Goldfrapp – Felt Mountain

Formé à Londres en 1999 par la chanteuse Alison Goldfrapp et le claviériste Will Gregory, Goldfrapp est un duo de trip hop britannique. Alison étudie les beaux arts jusqu’à sa rencontre avec Tricky qui l’embauche comme choriste, puis Orbital en 1994… Paru en 2000, leur premier opus Felt Mountain s’ouvre sur Lovely Head dont les sifflements sont devenus un classique, associés à un synthé caoutchouteux et au chant d’Alison évoquant vaguement Portishead ; sauf que Beth Gibbons fait ça beaucoup mieux. Les traficotages vocaux de Deer Stop en sont même irritants, rattrapés par le titre éponyme où une certaine personnalité point derrière ces gammes chantées à tue-tête… Alléchant à sa sortie où il tutoyait Come From Heaven, dix-neuf ans plus tard Felt Mountain paraît bien essoufflé à nos oreilles qui en ont entendu d’autres ; et l’on se souviendra plus durablement de la collaboration d’Alison sur trois titres du chef d’œuvre d’Orbital : In Sides que je file écouter pour terminer cette journée mieux qu’elle n’avait commencé.

Pôl O’Ceallaigh – Celtic Drones

Pôl O’Ceallaigh est un chanteur et musicien irlando-américain né en 1964 dans le Massachussets. Membre de la Kelly Family dès son plus jeune âge, un groupe de musique folk qui sillonne l’Europe depuis plusieurs générations, il a enregistré trois albums solo entre 1991 et 1997. Son instrument favori est la vielle à roue, puis le violon et le saxophone, la flûte… Il jouait debout à Strasbourg en 1995, place Kléber le jour où je suis allé réserver mon voyage en autocar pour l’Irlande ; la coïncidence était belle et sa musique m’a fait rêver, je lui ai acheté son disque Celtic Drones enregistré deux ans plus tôt à Galway… Appartenant au registre traditionnel, ses chansons sont pleines d’allant (The Wearing of the Green, The Dancing Master) ou de complaintes (Four Green Fields, Danny Boy) ; Pôl à son aise dans le recueillement qui rappelle l’album Sean-Nos Nua de Sinéad O’Connor et où figure également I’ll Tell My Ma… À certains morceaux vient s’ajouter une flûte alerte (Paddy Taylor’s Jig, Drowsy Maggie), qui me donne envie de boire une Kilkenny avant d’aller visiter Dunmore Cave.

Noir Désir – Des Visages des Figures

Dernier et meilleur disque de Noir Désir, Des Visages des Figures paraît le 11 septembre 2001, soit deux ans avant l’homicide de Marie Trintignant par Bertrand Cantat. Le fait est inhumain, condamnable et Cantat l’a été, son choix de remonter sur scène en 2010 est déplacé (et par ailleurs sans intérêt) ; impossible en revanche d’effacer la trace de cet album que j’ai écouté des dizaines de fois jusqu’au jour du crime, dont la virtuosité reste entière et qui rend justice au talent d’un quatuor à son apogée… Visionnaire à l’harmonica avec Le Grand Incendie, complice derrière la guitare folk du Vent Nous Portera, poétique en hommage à Léo Ferré (Des Armes) ; viscéral dans L’appartement puis À l’envers à l’endroit pour la décroissance, Lost dans la « techno-cité » et OuLiPien aux côtés de Brigitte Fontaine dans un collage surréaliste de 23 minutes consacré à L’Europe : on sort bluffé de ce disque engagé, entre la rage des mots et le son de guitares assagies… Noir Désir est un groupe de rock français créé à Bordeaux en 1980 par le batteur Denis Barthe, le guitariste Serge Teyssot-Gay, le bassiste Frédéric Vidalenc (puis Jean-Paul Roy) et le chanteur Bertrand Cantat ; dissout en 2010.

Ryuichi Sakamoto – Love is the Devil

En 1998, Sakamoto signe la bande originale de Love is the Devil, un film de John Maybury relatant la vie du peintre Francis Bacon à travers sa relation passionnelle avec George Dyer. Une œuvre immersive grâce à la manière dont les personnages sont filmés, Derek Jacobi et Daniel Craig passés au prisme déformant de la caméra comme s’ils évoluaient dans un tableau de Bacon lui-même ; pour un résultat aussi convaincant que le Van Gogh de Pialat et qui méritait un vrai travail sonore… Ryuichi Sakamoto est l’homme de la situation, avec ses 28 segments instrumentaux comme autant de touches figuratives, marquées par un piano lumineux (Bathroom, Bed, Atelier) et des cordes tortueuses (Ny), des rumeurs cauchemardesques (Boxing, Fall, Redman 3) avant de finir avec le morceau éponyme où la vie s’écoule en accéléré, comme d’un tube d’acrylique mal refermé tandis que défile le générique de fin… Un disque fiévreux, diapré et qui fait penser à la Viral Sonata composée l’année d’avant, plus homogène que Merry Christmas Mr. Lawrence et accompagné d’un livret souvenir dans son édition digipack, pour un aller simple vers les affres de la création.

Ryuichi Sakamoto – Merry Christmas Mr. Lawrence

Né à Tokyo en 1952, Ryuichi Sakamoto est un compositeur japonais. Après avoir étudié la musique classique et ethnique, il rejoint le trio Yellow Magic Orchestra en 1978, précurseur du genre synthpop. Il signe la bande originale de Merry Christmas Mr. Lawrence en 1983, un film de Nagisa Oshima dans lequel il tient également le rôle principal aux côtés de David Bowie… L’action se déroule dans un camp de prisonniers durant la seconde guerre mondiale, où se joue le destin de deux hommes que tout semble opposer, servie par des plages instrumentales brèves alternant avec quelques chansons (Ride, Ride, Ride) dont l’interprétation finale de David Sylvian (Forbidden Colors) qui reprend le thème principal décliné plusieurs fois le long du disque ; un leitmotiv aussi célèbre que sa légèreté est trompeuse, ambigüe à l’image du film entre synthé et percussions orientales… Onirique sous un torrent de flashback (Before the War) ou une plainte de cordes (Germination) ; morne tandis que le tonnerre gronde (Assembly) ou émaillé d’effets impromptus (Last Regrets) ; combinant electro et classique cette bande originale multiplie les impressions.

Mazzy Star – So Tonight That I Might See

Paru trois ans après She Hangs Brightly, le second album de Mazzy Star a gagné en langueur, en songes racontés par la voix moelleuse de Sandoval et la guitare déliée de Roback. On démarre avec Fade Into You et son tambourin discret, leur titre le plus connu avec Asleep from Day ; puis les orgues de Mary of Silence plongent dans une torpeur rappelant Murder Ballads… La reprise de Five String Serenade d’Arthur Lee couve à feu doux sous des cordes retenues, sauvages l’instant d’après avec She’s My Baby (« ain’t that something… ») où infuse un bouillon d’inquiétude… Tout aussi rocks sont les accords furtifs de Bells Ring rappelant Osez Joséphine ; et un rien country avec Into Dust, autre délicatesse composée hors des sentiers rebattus de la pop, ténébreuse et originale tandis que Lana jouait encore à la poupée… Rebelle et étoffé, So Tonight That I Might See est vraiment indé.

Mazzy Star – She Hangs Brightly

Formé en 1989 à Santa Monica, Mazzy Star est un groupe de rock américain indépendant. Membre d’Opal depuis 1983 (en hommage à Syd Barrett), le guitariste David Roback se sépare de la bassiste Kendra Smith et recrute la chanteuse Hope Sandoval, dont la voix caractérise Mazzy Star dès leur premier album paru en 1990, She Hangs Brightly entre folk et dream pop imprégné de blues… Intimiste (Blue Flower) et mélancolique (Ride it On), psychédélique (Taste of Blood) ou enchanteresse sous les soubresauts de Ghost Highway ; la slide guitar et les rythmes de Mazzy Star touchent au cœur avec un dépouillement que Lana Del Rey n’atteindra jamais, leurs voix offrant de troublantes similitudes… Apprécié de Kurt Kobain, Mazzy Star va confirmer son avantage avec So Tonight That I Might See, et en attendant me donne envie de faire une virée nocturne du côté de Mulholland Drive. « You’re a ghost on the highway, and I love you forever… »

Urmas Sisask – Le Cycle du Ciel Étoilé

Urmas Sisask est un compositeur estonien né en 1960 à Rapla. Féru d’astronomie, il est l’inventeur d’un système « astromusical » fondé sur les trajectoires des planètes et compose Le Cycle du Ciel Étoilé entre 1980 et 1987 ; du Rêve au Bonheur en passant par la Giration et l’Acuité, 29 vignettes où l’on se sent proche de la constellation de Debussy… Son interprétation des Pléïades est du voyage, 9 minutes harmonieuses qui font oublier Xenakis même si Urmas sait aussi être hardi, Orion étant associée à une Coagulation frénétique… Enregistré à Tallinn en 1993 par le pianiste Lauri Väinmaa et paru chez Finlandia, ce disque foisonnant rappelle dans sa forme 60 Seconds for Piano avec l’unité en plus ; une vision céleste 70 ans après Les Planètes, qui sans atteindre le sublime Calme dans les Étoiles fait passer un moment nourrissant.