Radiohead – The Bends

Deux ans après Pablo Honey, Radiohead poursuit sa mue et revient avec The Bends, où les synthés prennent du galon et les paroles s’étoffent. Je les découvre avec ce disque acheté par hasard lors de mon premier voyage à Londres en 1995, conquis après deux minutes d’écoute au casque chez un disquaire. En novembre cette même année, j’assiste à leur concert à la Laiterie de Strasbourg. Presque personne ne les connaissait, en petit comité… D’abord noyé dans la brume, Planet Telex déroule une atmosphère unique, où la voix saturée n’en révèle pas moins sa fragilité… Dominé par un gros son l’assimilant à la britpop, l’album est émaillé de moments lyriques (High and Dry, Fake Plastic Trees) où le chant suit une guitare tranquille, planante et qui culmine avec (Nice Dream) et Street Spirit (Fade Out)… J’ai du mal avec My Iron Lung mais Bullet Proof rattrape le coup ; inégal et parfois tapageur, The Bends innove et annonce de grandes manœuvres.

Radiohead – Pablo Honey

C’est à 17 ans que le chanteur et guitariste Thom Yorke fonde le groupe de musique électronique Radiohead, en 1985 non loin d’Oxford. Accompagné de camarades de classe (Ed O’Brien à la guitare et aux claviers, Johnny et Colin Greenwood à la guitare et à basse, Phil Selway à la batterie), ils se nomment d’abord « On a Friday », se forgent une réputation sur scène et publient leur premier album en 1993… Hormis Creep qui vaut à elle seule de conserver cet opus, l’accord ineffable entre la guitare et la voix de Yorke sont déjà présents sur Stop Whispering ou Blow Out ; tandis que d’autres titres (How Do You?, Ripcord, I Can’t)  font plutôt songer à une bouillie de Blur avec des morceaux de Sonic Youth… Album non représentatif de l’œuvre de Radiohead, la quête d’identité de Pablo Honey n’est pas dénuée d’intérêt. « I’m a creep, I’m a weirdo, what the hell am I doing here? »

Merzbow – Door Open at 8 AM

Masami Akita est un compositeur japonais né à Tokyo en 1956. Versé dans la musique expérimentale à la manière des Throbbing Gristle, il adopte le pseudonyme de Merzbow en référence à l’œuvre du dadaïste Kurt Schwitters, lequel a graduellement transformé sa maison en un moulage géant de plâtre et de collages dans les années 20… Paru en 1999 sur le label Alien8, Door Open at 8 AM propose 56 minutes… de bruit. Passée l’Intro et son groupe électrogène évoquant brièvement Neu!, on a l’impression d’être une fourmi à un millimètre d’un disque dur tournant à plein régime (Jimmy Elvins in Traffic) ; l’élan cosmique du titre éponyme se rapprochant de La Création du Monde, à condition d’oublier toute idée narrative… Les boucles arides de The Africa Brass me font penser aux sons que faisait un minitel au moment de la connexion, tandis que Metro and Bus transporte entre deux quartiers hostiles ; ce disque n’est pas electro mais plutôt électrique, l’écouter en entier est une épreuve infernale (et par là même remarquable), après laquelle même les Pléïades ressemblent à du Mozart.

Ignacy Jan Paderewski – Intégrale de l’Œuvre pour Piano

Ignacy Jan Paderewski est un pianiste et compositeur polonais né en 1860. Sa mère meurt peu après sa naissance, stimulé par son père il sort diplômé du conservatoire de musique de Varsovie à 19 ans, se marie l’année suivante puis perd successivement son épouse et leur enfant… Il s’expatrie à Berlin, rencontre Richard Strauss et au fil des années se fait un nom comme pianiste de concert entre Vienne et Strasbourg, puis Londres et New York à partir de 1890… Les trois mouvements de la Sonate n°21 ouvrent ce disque paru chez Accord et interprétées par Waldemar Malicki, 33 minutes exaltées où plane la mémoire du compatriote Chopin, son aîné de cinquante ans… Plus intimes, les piécettes de l’Opus 16 m’évoquent Satie, en particulier la délicatesse de Tema Variado ou la légèreté accidentée des Leyenda.

Imagineoir 78

– Quand j’étais petit, je disais : « Ah, que j’aime à faire connaître ce nombre utile aux sages. »
– 2,31415926535 ? C’est idiot !
– Oui, mais au moins la virgule était bien placée.

Heligoland – Pitcher, Flask & Foxy Moxie

Producteur discret et claviériste sur les derniers albums de Talk Talk, Tim Friese-Greene est un chanteur et musicien britannique né à Leicester en 1955. Six ans après Laughing Stock, il poursuit sa carrière en solo sous le pseudonyme Heligoland, du nom d’un archipel allemand situé en mer du Nord… Paru en 2006, Pitcher, Flask & Foxy Moxie séduit sans chercher à faire le beau, habité au piano (Semantics Got Me Caned) ou indompté à la guitare (Black Girl), son harmonica sporadique évoquant le son de Talk Talk (Fruit, Clasp)… Avec les chœurs enfantins de Lee et Tracey Howton, Tim joue de la plupart des instruments entre folk et indie pop, sa voix rauque ou flûtée révélant un univers original bouclé avec maestria par She Walked with Me to the End of the Stars, où la guitare a les coudées franches et rappelle les ardeurs d’un Graham Coxon.

Pat Metheny – Still Life (Talking)

En 1987, Pat Metheny prend ses distances avec ECM et une certaine idée de l’improvisation, le label de Jan Garbarek étant connu pour imposer un temps de travail en studio limité, et publie son album Still Life (Talking) chez Geffen… Si la production s’en trouve étoffée, l’esprit reste intact avec Minuano où le chant se promène de haut en bas le long de la partition. So May it Secretly Begin et Last Train Home éblouissent par leur agilité, les airs latin jazz de (It’s Just) Talk n’apportent pas grand-chose mais les murmures chantés de Third Wind transportent à la manière d’Amir selon Henri Texier… On remonte à la surface avec le piano de Lyle Mays (In Her Family), entre cymbales inversées et enjolivements new age superfétatoires ; alors même s’il ne possède pas la magie naturelle d’Offramp, cet opus offre de bons moments de jazz fusion.

Pat Metheny – First Circle

Deux ans après Offramp, entre marche militaire et cirque fou Forward March entame ce quatrième album par une trompette dissonante et un orchestre désaccordé surprenants. Yolanda, You Learn enchaîne avec son tempo nerveux et ce chant vocalisant qui suit la mélodie comme dans une bulle de Gould ; suivi des neuf minutes de The First Circle où les à-coups de caisse claire rappellent Spirit of Eden, guitare et piano soutenant des clochettes aussi tendres que chez les Nits… On pense à Ponty sur If I Could dont les cordes avancent seules sur fond de barques synthétiques, comme on marche sur la plage au lever du jour ; puis End of the Game prend le temps de s’étendre et offre un panorama grandiose… Invité à chanter sur Más Allá, Pedro Aznar rompt un peu le charme et Praise boucle la fête avec des flûtes exagérées, mais les autres titres ouvrent bien des horizons et font de First Circle un disque candide et virtuose, quoique parfois coton.