Mahavishnu Orchestra – Birds of Fire

En 1973, Mahavishnu Orchestra publie son second album Birds of Fire, qui débute avec le morceau éponyme et son violon cadencé sur une basse de velours, la guitare de McLaughlin empruntant illico des traverses fougueuses. L’orgue tempéré de Miles Beyond est dédié à Davis, puis les instruments se superposent finement (Thousand Island Park) avant d’attaquer la seconde partie qui rend ce disque si remarquable : Hope et One Word tout en crescendos capitonnés, avec un solo de batterie rappelant The Talking Drum joué la même année par le même Cobham ; suivis de la montée orientale au Sanctuary, un joyau absolu transcendé par le piano Rhodes de Jan Hammer… Le violon se fait brièvement folk sur Open Country Joy avant la sortie en grandes pompes de Resolution, dont la progression évoque Magma et où tous les musiciens font corps vers l’apothéose ; rendant cet album aussi passionnant que Head Hunters paru la même année.

Mahavishnu Orchestra – The Inner Mounting Flame

Créé à New York en 1971 par le guitariste John McLaughlin, Mahavishnu Orchestra est un groupe de jazz fusion américain. L’enfance de John est marquée par le jazz de Reinhardt et de Grappelli, il démarre une carrière solo en 1969 aux côtés de John Surman, enregistre une poignée albums avec le batteur Billy Cobham et le violoniste Jerry Goodman ; puis convie ces derniers à le rejoindre au sein du Mahavishnu, avec Rick Laird à la basse et Jan Hammer aux claviers… Paru en 1971, leur premier opus débute par une leçon de virtuosité (Meeting of the Spirits), le jeu s’apaisant en faveur d’un dialogue entre les cordes de Goodman et la guitare de McLaughlin (Dawn), suivi d’une escalade en règle avec Cobham aux baguettes et qui dépote encore mieux sur Vital Transformation… Mais cet orchestre surdoué excelle aussi dans le défrichage de terres intimistes, avec le feutré You Know, You Know qui a ma préférence sur cet album protéiforme, chargé d’adrénaline et dont je suggère de s’imprégner quelque temps avant de partir à l’assaut du légendaire Birds of Fire.

Frank Zappa – One Size Fits All

Frank Zappa est un auteur-compositeur-interprète américain né à Baltimore en 1940. Fasciné par Igor Stravinsky et la musique concrète de Varèse (on se contentera de Stockhausen dans cette discothèque), il apprend très tôt la guitare et la batterie, fréquente des groupes de rhythm’n blues avant de se fixer avec les Mothers of Invention en 1964… Paru en 1975, leur dixième album One Size Fits All mêle le classique aux expérimentations rock, les morceaux tantôt chantés et parlés défiant le bon sens harmonique en laissant la place à de larges virées instrumentales (Po-Jama People). Capable d’emportements vocaux dignes de son ami Beefheart (Inca Roads, Florentine Pogen), Frank équilibre la sauce avec de savants arrangements jazz, les embardées au vibraphone de Ruth Underwood étant fréquentes… Entre brouhaha surréaliste (Can’t Afford No Shoes) et nostalgie country rappelant les ZZ Top (San Ber’dino), Zappa sème son trop-plein créatif à tous les vents ; ça manque de poésie mais il a le mérite de ne pas trop se prendre au sérieux.

The Nits – Soap Bubble Box

Un cd qui ressemble à un gros morceau de savon ça ne se refuse pas, surtout quand il vient des Nits et précède la sortie de leur plus bel album, Ting paru en 1992… On insère la galette dans la platine et le clavier cristallin de Soap Bubble Box se rappelle à nous, préparant nos papilles auditives pour trois inédits lents et introspectifs : Tear Falls comme une rupture annoncée, Bird in the Back au diapason d’un piano lamento suivi des tremolos dépouillés de Table Town ; la voix furtive de Henk Hofstede au meilleur de sa forme… Un quart d’heure magique et bien trop court, que l’on pourra doubler avant d’enchaîner avec la légèreté classique de dA dA dA ; et s’adonner ensuite au dernier opus en date des Néerlandais, le toujours étonnant Angst.

Röyksopp – The Understanding

Quatre ans après Melody A.M., Röyksopp transforme l’essai avec un second album gonflé à l’electro, dès l’intro où Triumphant me fait songer à Ambrosia… Invitée à vocaliser sur Only this Moment, la chanteuse Kate Havnevik apporte une touche de techno flamboyante avant l’entraînant 49 Percent où le chanteur Chelonis R. Jones est la manœuvre, entre suavités et percussions sophistiquées… Efficace sur les instrumentales Sombre Detune et surtout Alpha Male qui flitre avec la galaxie de Tangerine Dream ; proche de la trance à la Van Dyk avec Karin Dreijer (What Else is There?) puis de Brian Eno avec Dead to The World, Röyksopp sait s’entourer et cumule les ambiances ludiques sur The Understanding, et même si l’audace créative des débuts est déjà révolue, ils n’ont pas tout à fait renoncé à leur groove atypique.

Röyksopp – Melody A.M.

Portant le nom d’un champignon des bois laissant échapper de la fumée, Röyksopp est un groupe de musique norvégien formé en 1998 à Tromsø par Svein Berge et Torbjørn Brundtland, amis et passionnés d’electro depuis le collège. En 2001, leur premier single est So Easy qu’il est retenu pour une réclame à la télé, Wall of Sound publiant leur premier opus dans la foulée, Melody A.M. qui reprend ce succès trip hop, organique non sans rappeler Hazeldub… Une torpeur assumée et qui se prolonge avec Sparks, la voix d’Anneli Drecker me donnant des envies de Beth Gibbons… Expérimentaux (A Higher Place) ou stellaires (Röyskopp’s Night Out), les Norvégiens ont touché juste avec ce premier disque qui a très bien vieilli, le chanteur Erlend Øye invité sur Remind Me n’ayant rien à envier au voisin d’à côté, j’ai nommé le bilieux Jay-Jay… Sensible et moderne, inclassable : j’aime Melody A.M.

Otis Redding – The Definitive Collection

Otis Redding est un chanteur et guitariste américain né en 1941. Il est choriste à l’église où il apprend le piano et la guitare, prend des cours de batterie à l’âge de 10 ans puis accompagne des groupes de gospel. Il rejoint les Pinetoppers en 1958, une formation de blues dont le guitariste Johnny Jenkins fait sensation, publie son premier album six ans plus tard et se fait connaître avec les balades Pain in my Heart et These Arms of Mine, où sa voix de rogomme est aussi à l’aise pour faire fondre les cœurs que remuer les guiboles (Security), puis l’année suivante avec Mr. Pitiful… De My Girl à la reprise de Satisfaction, les succès s’enchaînent et l’on songe à la fougue de Little Richard ; ils figurent tous sur cette anthologie parue chez Warner en 1987 et qui se termine avec l’impérissable (Sittin’ on) The Dock of the Bay, bouclé trois jours avant l’accident d’avion qui interrompt sa carrière à seulement 26 ans… Ses mélodies de feu inspireront les Moody Blues et Janis Joplin ; les Bee Gees lui dédieront To Love Somebody, une chanson écrite à l’intention d’Otis qui avait prévu de l’enregistrer.

Section 25 – From the Hip

Section 25 est un groupe de new wave britannique formé par le chanteur et bassiste Larry Cassidy et son frère et batteur Vincent en 1977, rejoints à la guitare l’année suivante par Paul Wiggin. Ils se font connaître sur la scène alternative, en concert aux côtés de Joy Division et A Certain Ratio ; paru en 1980 chez Factory, leur premier single est produit par Ian Curtis… Quatre ans plus tard, le trio s’est étoffé avec les chanteuses Angela Flowers et Jenny Ross, adoptant un son plus electro sur leur troisième album From the Hip, où l’on reconnaît la patte de Bernard Sumner aux manettes (Looking from a Hilltop). L’éther de Desert évoque Durutti Column, complété par les voix candides de Flowers et de Ross que l’on retrouve aussi sur Reflection ; cet album chamarré se parant de tonalités plus synthpop avec Program for Light finement ciselé, précédant les riffs cold wave de Beneath the Blade… Dépouillés et discrètement dansants, les cieux étoilés de From the Hip permettent à peu près de passer de dimanche à lundi.

Carl Orff – Carmina Burana

Né à Munich en 1895, Carl Orff est un compositeur de musique classique allemand. Il apprend le piano et le violoncelle à l’âge de 5 ans, publie à 16 ans des chansons inspirées de poèmes rappelant le style de Richard Strauss ; développe dans les années 20 le concept de « musique élémentaire », une méthode pédagogique visant à révéler le talent qui sommeille en chaque enfant… Composés en 1936, les Carmina Burana ont pour origine des textes médiévaux datant du XIIIè siècle, essentiellement en latin et qui évoquent le hasard et la chair, le jeu ou la brièveté de l’existence ; 24 chants profanes entonnés par des chœurs somptueux et lisibles, alliant efficacité rythmique et sens du drame à la manière de Stravinsky… Des titres qui pourraient très bien passer à la radio, en singles atemporels à commencer par O Fortuna, auquel j’ajouterais la complainte de Swas Hie Gat Umbe puis Veni, Veni, Venias et ses échanges chœur à chœur ; In Trutina pour le solo d’une soprano ou encore l’envol aux castagnettes de Tempus est Iocundum… Dirigé par Eugene Ormandy en 1960, un disque paru chez Sony et que je vois en nuances orange et jaune lorsque je ferme les yeux, tel un miroir moins noir de La Mort d’Orion.

Yes – Relayer

Deux ans après Close to the Edge, Yes publie Relayer qui réitère le principe du concept album construit autour de trois morceaux : The Gates of Delirium sur la face A et Sound Chaser suivi de To Be Over sur la face B du vinyle. Bruford est parti, remplacé par Alan White tandis que le Suisse Patrick Moraz est à l’orgue et au Mini Moog, qui rejoindra plus tard les Moody Blues… Les trois quarts de la chanson phare sont débridés, tempétueux et inspirés par le roman Guerre et Paix de Tolstoï ; la magie opérant durant le dernier quart avec un hymne magnifique, inspirant l’accalmie et qui paraîtra en single (Soon)… Le second titre s’apparente à une jam session peuplée de cris funky, je lui préfère le dernier avec son simili sitar et ses guitares alambiquées, qui me donnent envie d’aller visiter The Lamb Lies down on Broadway… Neuf ans plus tard, leur tube Owner of a Lonely Heart fera connaître Yes au plus grand nombre, dont je faisais alors partie car je ne me suis intéressé que bien plus tard à ces albums autrement précieux.