Steve Reich – Music for 18 Musicians

Comme son nom l’indique, Music for 18 Musicians se joue avec dix-huit instruments dont quatre pianos, des clarinettes et des cordes, marimbas, vibraphones, maracas et quatre voix féminines. Divisée en quatorze sections sur le papier, l’œuvre est exécutée d’une traite et se déguste sans blanc. Reich l’a composée entre 1976, elle dure 56 minutes où crawlent des rythmes sourds, métalliques annonçant Different Trains mais aussi Electric Counterpoint écrit pour Pat Metheny ; ainsi que l’introduction de phrases mélodiques en rupture avec ses précédents travaux… La répétition est allègre, les notes se mélangent comme un alchimiste déverse ses fluides et la magie s’installe sans effort, pour une croisière contemplative à condition d’oublier ce que l’on croyait savoir de la musique minimaliste, ici et plus que jamais musique de métamorphose.

Steve Reich – Variations…/Music for Mallet…/Six Pianos

Entre 1973 et 1979, Steve Reich écrit Variations for Winds, Strings and Keyboards ; Music for Mallet Instruments, Voices and Organ et Six Pianos. Trois compositions où l’on reconnaît aussitôt sa patte de sériel-musicien, ordonnées ici de la plus flatteuse à la plus expérimentale… Des gazelles en danger sautillent dans la prairie du premier de ces trois instants, le mélange des cordes et du vent évoquant le raffinement de Michael Nyman ; suivies de ces voix érigées en tant qu’instrument déjà rencontrées sur Drumming, le temps d’un vagabondage molletonné. On termine avec quatre pianos jouant des notes différentes à un rythme identique, autant de branches sonores sur lesquelles deux autres claviers viennent se greffer pour vingt minutes riches en ramifications… Le livret de ce cd paru chez Deutsche Grammophon s’étend longuement sur la méthode, plutôt pointue mais en définitive peu importe le pourquoi du comment, ces Variations continuent de pousser même lorsque le disque s’arrête.

Steve Reich – Drumming

En 1971, après avoir travaillé aux côtés de Moondog et revenant d’un voyage au Ghana où il s’est intéressé aux percussions africaines, Steve Reich compose Drumming dont la Part I se joue à quatre paires de bongos et des baguettes, où une austérité de surface se dissipe bientôt vers un continent de rythmes hypnotiques… Neuf personnes jouent de trois marimbas en Part II, accompagnées de deux femmes dont j’ai longtemps pris les voix flûtées pour un instrument à part entière ; auxquelles succèdent les glockenspiels de la Part III, conduite par quatre musiciens et ruisselante comme un mur de pluie que l’on franchit entre des sifflements paisibles. Ces parties s’enchaînent parfaitement et constituent la plus longue œuvre de Steve Reich, qui se referme avec tous les protagonistes dans une Part IV où la constellation achève de se former… Voilà une heure de vibrations pour esprits ludiques qui passe comme un charme,  à écouter en route vers une soirée chez John Lurie, ou de retour d’un bal dansant de Guem.

Steve Reich – Phase Patterns/Pendulum Music/Piano Phase/Four Organs

Steve Reich est un compositeur américain né à New York en 1936, considéré avec Terry Riley comme le précurseur de la musique minimaliste. Il apprend le piano à la Juilliard School dont est également issu Philip Glass, puis découvre le principe du phasing en 1965, où des magnétos répètent en boucle des séquences plus ou moins décalées… Publiées chez Wergo et interprétées par l’ensemble avantgarde, ses premières compositions remontent à 1967 et l’on démarre avec Phase Patterns où un orgue, non deux orgues jouent la même chose, enfin presque ; ça s’éloigne et ça se superpose pour mieux rester en place, c’est envoûtant comme une transe… Des bruits sourds jouent au tennis de table sur Pendulum Music, angoissants de lenteur ; puis Piano Phase tricote comme Gould lorsqu’un second piano lui donne la réplique, prend le dessus telle une araignée se prépare au festin d’une mouche prise au piège… Four Organs est mon voyage préféré, quatre orgues dont les accords se rallongent sur fond fixe de maracas, sculptant mesure après mesure une phrase qui relègue le Boléro au rang d’analphabète. Une pulsation nécessaire comme un être vivant, qui se perfectionne à chaque nouvelle note.

Sufjan Stevens – Illinois

Sufjan Stevens est un chanteur et compositeur multi-instrumentiste américain né en 1975. Appliqué à l’école, il apprend le hautbois et la guitare, le banjo dont il joue majoritairement et publie son premier album à 25 ans ; mais c’est avec Michigan que sa carrière décolle trois ans plus tard, un album dédié à sa région natale initiant le projet « Fifty States » où Sufjan devait composer un album pour chaque état américain ; mais il s’est arrêté au bout de 4 % du job, s’étant pris pour Dieu un peu vite et déclarant que « c’était une blague… » Illinois paraît en 2005, disque d’une rare sophistication relatant des faits historiques ou anecdotiques liés à cette région. Ça commence comme Patrick Watson (Concerning the UFO Sighting…) et se termine à la manière de Steve Reich (Out of Egypt…), entre les deux ce sont 70 minutes de musique de chambre mêlant pop et classique, chapelets d’arpèges chargés de louanges ; c’est méritoire et j’aimerais aimer ça mais quelque chose ne passe pas, comme un bol de céréales quand il n’y a pas assez de lait.

Supertramp – Famous Last Words

Trois chansons m’empêchent de faire l’impasse sur le dernier album digne du nom de Supertramp. It’s Raining Again et son couple saxo-piano qui a marqué 1983 et m’a fait découvrir le groupe, où la pluie noie le cœur avant la prochaine éclaircie ; C’est le Bon pour sa ritournelle idéaliste sur fond quasi-folk à la guitare 12 cordes ; et la ravageuse Don’t Leave Me Now, qui boucle l’album sur une mélancolie durable, correspondant en outre à un souvenir personnel au sujet duquel je pourrais écrire un roman… Ces trois titres de Hodgson mis à part, Know Who you are est un slow poignant et l’amour de Davies porté à Bonnie a du chien ; en revanche Waiting so Long est aussi laborieux qu’un solo de Gilmour sur The Division Bell… Album évoquant la fragilité des rapports humains, Famous Last Words précède le départ de Roger pour une aventure solitaire sans magie, signant la mort spirituelle du groupe et je préfère me rappeler le jour où mon meilleur ami m’a prêté ce disque qu’il possédait en vinyle ; nous avions 15 ans et tandis que je me demandais ce que je foutais sur cette planète, lui jouait du piano comme Chopin.

Supertramp – Paris

Enregistré au Pavillon de Paris fin 1979 lors du « Breakfast Tour », ce double album live reprend quinze titres des quatre derniers albums de Supertramp, et un inédit anecdotique (You Started Laughing). Les classiques sont là (School, The Logical Song, Dreamer, Bloody Well Right, A Soapbox Opera…) et juste avant Breakfast in America, Roger Hodgson s’adresse au public en français, détaillant son déjeuner entre « mousseline, spaghettis et beaucoup de vin ! » Il dit aussi son plaisir de revenir sur scène à Paris, évoquant avec ironie le souvenir de leur premier concert au Bataclan quatre ans plus tôt, où il n’y avait que 200 spectateurs… From Now On et Rudy sortent du lot, ainsi que Crime of the Century et son saxo définitif ; la prise de son permet une bonne immersion mais l’ensemble est plutôt casanier, et ces 90 minutes n’ont pas le tempérament d’un concert des Nits ou de Bauhaus.

Supertramp – Breakfast in America

Paru en 1979, le sixième opus de Supertramp enchaîne dix chansons à peu près parfaites. Aussi peu rock progressif que Thriller, on peut tout de même parler d’un concept album autour de la société américaine, avec sa pochette où la serveuse d’un dining incarne la statue de la Liberté… Le piano vient de loin sur Gone Hollywood, la batterie sculpte une allée pour le saxo de Halliwell et tout est prêt pour The Logical Song où sont récités les souvenirs d’internat de Hodgson, aussi désenchantés que la musique est optimiste… Davies chante sur Goodbye Stranger ou l’histoire d’une séparation avec sifflets, basse au taquet et des chœurs enjoués comme les Beach Boys ; Roger rêve du grand départ même si sa petite amie n’y survivrait pas (Breakfast in America), en quête d’une nouvelle résidence intérieure sur Take the Long Way Home, superbe à l’harmonica avant le saxo plaintif de Casual Conversations… Le synthé brumeux de Child of Vision envahit la plaine où le Wurlitzer s’impose avec la même personnalité que l’orgue des Doors, un solo de deux minutes éteignant ce disque à l’ambivalence contagieuse et au son magnifique, festival pour le cœur et les entrailles.

Supertramp – Even in the Quietest Moments…

Even in the Quietest Moments… a été enregistré aux États-Unis en 1977. Après Give a Little Bit, un appel à l’amour ouvertement inspiré par les BeatlesLover Boy traîne la patte et l’on est mieux touché avec le titre éponyme, qui s’insinue par paliers où les voix se superposent à des mots répétés comme une prière… Downstream nous promène en bateau le long d’une rivière de piano, signée et interprétée par un émouvant Rick Davies ; lequel refuse ensuite de se conformer à la réalité sur le séduisant From Now On. « Guess I’ll always have to be living in a fantasy… » Privé de l’identité sonore du piano Wurlitzer, ce cinquième album laisse une impression de remplissage renforcée par le morceau final, Fool’s Overture qui ne tient pas la distance malgré une entame qui le fait flirter un instant avec l’immatérialité de Yes… On apprécie le retour des paroles dans le livret, et la mise en abîme sur cette photo où un membre du groupe porte la couverture du précédent album sur son tee shirt.