Rammstein – Reise, Reise

Album à voyager, Reise Reise paraît en 2004 et conforte Rammstein dans son statut de bête de scène. Ses tournées deviennent sa marque de fabrique, où l’obsession du feu est chorégraphiée à renforts de lance-flammes géants ; tandis qu’en couverture de ce quatrième album, la boîte noire endommagée d’un avion rappelle l’origine du nom du groupe… Les chansons Amerika et Moskau se succèdent et libre à chacun de décider où il fait bon vivre, une allusion à Johnny Rotten figurant sur la première (« This is not a love song… ») ; la seconde étant d’abord qualifiée de plus belle ville du monde avant d’être comparée à une prostituée… Cette paire mise à part et qui doit casser la baraque pendant les concerts, côté son ça devient barbant tellement c’est prévisible. Le cannibale de Rotenburg est évoqué sur Mein Teil et Ohne Dich chante l’amour comme With or Without You de U2 ; sur ce je crois que j’ai eu ma dose et m’en vais aller écouter The Number of the Beast.

Rammstein – Mutter

Troisième album de Rammstein, Mutter montre en couverture la photo d’un fœtus dans du formol ; complété par d’autres clichés inspirant l’inertie dans le livret réalisé par Daniel et Geo Fuchs, artistes conceptuels francfortois. Le ton semble donné, mais part-on vraiment pour une nouvelle tranche de metal inoxydable ? Ça commence par un cauchemar d’enfance avec Mein Herz Brennt ; puis Links 2 3 4 prend la peine d’indiquer que le groupe est ancré à gauche… sur un air militaire. Avec chœurs et synthés échelonnés, Sonne penche vers le metal symphonique, on respire entre les riffs et ça se prolonge avec Ich Will doublée d’un refrain enregistré avec le public, pour un mélange divertissant… Le titre éponyme est doux comme un orphelin et Zwitter (hermaphrodite) évoque les joies de l’autosuffisance, enchaîné avec l’amour à cru de Rein Raus et la comptine Nebel, où la brume s’abat sur un couple perdu en mer… Moins âpre que Sehnsucht, malgré la beauté de certains textes ce disque ressemble à un pétard mouillé.

Rammstein – Sehnsucht

Deux ans après la percée de Herzeleid, Rammstein revient avec un album encore plus heavy, Sehnsucht gonflé aux guitares et lyricisé là où il faut par les claviers de Christian Lorenz. Avec une ouverture sifflée et les chœurs de Christiane Hebold, un boulevard est offert au premier single Engel ; Tier évoquant les instincts primaires de l’homme… Du Hast et son jeu de mots entre « tu as » et « tu détestes » file la métaphore du conflit, de même avec Eifersucht traitant de la jalousie. Paru la même année que Ultra de Depeche Mode, Sehnsucht est un album de domination, quatre de ses chansons ayant un titre à l’impératif (punis-moi, penche-toi, joue avec moi, embrasse-moi.) Avec sa guitare poreuse et sa lenteur volontaire, Klavier est un instant  romantique convaincant, même si l’on est loin de Stairway to Heaven ou Still Loving you. Pour couper court aux rumeurs insinuant que le cerveau de Rammstein aurait la taille d’un petit pois, les paroles des chansons ont été publiées en anglais dans le livret, permettant au passage de réviser son allemand. « Spiel mit mir ein Spiel… »

Rammstein – Herzeleid

Fondé en 1994 par six musiciens nés en Allemagne de l’Est, Rammstein est un groupe de heavy metal associé à la Neue Deutsche Härte, un sous-genre créé après la sortie de leur album Herzeleid et qui signifie « nouvelle dureté allemande… » Ils empruntent leur nom au tristement célèbre meeting aérien qui s’est tenu dans la ville de Ramstein en 1988, un peu comme l’avait fait Led Zeppelin en son temps… Scandés en allemand par la voix rauque de Till Lindemann, les textes installent une atmosphère pesante, complétée par des guitares viriles et une section rythmique exacerbée. Les synthés parfois s’en mêlent et ajoutent une dimension electro (Weisses Fleisch) ou industrielle (Du Riechst so Gut), la ballade Seemann constituant le moment câlin du disque… C’est avec Lost Highway que j’ai découvert Ramstein en 1997, David Lynch ayant repris deux morceaux figurant sur ce premier album : Heirate Mich et Rammstein, emblématiques et indissociables des images du film. Défoulant et diabolique, le son de Ramstein est addictif.

Manitas de Plata – Flaming Flamenco

Sur ce disque paru en 1991 chez Ballaphon, Manitas démarre avec une improvisation de douze minutes pour guitare et voix, Gypsy Theme où se déploient toutes les nuances de la langueur ibérique ; hymne à l’art de vivre gitan articulé en temps lents et nerveux, prolongé sous les cordes en verve de Sentimiento et Tierra Andaluza… Au fil du disque, Manitas énonce son propre nom à plusieurs reprises, « Manitas ! » comme le rappel de son blason à la façon des rappeurs ; la spontanéité du sétois tzigan rappelant l’aisance verbale d’un MC Solaar… Comme son titre l’indique, Así se Toca en met plein les oreilles (« cela se joue ainsi »), même si pour une vraie claque on lui préférera l’album du même nom… Manitas de Plata meurt nonagénaire à Montpelier en 2014, un an après le Général Alcazar que j’assimile à l’un de ses fils spirituels, ce dernier ayant passé l’arme à gauche… à Sète.

Manitas de Plata – Así se Toca

Ricardo Baliardo alias Manitas de Plata est un guitariste français de musique tzigane né à Sète en 1921. Il est découvert à l’âge de 34 ans aux Saintes-Maries-de-la-Mer, où il participe à un enregistrement qui sera salué par Jean Cocteau. Après une mise en doigts ponctuée de quelques éclats de voix (Mi Tierra), Manitas enchaîne avec La Danse du Feu dont la virtuosité rappelle le trio McLaughlin, de Lucia & di Meola. Arrive Bella Gitana, le morceau qui m’a donné envie de découvrir cet artiste après avoir vu le film La Chair de Marco Ferreri dans les années 90 ; chanté avec fougue sur fond de rythmes brûlants… Caminando ou Mediterranée sont instrumentales et repoussent les limites de la guitare acoustique ; Manolette célébrant l’amour sous les doigts de cet autodidacte qui pratique le flamenco à sa façon, homme aux « menottes d’argent » à rapprocher de Georges Brassens, autre esprit libre né lui aussi à Sète en 1921 !

Susumu Yokota – LO Compilation

En 2006, Yokota remixe 45 titres sur ce double album paru chez LO Recordings. On y retrouve sept morceaux des expérimentateurs londoniens The Chap, Auto Where To et Remember Elvis Rex étant les plus remarquables. Le DJ Cursor Miner est lui aussi très présent, ses boucles à la Aphex Twin élégamment apprêtées dans Errors in my Mind ou This is Electro… Alexandroid (My Lovemixdown) rappelle la légèreté de Jacno et l’écho des guitares de Rothko (Open) évoque Dead Man, sans oublier le traitement fait à Red Snapper sur Mountains and Valleys et Heavy Petting… Avec les claviers acidulés de Tobs (Clawing Its Way Back) et quelques pics sensationnels (Disco Gardens de Micky Globe ou 3a admirablement enchaîné avec Grilling the Cheese de Cursor Miner), la richesse de cet opus n’est pas sans évoquer la compilation …and Darkness Came. Deux heures et demie de musique généreuse et variée, aux accents downtempo parfaits pour calibrer ses oreilles avant d’embarquer vers la planète Eno.

Susumu Yokota – Grinning Cat

Treize ans après la mise en Image de ses premiers paysages miniatures, Yokota est de retour avec treize contrées brouillardeuses servies dans un digipack au graphisme épuré, orné d’un rond décentré comme une lune à la nuit tombée… Avec le piano en pâte à modeler principale, la mesure du temps y est à nouveau enrichie, tamisée lorsque des boucles douces évoquent un Steve Reich au ralenti (I Imagine), de même avec Lapis Lazuli où des maillets se posent sous nos pieds tandis que l’on grimpe un escalier tapissé de moquette trip hop… King Dragonfly s’échappe sur un coussin d’air et les samples de harpe de Sleepy Eye prolongent le rêve vers le réveille-matin de Love Bird. Entre temps, perdu parmi trompettes, flûtes et tam-tam Fearful Dream ne nous a pas fait peur ; les murmures « chabadabada » de Tears of a Poet étant plus captivants… Rêveries garanties sur cet album méditatif et minimaliste, Grinning Cat ou le sourire d’un chat repu.