Henryk Górecki – Kleines Requiem/Lerchenmusik

Acquis aux tourments de sa Symphonie n°3, afin de mieux connaître Górecki j’ai choisi son Kleines Requiem für eine Polka, une œuvre pour piano et instruments composée en 1993. Où Henryk démarre Tranquillo et poursuit Impetuso avec un second mouvement où cors et cuivres se taillent la part du lion, le long d’une allée pour piano cisaillé. C’est tortueux, saisissant mais le maître sait ménager ses effets et nous divertit ensuite avec un air de kermesse limite dissonant (Decisio Assai) à rapprocher de Michael Nyman ; avant de conclure sur un Adagio Cantabile apaisé… Écrite neuf ans plus tôt, la Lerchenmusik figure en seconde partie de ce cd paru chez Philips en 1995, dont les frénésies pour piano et clarinette font vite oublier les douceurs au violoncelle qui précèdent, emportant l’auditeur dans un condensé répétitif et qui remue, qui perturbe comme si Philip Glass n’avait pas pris de gants… Libre et entrelacée, nourrie au fracas, la musique avant-gardiste de Górecki survole les petites affaires d’Arvo Pärt sans jamais se laisser enfermer dans les circuits courts de Steve Reich.

Henryk Górecki – Symphonie n°3

Né à Czernica en 1933, Henryk Górecki est un compositeur de musique classique polonais. Il termine ses études de piano et violon dans les années 60, à Paris où il découvre Stockhausen ; puis se consacre à une œuvre protéiforme souvent assimilé au courant minimaliste, à mes oreilles pourtant Górecki va bien au-delà et préfigure autant son compatriote Preisner qu’il prolonge Silvestrov… Je l’ai découvert dans les années 90 avec sa Symphonie n°3, écrite en 1976 et composée de trois mouvements d’une lenteur assommante, mystique et addictive, qui s’insinue comme un baume de 54 minutes continûment injecté d’une seringue… Invitée dans une forêt noire de cordes, la soprano Dawn Upshaw dissémine son chant plaintif, égrène avec parcimonie des mots retrouvés sur le mur d’une prison nazie à Zakopane et les arpèges s’éteignent au loin, redonnant sa valeur à l’infime avant la mélopée d’une mère en deuil… Avec la Cinquième de Beethoven et le Requiem de Mozart, c’est l’un de mes premiers shoots de musique classique, qui m’a marqué à vie et que j’aime savourer tard dans la nuit, sa pureté chaque fois renouvelée à portée de platine.

Iron Maiden – The Number of the Beast

Un an après Killers, la « vierge de fer » peaufine son image de groupe metal désireux de faire son trou. Shooté en permanence, le chanteur Di’Anno a été remplacé par Bruce Dickinson dont la tessiture me rappelle Brian Johnson, lyrique sur Children of the Damned et 22 Acacia Avenue ; enflammé lorsqu’il incarne un pendu (Hallowed be thy Name)… Le Diable a été mis en abîme sur la pochette colorée, un dessin signé Derek Riggs en continuité avec les autres albums ; au-delà de ces références sataniques, The Number of the Beast est une œuvre sur l’enfermement, son titre The Prisoner éclairant celui de Tears for Fears, dont l’incipit reprend le dialogue (rituel) d’un épisode de la série The Prisoner… « I know where I’m going… out! » Un disque vertigineux, ravageur et dont l’intérêt musical déborde les frontières métalleuses, acheté l’année de mes 14 ans dans le village de ma grand-mère, chez un droguiste qui proposait quelques vinyles au milieu d’aspirateurs et de produits d’entretien.

Iron Maiden – Killers

Formé en 1975 par Steve Harris à basse et Dave Murray à la guitare, Iron Maiden est un groupe de heavy metal britannique. Ils se font connaître dans les clubs et publient un premier album éponyme trois ans plus tard, complétés par le batteur Doug Sampson et le chanteur Paul Di’Anno… Paru en 1981, avec Adrian Smith Killers voit l’arrivée d’un second guitariste, donnant au groupe sa couleur sonore trépidante et travaillée, en rupture avec les accents blues des aînés de Led Zeppelin ou Black Sabbath… Un album qui lâche le frein à main à partir de Murders in the Rue Morgue, en référence à la nouvelle de Poe, les changements d’allure de Genghis Khan rappelant Forgotten Sons… La basse est démente sur le morceau éponyme, suivie d’une guitare dans l’esprit de Neu!Twilight Zone n’a pas de rapport avec la série de Rod Serling et Prodigal Son est lyrique : buriné comme de la couenne, Killers est recommandé pour bien démarrer la journée.

Greatest Hits of the 70’s

J’ai acheté cette compilation pour retrouver Popcorn, interprété en 1972 par Hot Butter et considéré comme le premier tube de l’histoire de la musique electro. Composé trois ans plus tôt par Gershon Kingsley sur synthé Moog, il figurait aussi parmi les 45 tours dont j’ai hérité en même temps que ma première platine vinyle ; et l’émotion reste intacte à chaque fois que j’écoute ces trois minutes de cymbales et cabrioles monophoniques… Cette madeleine mise à part, trois titres que mes parents devaient écouter dans la Simca 1000 me sont revenus en mémoire : It’s a Heartache (Bonnie Tyler), Some Girls (Racey) et surtout Baker Street de Gerry Rafferty, son saxo légendaire et ses glissandos pour clavier éthéré… D’autres curiosités rendent charmant ce disque précurseur des années 80 : Beach Baby de First Class imitant les Beach Boys, George Baker et sa Paloma Blanca dont les trémolos de flûte rappellent l’ambiance des séries télévisées comme Goldorak, le rock’n folk de Kincade (Dreams are Ten a Penny) ou encore The Man who Sold the World de David Bowie, en duo avec Lulu pour une tranche de glam.

Hidden Orchestra – Archipelago

Deux ans après Night Walks, les elfes de Hidden Orchestra nous embarquent dans un nouveau périple drum’n bass riche en escales, en escalades jazz (Overture) suivies de trompettes en vrille où une folie percussive galvanise un piano rampant (Spoken)… Les paliers ascensionnels de Flight rappellent The Penguin Café Orchestra et Hushed se fend d’une intro à la Disintegration, rapidement compensée par des flûtes mais le cœur y est ; Reminder échafaude une tension aussi épique qu’un morceau de Hybrid tandis que Disquiet est dément dans sa progression post rock gorgée de chœurs et de harpes, de bouteilles de verre bruissant ; ça grimpe à n’en plus finir on dirait du Vangelis en mieux, ce morceau me fait flipper à chaque fois, assorti d’une furieuse envie de lâcher mon pré carré… Entre Aim pour la pêche, Red Snapper pour le swing et Boards of Canada pour les petites surprises affleurant à nos tympans, Archipelago est un grand cru.

Hidden Orchestra – Night Walks

Formé à Edinburgh en 2010 par le bassiste et claviériste Joe Acheson, Hidden Orchestra est un groupe britannique de musique avant-gardiste combinant trip hop et jazz, post rock et electro. Avec Poppy Ackroyd au piano et violon, Jamie Graham à la batterie et Tim Lane au trombone, Joe Acheson invite des musiciens de formation classique à ajouter leur partition sur les compositions du groupe, puis les recombine en studio pour aboutir à ce qu’il nomme un « orchestre imaginaire… » Des morceaux de longue durée qui prennent le temps de faire monter l’adrénaline dans l’esprit post rock (Antiphon), du jazz downtempo avec samples et clarinette (Footsteps, Undergrowth), des superpositions rythmiques rappelant les ambiances de Cinematic Orchestra (Dust, Stammer) ou bien jazzy électronifié façon Henri Texier (Tired and Awake) : avec Night Walks Hidden Orchestra distille ses vibrations orchestrales avec élégance, le temps d’un film fantastique que l’auditeur réalise lui-même dans la tête.

Miguel Zenón – Alma Adentro

Le saxophoniste alto portoricain Miguel Zenón est né à San Juan en 1976. Il découvre la musique de Charlie Parker durant ses études à la Escuela Libre de Música, déménage à New York et obtient un Master de jazz à la Manhattan School of Music… Paru en 2011 et sous-titré « The Puerto Rican Songbook », Alma Adentro revisite dix chansons du répertoire portoricain à travers des compositions de Rafael Hernández à Curet Alonso en passant par Pedro Flores, Sylvia Rexach et Bobby Capó… J’aime Juguete et son ouverture sur les chapeaux de roue, l’orchestre se lâchant d’emblée ; ou bien Perdon qui démarre en douceur avant de tout déballer. Silencio et Olas y Arenas se rapprochent un peu trop du jazz modal à la Miles Davis, éblouissants sont en revanche les morceaux lents, sensuels et qui donnent envie de danser (Incomprendido, Temes) ; Amor s’écoutant comme la bande son d’un épisode de la Twilight Zone… Suave et rafraîchissant, je situerais Alma Adentro entre Chet Baker et Eddie Gomez.