Muddy Waters – Folk Singer

Muddy Waters est un guitariste et chanteur de blues américain né à Rolling Fork en 1913, deux ans après Robert Johnson. Élevé par sa  grand-mère, il chante à l’église et se paie une guitare à l’âge de 17 ans, après avoir vendu un cheval… Sa carrière démarre à Chicago dans les années 40, où il forme les Chicago Blues et signe sur le label Chess. Paru en 1964, son quatrième album Folk Singer est entièrement acoustique, qui nous plonge au cœur du blues en quelques accords et un friselis de batterie ; la voix charnelle de Waters faisant le reste… De My Home is in the Delta à Feel Like Going Home en passant par Long Distance, le son des instruments est d’une étonnante clarté, pour une sensation d’intimité particulière et les morceaux rajoutés en bonus sur le cd semblent de trop, où Muddy a rebranché sa guitare comme trois ans plus tard aux côtés de Bo Diddley, électrisant son spleen.

Gérard Manset – Revivre

Paru en 1991, Revivre de Gérard Manset invite plus que jamais à lire entre les lignes, à se laisser porter sur le fil… Malgré son orchestration pop, Tristes Tropiques n’est pas gai et on peut le relire à l’envi, son mystère reste entier. J’aime le Chant du Cygne et sa guitare effleurée, sa voix qui hésite vers le Lieu Désiré où un errant céleste est signalé, effectuant son éternel retour avant la chanson éponyme que Leos Carax a immortalisé dans Holy Motors en 2012 : Revivre ou la flagrante évidence, sa poésie brutale sculptée dans un piano noir… Après les regrets inexprimés de Capitaine Courageux, Eden Bay et Territoire de l’Inini apportent une diversion bienvenue le long d’un itinéraire escarpé, une caresse à l’oreille de celui qui se définit comme un « plasticien du son. » Ses autres albums n’ont pas survécu à ma récente purge discographique ; à celui qui ne connaîtrait pas encore Gérard je recommande de débuter avec Toutes Choses, après un échauffement en compagnie de L’imprudence ou de La Fossette. « Mais ça ne se peut pas, non ça ne se peut. »

Gérard Manset – Toutes Choses

Cinq ans après La Mort d’Orion, l’électron libre de la pop française rencontre le succès avec Il Voyage en Solitaire, rappelle qu’il n’a Rien à Raconter et poursuit ses excursions, noircit des carnets et publie dix albums jusqu’en 1990 lorsque paraît l’anthologie Toutes Choses, autorisée par le maître du repentir et qui contient Attends que le Temps te VideLa Mer Rouge et Finir Pêcheur ; autant de titres atemporels bien que l’homme soit mortel, et ça Gégé l’a compris alors que Lana n’était même pas née… Y’a une Route parle au pèlerin tandis que l’amour se noie (La Mer n’a pas Cessé de Descendre) ou se barricade (Vies Monotones) ; la litanie du Marchand de Rêves progressant au gré de minutes où les accalmies sont de faux répits… Avec son piano à la SupertrampComme un Guerrier est cru puis les larmes viennent aisément avec Lumières ; jadis libre le lion est en cage, enchaîné avec le non moins dévastateur Que Deviens-tu ? La guitare est folk ou progressive, les arrangements léchés et Manset peut y poser son timbre grave, ses mots précis à savourer « comme le vin du carafon » sur ce double cd où la vie respire, flanche et se relève, impressionnante de justesse.

Gérard Manset – La Mort d’Orion

En 1970, pour ses 25 ans Gérard Manset offre au monde un chant lumineux et désespéré. Inspiré de la mythologie d’Orion (chasseur devenu constellation), ce concept album s’ouvre sur le titre éponyme qui remplit toute la face A du vinyle, son intro parlée (Giani Esposito) puis chantée (Anne Vanderlove) produisant une douce immersion avant les premiers lâchers de rimes d’un Manset olympien entre sitar et orgues profanes, tumulte de harpes et de flûtes « dans ce monde de prose où tout est mou… » Des cordes soulignent la fin du peuple d’Orion, le temps de retourner le disque où Vivent les Hommes et l’on songe à Léo Ferré le long d’un piano désenchanté (Ils, Le Paradis Terrestre) suivi d’un pot-pourri de voix fanées ; il y a enfin ce mort qui nous parle depuis l’intérieur de son cercueil (Elégie Funèbre), dont les échos annoncent A Short Term Effect… On sort chamboulé de ce ballet psychédélique à rapprocher de Magma, avec les mots du poète en plus et son soin solennel apporté à la production, nos sens éclipsés par un monolithe venu d’ailleurs.

Gérard Manset – 1968

Né de mère violoniste à Saint-Cloud en 1945, Gérard Manset est un auteur-compositeur-interprète français. Étudiant aux arts décoratifs de Paris, il apprend la musique et publie à 23 ans son premier 45 tours : Animal on est Mal dont les effets sonores évoquent autant Battiato que les bandes à l’envers des Beatles ; entre guitare et mellotron un titre qui frappe fort et l’on remercie Xenon d’avoir réédité en 2010 ce premier album éponyme… D’abord obscure, La Toile du Maitre se change en Lune et je pense à Nougaro quand je l’écoute, avant l’ingénu On ne Tue pas son Prochain qui lorgne du côté de Ces Gens-là… La procession de Golgotha est un parfait brouillon de La Mort d’Orion tandis que l’incipit au piano de Je suis Dieu me renvoie à Four Enclosed Walls, pour un moment de poésie avant le chaos nourri d’explosions de La Dernière Symphonie, comme dans The Prisoner où l’on se sent traqué, trop lourd sur Terre en attendant le prochain voyage de Gérard… Et s’il vaut mieux taire certains titres plus désuets que Joe Dassin, ce premier opus est indispensable même si Manset a cru bon de le renier dans sa dernière intégrale cd, en démiurge naïf s’imaginant que l’on peut modifier le passé.

Mitch Leigh – Man of La Mancha

Mitch Leigh est un compositeur américain né à Brooklyn en 1928, la même année qu’Ennio Morricone. Après avoir étudié la musique à Yale, il s’intéresse d’abord au jazz et écrit des jingles pour la télévision ; en 1965 il rencontre le parolier Joe Darion et crée avec lui la comédie musicale Man of La Mancha, qui sera jouée à Broadway pendant près de six ans… Paru chez MCA en 1987, ce cd en reprend tous les thèmes de l’Overture au Finale, qui n’aurait jamais figuré dans ma discothèque si je n’avais pas d’abord été conquis par la version de Jacques Brel, créée à Paris en 1968 et au rebours de laquelle j’ai découvert les versions originales de Dulcinea, Aldonza ou The Impossible Dream. Parmi les morceaux que Brel n’a pas retenus, le duo entre Joan Diener et Irving Jacobson est émouvant, I Really Like Him résumant en trois minutes l’universalité du Quixote… Adaptée au cinéma en 1972 par Arthur Hiller, avec Peter O’Toole et Sophia Loren, la comédie musicale de Mitch Leigh relate à la lettre les exploits du plus grand rêveur que la littérature ait porté, imaginé par Miguel de Cervantes en 1615.

Bert Jansch – Jack Orion

Né à Glasgow en 1943, Bert Jansch est un chanteur et guitariste écossais de musique folk. Il fait ses armes dans les clubs autour d’Edinburgh, voyage à travers l’Europe où il subsiste grâce à sa musique avant d’être repéré par Transatlantic Records… Paru en 1966, son troisième disque Jack Orion débute avec un duo de banjo et guitare entraînant (The Waggoner’s Lad). Puis l’on découvre sa voix posée entre Dylan et Beau, avec The First Time Ever I Saw your Face et surtout Jack Orion, chant traditionnel égrené comme une comptine et qui occupe près du tiers de l’album… Nottamun Town est médiévale et Henry Martin est une avenue instrumentale ; à peine plus vieux que Neil Young, Bert Jansch cultive son folk à la racine et conclut avec Pretty Polly, une « murder ballad » trente ans avant Nick Cave…  Le livret contient des photos en noir et blanc, complétant ce disque trop court que j’écoute en général deux fois de suite.

Soft Machine – Third

Le troisième album de Soft Machine paraît en 1970, double vinyle où chaque face comprenait un morceau de 19 minutes. Facelift captive avec le saxophone du nouveau venu Elton Dean, qui flirte d’abord avec 21st Century Schizoid Man avant d’évoluer vers un ballet de flûtes suggérant un Nick Drake qui aurait pris ses vitamines. Emmitouflé dans un couloir d’orgue hammond, Slightly all the Time prolonge le voyage dans une linéarité d’abord digne de Steve Reich, suivie de coulées mélancoliques où le saxo de Dean et la basse de Hopper rivalisent de repartie ; c’est mon titre préféré et il est enchaîné à Moon in June où l’on se souvient que Wyatt sait aussi chanter, très à l’aise dans ces vrilles n’appartenant qu’à lui… Moins copieux qu’un bon disque de krautrock, cet opus au son un peu crade acompagnera à merveille une sieste dominicale ; l’instrumentale jazz Out-Bloody-Rageous bouclant le quatre heures cosmique.