouter à l’apéritif.

This Mortal Coil – It’ll End in Tears

Créé en 1984 par le fondateur du label 4AD, Ivo Watts-Russell, This Mortal Coil est un projet collectif regroupant plusieurs groupes de cold wave, parmi lesquels Cocteau Twins et Dead Can Dance. Leur premier opus paraît la même année, It’ll End in Tears où la basse de Simon Raymonde impose son tempo indolent (Kangaroo, The Last Ray) ; avec Elizabeth Fraser incandescente dans la reprise de Song to the Siren que l’on retrouvera dans Lost Highway treize ans plus tard, suivie de l’instrumentale Fyt qui aurait pu elle aussi illustrer un film de Lynch… De la new wave dépouillée comme on aime, dream pop avant l’heure où comme un poisson dans l’eau, Lisa Gerrard apporte sa touche gothique avec Waves Become Wings puis Dreams Made Flesh ; avec l’incursion notable de Colin Newman et son Not Me, plutôt post punk au cas où l’on se serait assoupi dans les limbes.

Maxime Le Forestier – L’Écho des Étoiles

Né à Paris en 1949, Maxime Le Forestier est un auteur-compositeur-interprète français. Sa mère est musicienne, il se produit un temps aux côtés de sa sœur Catherine puis sort son premier album en 1972 ; cette même année il est en première partie des concerts de Brassens à Bobino… Chanteur engagé, il marque les esprits avec Né Quelque Part en 1988, douze ans avant L’Écho des Étoiles qui condense la quintessence du poète, dont les textes co-écrits avec Boris Bergman offrent des plages musicales où se mêlent joie et réflexion… Du silence céleste sur le titre éponyme au Petit Nuage sur Amsterdam où l’on croise Van Gogh, des magnifiques Chevaux Rebelles en écho au lion encagé des Lumières de Manset ; la musique ratisse large depuis les percussions world aux petits arrangements entre violons, Maxime assurant la guitare acoustique… Et si certains titres sont moins convaincants (Rue Darwin, Affaire d’État), la quête tonique de L’Homme au Bouquet de Fleurs met tout le monde d’accord dans sa rôderie entre espoir et solitude sur ce disque flagrant de sincérité, où je pense à Thiéfaine autant qu’à Jonasz et à Bashung. « Celle qui me connaît et qui m’aime quand même… »

John Surman – Private City

John Surman est un compositeur et saxophoniste anglais né à Tavistock en 1944. Il fait ses armes avec John McLaughlin puis forme le groupe de jazz The Trio, publie un premier album éponyme en 1969 avant d’affirmer son style en 1972 avec Westering Home, un album où il joue de tous les instruments en utilisant le procédé de l’overdubbing, à l’instar de Sidney Bechet ou Miles Davis avant lui… Paru chez ECM en 1987, Private City procède de la même manière et l’on y entend John simultanément aux saxos, à la clarinette et au synthé ; envoûtant d’emblée avec Portrait of a Romantic qui compte parmi mes morceaux de jazz contemporain préférés. On Hubbard’s Hill est plus dépouillé, où les instruments échangent comme des oiseaux avant les manœuvres feutrées de Levitation ou l’errance urbaine de Roundelay… La promenade se termine sur les accords mystérieux de The Wizard’s Song, laissant l’auditeur satisfait et son imaginaire longtemps stimulé par ces sonorités immatérielles.

Raï Kum – Raï Kum

Créé en 1987 par le chanteur et bassiste Yahia Mokeddem et le percussionniste Abdelkader Tab, Raï Kum est groupe français de musique raï. Originaires d’Algérie, ils se forgent une réputation en banlieue parisienne puis dans les festivals aux côtés de Vincent Faucher à la guitare, Jean-Baptiste Ferré aux claviers et Michem Petry à la batterie… Paru en 1999 sur le label Saint George, leur premier album éponyme est ciselé entre cordes agiles et rythmes festifs, où la mandoline et le banjo viennent pimenter Goulou tandis que les chœurs alanguis de Toumali me font penser à Hùrlak… À l’exception de Baba Amar, tous les titres sont originaux  sur ce disque où Raï Kum affirme son style funk et africain, jazz avec la trompette d’Antoine Illouz sur Bel Ate L’babe. Les textes sont en arabe, portés par la voix basse et sensuelle de Mokeddem ; et grâce au livret où ils ont été traduits en français nous découvrons leur poésie, parfois leur gravité sur ce disque éclectique avec son indémodable voiture rouge en couverture.

Linda Perhacs – Parallelograms

Née en Californie en 1943, Linda Perhacs est une chanteuse et guitariste américaine. Dentiste de profession, sa musique retient l’attention du compositeur Leonard Rosenman, en l’occurrence un de ses patients et qui va produire son premier album Parallelograms en 1970 chez Kapp, le label des Silver Apples… Mais il ne trouve pas son public et Linda retombe dans l’oubli jusqu’en 1998, lorsque le label Wild Places le réédite en vinyle puis cinq ans plus tard en cd sous l’impulsion de la « New Weird America », une expression saluant le renouveau de la folk psychédélique… La voix de Linda se dédouble sur Chimacum Rain et de ses lèvres coule une pluie sensuelle suivie des murmures de Dolphin ; même recette avec Call of the River dans une fresque éthérée où elle est à la fois aux chœurs et au chant, et encore avec le titre éponyme où les octaves se répondent dans une ambiance irréelle qui me rappelle Beaver & Krause… Parmi les bonus, If you Were my Man est un gros câlin avant Spoken Intro to Leonard Rosenman où émouvante, Linda nous livre ses secrets pour rendre le son de la pluie, au carillon puis au xylophone… Entre Comus et Jandek, la tendre liberté de Linda s’impose naturellement.

The Smashing Pumpkins – Adore

The Smashing Pumpkins est un groupe de rock indépendant américain, créé à Chicago en 1987 par le chanteur et guitariste Billy Corgan, le bassiste D’arcy Wretzky, le guitariste James Iha et le batteur Jimmy Chamberlin. Ils se produisent dans les bars de Chicago et sont remarqués avec leur second album Siamese Dream, un peu trop grunge à mes oreilles qui lui ont toujours préféré le suivant, Adore paru en 1998 ; un an après leur contribution à la bande originale de Lost Highway avec la chanson Eye… Passée la douceur de To Sheila, les rythmes d’Ava Adore m’évoquent la synthpop burinée d’Ultra paru l’année précédente, tandis que les guitares de Perfect saluent The Cure avec élégance… Un album où l’euphorie (Appels + Oranjes, Pug) côtoie la mélancolie (Once Upon a Time, Crestfallen), traversé par un son new wave plus chaleureux que les Pixies et sur lequel vient se percher la voix protéiforme de Billy Corgan ; pleine de tendresse sur For Martha et son piano… Le livret contient les paroles et des photos de Yelena Yemchuk, permettant d’approfondir cet adorable voyage.

Django Reinhardt – 100 Ans de Jazz

Né en Belgique en 1910, Django Reinhardt est un guitariste français à l’origine du jazz manouche, un style de musique combinant jazz et folklore gitan popularisé avec Stéphane Grappelli en 1934, qualifié par ce dernier de « jazz sans tambour ni trompette. » Django voyage en roulotte avant de s’installer à Paris à l’adolescence, où il apprend le banjo grâce à son oncle, puis le violon et enfin la guitare qui deviendra son instrument de prédilection en dépit d’un incendie qui mutile sa main gauche à l’âge de 18 ans ; à la suite duquel il va développer une technique de jeu particulière qui sera admirée par Jimi Hendrix… Parue en 1992, cette anthologie présente des enregistrements réalisés à Rome en 1949 et 1950 aux côtés d’Alf Masselier à la contrebasse ou de Grappelli au violon, le célèbre Minor Swing ouvrant le bal avec un swing à tomber de sa chaise ; suivi de Nuages où les cordes de Django sont accompagnées d’une impalpable clarinette, tandis que September Song me fait penser aux Shadows… Que l’on tape du pied avec le traditionnel Russian Songs Medley ou que l’on flâne avec Improvisation sur Tchaïkovsky, la griserie est garantie avec ces 36 morceaux hors du temps.

The Gist – Embrace the Herd

Formé en 1980 par le bassiste Phil Moxham, le guitariste Dave Dearnaley et la chanteuse Wendy Smith, The Gist est un groupe de new wave gallois. Moxham vient de quitter les Young Marble Giants créés deux ans plus tôt et concocte en 1982 cet unique album, espiègle et cadencé avec l’instrumentale Far Concern ou bien Love at First Sight et son petit air de tube qui sera repris par Etienne Daho en 1986… On croirait entendre Brian Eno sur Iambic Pentameter et les tempos syncopés de Fretting Away ou Public Girls rappellent les YMG, tandis que la boîte à rythmes de Carnival Headache fait danser les neurones sans les endommager ; et même si c’est un peu le foutoir avec Dark Shots, les guitares en bonus de Four Minute Warning m’évoquent McLaughlin avant la greffe d’un dialogue intriguant à la manière de Mr. Scruff… Des ritournelles synthpop qui s’imposent comme un moment léger et décentré, ravissantes et farfelues.