Steve Reich – Different Trains/Electric Counterpoint

Lorsque Steve Reich décide d’appliquer sa méthode à une histoire vraie, le résultat est un choc musical marquant. Composées en 1988, les trois parties de Different Trains relatent les voyages qu’il effectuait enfant entre 1939 et 1942, de New York à Los Angeles où résidaient ses parents séparés. Reich a enregistré a posteriori les voix de la gouvernante qui l’accompagnait alors, ainsi qu’un bagagiste qui effectuait le même trajet, de courtes phrases suivies à toute allure par un quatuor à cordes (America – Before the War) vers la seconde partie où ce sont les mots de rescapés de la Shoah qui se mêlent à la furie des locomotives (Europe – During the War), noyés parmi les sirènes et les sifflets de train ; et lorsque la fin de la guerre est annoncée (After the War), incrédules ces voix quittent le quai où nous demeurons renversés, frappés par cette expérience à rapprocher du Requiem de David Axelrod… Un an plus tôt Steve Reich avait composé Electric Counterpoint, aidé de Pat Metheny dont la guitare ajoute sa pulsation sur fond d’autres guitares ; apaisement bienvenu discrètement ajouté à ce disque ineffable.

Steve Reich – Sextet/Six Marimbas

En 1985, Reich signe Sextet et renoue avec le dépouillement de Drumming. Il s’agit d’une commande pour un spectacle de la chorégraphe Laura Dean (Impact) où figurent synthétiseurs, vibraphones et tam-tam ; en cinq mouvements à la rondeur sous-marine (2nd), d’une douceur élégante qui vous prend par la taille (3rd) avant une suite d’accords presque new wave (4th), vers un précipité percussif digne d’un générique télé des années 80… Adroitement ajouté sur ce disque paru chez Nonesuch, Six Marimbas date de 1986 et transpose Six Pianos écrit treize ans plus tôt. Une cascade de fraîcheur naturellement boisée, parfaite pour arrondir les angles car Steve ne s’écoute pas forcément fort mais en silence, oui ; ici sans chant pour le plaisir d’un mille-feuille tamisé.

Steve Reich – The Desert Music

Huit ans après Music for 18 Musicians, Steve Reich écrit The Desert Music où un chœur de 27 voix interprète des poèmes de William Carlos Williams, avec une adéquation frappante entre leur contenu et la façon dont Reich fait de la musique.  « Well, shall we think or listen? », question posée dans le Second Movement où les cuivres stridulent comme dans Tubular Bells… Des sirènes anxiogènes perméabilisent la scie des violons (Third Movement, Part One) et un vibraphone remet tous les instruments d’accord entre chaque séquence ; 89 musiciens sont nécessaires à l’exécution de cette œuvre où la théorie de Reich est énoncée dans une mise en abîme évoquant l’expérience d’Alvin Lucier, le projet a tout pour plaire mais se complaît dans une routine autoparodique, prouesse psalmodiée et plutôt désincarnée, dont on attend d’être délivré… « It is a principle of music to repeat the theme. » (Third Movement, Part Two)

Steve Reich – Music for 18 Musicians

Comme son nom l’indique, Music for 18 Musicians se joue avec dix-huit instruments dont quatre pianos, des clarinettes et des cordes, marimbas, vibraphones, maracas et quatre voix féminines. Divisée en quatorze sections sur le papier, l’œuvre est exécutée d’une traite et se déguste sans blanc. Reich l’a composée entre 1976, elle dure 56 minutes où crawlent des rythmes sourds, métalliques annonçant Different Trains mais aussi Electric Counterpoint écrit pour Pat Metheny ; ainsi que l’introduction de phrases mélodiques en rupture avec ses précédents travaux… La répétition est allègre, les notes se mélangent comme un alchimiste déverse ses fluides et la magie s’installe sans effort, pour une croisière contemplative à condition d’oublier ce que l’on croyait savoir de la musique minimaliste, ici et plus que jamais musique de métamorphose.

Steve Reich – Variations…/Music for Mallet…/Six Pianos

Entre 1973 et 1979, Steve Reich écrit Variations for Winds, Strings and Keyboards ; Music for Mallet Instruments, Voices and Organ et Six Pianos. Trois compositions où l’on reconnaît aussitôt sa patte de sériel-musicien, ordonnées ici de la plus flatteuse à la plus expérimentale… Des gazelles en danger sautillent dans la prairie du premier de ces trois instants, le mélange des cordes et du vent évoquant le raffinement de Michael Nyman ; suivies de ces voix érigées en tant qu’instrument déjà rencontrées sur Drumming, le temps d’un vagabondage molletonné. On termine avec quatre pianos jouant des notes différentes à un rythme identique, autant de branches sonores sur lesquelles deux autres claviers viennent se greffer pour vingt minutes riches en ramifications… Le livret de ce cd paru chez Deutsche Grammophon s’étend longuement sur la méthode, plutôt pointue mais en définitive peu importe le pourquoi du comment, ces Variations continuent de pousser même lorsque le disque s’arrête.

Steve Reich – Drumming

En 1971, après avoir travaillé aux côtés de Moondog et revenant d’un voyage au Ghana où il s’est intéressé aux percussions africaines, Steve Reich compose Drumming dont la Part I se joue à quatre paires de bongos et des baguettes, où une austérité de surface se dissipe bientôt vers un continent de rythmes hypnotiques… Neuf personnes jouent de trois marimbas en Part II, accompagnées de deux femmes dont j’ai longtemps pris les voix flûtées pour un instrument à part entière ; auxquelles succèdent les glockenspiels de la Part III, conduite par quatre musiciens et ruisselante comme un mur de pluie que l’on franchit entre des sifflements paisibles. Ces parties s’enchaînent parfaitement et constituent la plus longue œuvre de Steve Reich, qui se referme avec tous les protagonistes dans une Part IV où la constellation achève de se former… Voilà une heure de vibrations pour esprits ludiques qui passe comme un charme,  à écouter en route vers une soirée chez John Lurie, ou de retour d’un bal dansant de Guem.

Steve Reich – Phase Patterns/Pendulum Music/Piano Phase/Four Organs

Steve Reich est un compositeur américain né à New York en 1936, considéré avec Terry Riley comme le précurseur de la musique minimaliste. Il apprend le piano à la Juilliard School dont est également issu Philip Glass, puis découvre le principe du phasing en 1965, où des magnétos répètent en boucle des séquences plus ou moins décalées… Publiées chez Wergo et interprétées par l’ensemble avantgarde, ses premières compositions remontent à 1967 et l’on démarre avec Phase Patterns où un orgue, non deux orgues jouent la même chose, enfin presque ; ça s’éloigne et ça se superpose pour mieux rester en place, c’est envoûtant comme une transe… Des bruits sourds jouent au tennis de table sur Pendulum Music, angoissants de lenteur ; puis Piano Phase tricote comme Gould lorsqu’un second piano lui donne la réplique, prend le dessus telle une araignée se prépare au festin d’une mouche prise au piège… Four Organs est mon voyage préféré, quatre orgues dont les accords se rallongent sur fond fixe de maracas, sculptant mesure après mesure une phrase qui relègue le Boléro au rang d’analphabète. Une pulsation nécessaire comme un être vivant, qui se perfectionne à chaque nouvelle note.

Sufjan Stevens – Illinois

Sufjan Stevens est un chanteur et compositeur multi-instrumentiste américain né en 1975. Appliqué à l’école, il apprend le hautbois et la guitare, le banjo dont il joue majoritairement et publie son premier album à 25 ans ; mais c’est avec Michigan que sa carrière décolle trois ans plus tard, un album dédié à sa région natale initiant le projet « Fifty States » où Sufjan devait composer un album pour chaque état américain ; mais il s’est arrêté au bout de 4 % du job, s’étant pris pour Dieu un peu vite et déclarant que « c’était une blague… » Illinois paraît en 2005, disque d’une rare sophistication relatant des faits historiques ou anecdotiques liés à cette région. Ça commence comme Patrick Watson (Concerning the UFO Sighting…) et se termine à la manière de Steve Reich (Out of Egypt…), entre les deux ce sont 70 minutes de musique de chambre mêlant pop et classique, chapelets d’arpèges chargés de louanges ; c’est méritoire et j’aimerais aimer ça mais quelque chose ne passe pas, comme un bol de céréales quand il n’y a pas assez de lait.

Supertramp – Famous Last Words

Trois chansons m’empêchent de faire l’impasse sur le dernier album digne du nom de Supertramp. It’s Raining Again et son couple saxo-piano qui a marqué 1983 et m’a fait découvrir le groupe, où la pluie noie le cœur avant la prochaine éclaircie ; C’est le Bon pour sa ritournelle idéaliste sur fond quasi-folk à la guitare 12 cordes ; et la ravageuse Don’t Leave Me Now, qui boucle l’album sur une mélancolie durable, correspondant en outre à un souvenir personnel au sujet duquel je pourrais écrire un roman… Ces trois titres de Hodgson mis à part, Know Who you are est un slow poignant et l’amour de Davies porté à Bonnie a du chien ; en revanche Waiting so Long est aussi laborieux qu’un solo de Gilmour sur The Division Bell… Album évoquant la fragilité des rapports humains, Famous Last Words précède le départ de Roger pour une aventure solitaire sans magie, signant la mort spirituelle du groupe et je préfère me rappeler le jour où mon meilleur ami m’a prêté ce disque qu’il possédait en vinyle ; nous avions 15 ans et tandis que je me demandais ce que je foutais sur cette planète, lui jouait du piano comme Chopin.