Tom Waits – Small Change

Né en Californie en 1949, Tom Waits est un chanteur et compositeur américain. Passionné par le rhythm’n blues de James Brown, il apprend la trompette puis la guitare, se fait la main dans les clubs entre San Diego et Los Angeles où il est repéré par Herb Cohen, le manager de Frank Zappa et Tim Buckley. En 1973, il est en première partie des concerts de Zappa et publie son premier album Closing Time, qui le fait connaître l’année suivante grâce aux Eagles qui en reprennent un titre… Paru en 1976 chez Asylum, Small Change permet une entrée douce et franche dans l’univers atypique de Tom Waits, sa voix rauque irradiant Tom Traubert’s Blues entre cordes retenues et piano jazz. I Wish I Was in New Orleans est un peu pompette, suivi quelques verres plus tard de The Piano has been Drinking ; puis en roue libre avec un tambour et quelques coups de cymbales (Pasties & A G-String), Tom me comble à chaque fois que j’écoute Step Right Up ou l’improbable logorrhée d’un bonimenteur, surréaliste et jazzy avec sa ligne de basse et son saxo qui chante… Le livret permet de découvrir les textes touffus de ce disque enregistré en deux semaines, rétif et feutré.

Kreidler – Eve Future Recall

Deux ans se sont écoulés lorsqu’Eve a droit un Recall sur mesure, ce nouvel album de Kreidler amplifiant les trouvailles du précédent dans un ballet musical se rapprochant de Michael Nyman ; entre rondeurs classiques (Vive la Vie) et piano de cinéma (A Canterbury Tale)Whom the Bells Toll regorge de clochettes et le tambour va-t-en-guerre de Luxemburg précède les pizzicato de Cervantes ; Spatz est frais comme Chapelier Fou mais le morceau le plus touchant est chanté en français par une Valérie dont on ne connaît pas le nom (Von Valerie), entre Clair Dietrich et Jean Bart… Et même si ces épopées de xylophones et steel-drums frisent parfois l’easy listening, les traînées de harpes digitales ouvrent un horizon propice à la rêverie ; aussi originales que la pochette incrustée à même le boîtier du cd, une sérigraphie fantomatique répondant à celle déjà réalisée sur Eve Future.

Kreidler – Eve Future

En 2002, pour leur sixième ouvrage les Düsseldorfois sortent la tête de l’éther et présentent Eve Future, un disque de rupture paru chez Strictly Confidential. On pense à A Reminiscent Drive dès le premier morceau (La Casa I) et les cordes pincées de Reflectuum sont associées à René Aubry ; sans renoncer aux structures minimalistes (Clockwerk rompt délibérément le rythme au milieu de l’album), Kreidler repeint la queue des étoiles filantes avec les synthés colorés de Circulus et Solaris, enrichissant leurs puzzles cosmiques de nouveaux instruments, comme le timpani qui permet de couper le cordon avec ces rythmes post rock qui ne leur seyaient qu’à moitié ; et avant de retourner en studio pour un intéressant Recall.

Kreidler – Appearance and the Park

Deux ans après Weekend, Kreidler revient et gagne en homogénéité, leur quatrième album égrenant avec élégance ces rythmes aérés qui font leur signature. Quatre notes répétées le long d’une batterie suffisent à installer Il Sogno di una Cosa, suivi des flux sereins de She Woke up and the World has Changed… On se laisse flotter dans les curieux fluides de Necessity Now et After the Preview ; Good Morning City rappelant les virées de Kraftwerk… La voix de Detlef Weinrich surprend sur Coldness comme si c’était Ui, les saccades technoïdes de Cube n’étant pas loin de Red Snapper… Paru en 1998, Appearance and the Park oscille entre cadences caressantes et pistes plus sinueuses, préparant le terrain pour les déclinaisons sophistiquées d’Eve Future.

Kreidler – Weekend

Kreidler est un groupe de musique électronique allemand formé à Düsseldorf en 1994 par Andreas Reihse, Stefan Schneider et Thomas Klein. À leurs premiers concerts se mêlent lectures et happenings autour de la lutte contre l’extrême droite, ils publient l’album Riva où l’on sent l’héritage krautrock de La Düsseldorf puis deux ans plus tard Weekend chez KiffSM, où ils sont rejoints par Alexander Paulick et Detlef Weinrich… Les synthés analogiques installent un curieux climat sur Traffic Way et son rotor d’hélicoptère, suivis de guitares et batteries rappelant Tortoise ; les boucles de Spat ont un côté Steve Reich avec percussions et accords visqueux, tandis que la basse monotone de Polaroid dialogue avec des ondes acidulées… Hillwood ose l’effet maracas puis les scratchs d’If creusent leur sillon dans de la terre meuble ; modulées et optimistes, les instrumentales de Weekend se succèdent avec légèreté, comme on passe en revue une pile de photos du siècle dernier.

Grandaddy – Sumday

Troisième opus de Grandaddy, Sumday paraît en 2003 chez V2, le label qui a accueilli Mercury Rev en 1998 et dont la voix du chanteur fait parfois penser à celle de Jason Lytle… Après la déflagration technostalgique de The Sophtware Slump, le Californien signe un album plus intime évoquant la folk de Neil Young (I’m on Standby, The Go in The Go-For-It) ou le vague à l’âme de Midlake (Saddest Vacant Lot in all the World, O.K. With my Decay) ; l’énergie d’El Caminos in the West nous mettant la tête en fête avant l’emphase existentielle de The Final Push to the Sum… En mélangeant guitares acoustiques et synthés en demi-teintes, les mélodies de Sumday flottent comme ces cygnes qui cherchent à se réchauffer dans l’eau bleue, sur le tableau en couverture signé Shinzou Maeda.

Grandaddy – The Sophtware Slump

Paru en 2000 et entièrement composé par Jason Lytle, le second album de Grandaddy a marqué le début du XXIè siècle de son empreinte désenchantée. J’en limite les écoutes mais c’est à chaque fois une expérience totale, qui n’a rien perdu de sa vérité 19 ans plus tard… On entre dans le vif du sujet avec les mots adressés à « l’homme de l’an 2000 » sur He’s Simple, He’s Dumb, He’s the Pilot ; gravement beau tandis que les paroles conservent un semblant d’espoir, mais le ton change avec Jed the Humanoid et son synthé désolé, son clavier aussi défait que celui ayant servi à créer ce robot qui commet l’irréparable par manque d’affection… La mélodie de The Crystal Lake redonne des couleurs mais dénonce un monde artificiel, et revoilà Jed qui a eu le temps d’écrire un poème (Beautiful Ground) avant de se court-circuiter… Je n’oublie pas le troublant Miner at the Dial-a-View, où s’engage un dialogue avec une machine préfigurant les excès de Google Earth et Siri réunis ; autant de mauvais rêves narrés avec poésie dans un style electro, qui rappellent des épisodes de la Twilight Zone mais aussi OK Computer paru trois ans plus tôt.